LIVRE IV. i
catholiques croient la même chose de tous les enfants qui ont reçu le baptême, quoiqu'ils n aient jamais entendu parler de Dieu. Il y a donc des cas où l'on peut être sauvé sans croire en Dieu, et ces cas ont lieu, soit dans l'enfance, soit dans la démence , quand l'esprit humain est incapable des opérations nécessaires pour reconnottre la Divinité. Toute la différence que je vois tei entre vous et moi est que vous prétendez que les enfants ont à sept ans cette capacité, et que je ne la leur accorde pas même à quinze. Que j'aie tort ou raison, il ne s'agit pas ici d'un article dé foi, mais d'une simple observation d'histoire naturelle,.
Par le même principe , il est clair que tel homme, parvenu jusqua la vieillesse sans croire en Dieu, ne sera pas pour cela privé de sa présence dans l'autre vie si son aveuglement n'a pas été volontaire, et je dis qu'il ne l'est pas toujours. Vous en convenez pour les insensés qu'une maladie prive de leurs facultés spirituelles, mais non de leur qualité d'homme, ni par conséquent du droit aux bienfaits de leur créateur. Pourquoi donc n'en pas convenir pour ceux qui , séquestrés de toute société dès leur enfance, auroient mené une vie absolument sauvage , privés des lumières qu'on n'acquiert que dans le commerce des hommes ' ?
* Sur l'état naturel de Fesprit humain et sur la lenteurde ses profjrès, voyez la première 1 partie du Discours sur l'Inégalité.
i2o EMILE.
Car il est d une impossibilité démontrée qu'un pareil sauvage pût jamais élever ses réflexions jusqu'à la connoissance du vrai Dieu. La raison nous dit qu'un homme n'est punissable que par les fautes de sa volonté, et qu'une ignorance invincible ne lui sauroit être imputée à crime. D'où il suit que, devant la justice éternelle, tout homme qui croiroit, s'il avoit des lumières nécessaires, est réputé croire, et qu'il n'y aura d'incrédules punis que ceux dont le cœur se ferme à la vérité.
Gardons-nous d'annoncer la vérité à ceux qui ne sont pas en état de l'entendre , car c'est y vouloir substituer l'erreur. Il vaudroit mieux n'avoir aucune idée de la Divinité que d'en avoir des idées basses, fantastiques, injurieuses, indignes d'elle; c'est un moindre mal de la méconnoître que de l'outrager. J'aimerois mieux , dit le bon Plutarque % qu'on crût qu'il n'y a point de Plutarque au monde, que si l'on disoit que Plutarque e$t injuste, envieux, jaloux, et si tyran, qu'il exige plus qu'il ne laisse le pouvoir de faire.
Le grand mal des images difformes de la Divinité qu'on trace dans l'esprit des enfants est qu'elles y restent toute leur vie, et qu'ils ne conçoivent plus, étant hommes, d'autre Dieu que celui des enfants. J'ai vu en Suisse une bonne et
1 * Traité de la Superstition, §. 27.