‹ Oevres complètes de J.J. Rousseau, Volume 4Chapitre 45 sur 160 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

Mais ferons-nous d'Emile un chevalier errant , un redresseur des torts, un paladin? Ira-t-il s'ingérer dans les affairés publiques , faire le sage et lé défenseur des lois chez les grands , chez les magistrats , chez le prince , foire le solliciteur chez les juges et l'avocat dans les tribunaux? Je ne sais rien de tout cela. Les noms badins et ridicules ne changent rien à la nature des choses. Il fera tout ce qu'il sait être utile et bon. Il ne fera rien de plus, et il sait que rien n'est utile et bon pour lui de ce qui ne convient pas à son âge. Il sait que son premier devoir est envers lui-même; que les jeunes gens doivent se défier d'eux , être circonspects dans leur conduite, respectueux devant les gens plus âgés, retenus et discrets à parler sans sujet, modestes dans les choses indifférentes, mais hardis à bien faire, et courageux à dire la vérité. Tels étoiertt ces illustres Romains qui, avant d'être admis dans les charges , passoient leur jeunesse à poursuivre le crime et à défendre l'innocence, sans autre intérêt que celui de s'instruire en servant la justice et protégeant les bonnes mœurs.

Emile n'aime ni le bruit ni les querelles , non seulement entre les hommes ', pas même entre les

1 Mais si on lui cherche querelle à lui-même, comment se conduira- t-il? Je réponds qu'il n'aura jamais de querelle, qu'il ne s'y prêtera jamais assez pour en avoir. Mais enfin, poursuivra-t-on, qui est-ce qui est à l'abri d'un soufflet ou d'un démenti de la part d'un

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animaux. Il n'excita jamais deux chiens à se battre ; jamais il ne fit poursuivre un chat par un chien» Cet espHt de paix est un effet de son éducation , qui , n'ayant point fomenté l'amour-propre et la

brutal, d'un ivrogne ou d'un brave coquin, qui, pour avoir le plaisir de tuer son homme, commence par le déshonorer? Cest autre chose; il ne faut point que l'honneur des citoyens ni leur vie soit à la merci d'un brutal, d'un ivrogne ou d'un brave coquin, et l'on ne peut pas plus se préserver d'un pareil accident que de la chute d'une tuile. Un soufflet et un démenti reçus et endurés ont des effets civils que nulle sagesse ne peut prévenir, et dont nul tribunal ne peut venger l'offensé. L'insuffisance des lois lui rend donc en cela son indépendance; il est alors seul magistrat, seul juge entre l'offenseur et lui: il est seul interprète et ministre de la loi naturelle ; il se doit justice et peut seul se la rendre, et il n'y a sur la terre nul gouvernement assez insensé pour le punir de se l'être faite en pareil cas. Je ne dis pas qu'il doive s'aller battre , c'est une extravagance ; je dis qu'il sedoit justice, et qu'il en est le seul dispensateur. Sans tant de vains édits contre les duels, sij'étois souverain, je réponds qu'il n'y auroit jamais ni soufflet ni démenti donné dans mes états, et cela par un moyen fort simple dont les tribunaux ne se méleroient point. Quoi qu'il en soit, Emile sait en pareil cas la justice qu'il se doit à luimême, et l'exemple qu'il doit à la sûreté des gens d'honneur. Il ne dépend pas de l'homme le plus ferme d'empêcher qu'on ne l'insulte, mais il dépend de lui d'empêcher qu'on ne se vante long-temps de l'avoir insulté *.

* Cette note a fourni à la critique un aliment dont la malignité et la mauvaise foi se sont empressées de profiter. Au reste , l'idée que Rousseau fait seulement entrevoir ici , et sur laquelle il paroit éviter de s'expliquer plus ouvertement , est clairement énoncée et même développée dans une de ses lettres à l'abbé M***, du 1 4 mars 1770. Il y joint le récit d'une anecdote très remarquable qui a fait naître cette idée dans son esprit. Son opinion est qu'on peut se venger sur-le-champ d'une insulte qui déshonore , et se faire justice soi-même , puisque, dans cette supposition, il n'appartient qu'à soi de se la faire.

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