‹ Oevres complètes de J.J. Rousseau, Volume 4Chapitre 53 sur 160 · LIVRE IV. n · texte numérisé non relu

LIVRE IV. n

substances , et que les êtres où ces deux qualités sont réunies sont composés des deux substances auxquelles ces deux qualités appartiennent.

Or considérez maintenant quelle distance reste encore entre la notion des deux substances et celle de la nature divine; entre l'idée incompréhensible de Faction de notre ame sur notre corps et l'idée de l'action de Dieu sur tous les êtres. Les idées de création, d annihilation , d ubiquité, d'éternité, de toute-puissance, celles des, attributs divins, toutes ces idées qu'il appartient à si peu d'hommes de voir aussi confuses et aussi obscures qu'elles le sont , et qui n'ont rien d'obscur pour le peuple, parcequ'il n'y comprend rien du tout, comment se présenteront-elles dans toute leur force, c'est-à-dire dans toute leur obscurité, à déjeunes esprits encore occupés aux premières opérations des sens et qui né conçoivent que ce qu'ils touchent? C'est en vain que les abymes de l'infini sont ouverts tout autour de nous; un enfant n'en sait point être épouvanté; ses foibles yeux n'en peuvent sonder la profondeur. Tout est infini pour les enfants ; ils ne savent mettre de bornes à rien; tioii qu'ils fassent la mesure fort longue, mais parcequ'ilsont l'entendement court. J'ai même remarqué qu'ils mettent l'infini moins au <lëlàqu'au-deçà des dimensions qui leur sont connues. Ils estimeront un espace immense bien plus parleurs pieds

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que par leurs yeux; il ne s'étendra pas pour eux plus loin qu'ils ne pourront voir, mais plus loin qu'ils ne pourront aller. Si on leur parle de la puissance de Dieu, ils l'estimeront presque aussi fort que leur père. En toute chose, leur connoissance étant pour eux la mesure des possibles, ils jugent ce qu'on leur dit toujours moindre que ce qu'ils savent. Tels sont les jugements naturels à l'ignorance et à la foiblesse d'esprit. Ajax eût craint de se mesurer avec Achille, et défie Jupiter au combat, parcequ'il connoît Achille et ne connoît pas Jupiter. Un paysan suisse qui se croyoit lejplus riche des hommes, et à qui Ton tâchoit d'expliquer ce que c'étoit qu'un roi , demandoit d'un air fier si le roi pourroit bien avoir cent vaches à la montagne.

Je prévois combien de lecteurs seront surpris de me voir suivre tout le premier âge de mon élève sans lui parler de religion. A quinze ans il ne savoit s'il avoit une ame, et peut-être à dix-huit n'est-il pas encore temps qu'il l'apprenne; car, s'il l'apprend plus tôt qu'il ne faut, il court risque de ne le savoir jamais.

Si j'avois à peindre la stupidité fâcheuse , je peindrois un pédant enseignant le catéchisme à des enfants; si je voulois rendre un enfant fou, je l'obligerois d'expliquer ce qu'il dit en disant son catéchisme. On m'objectera que la plupart des dogmes du christianisme étant des mystères,

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