LIVRE IV
pieuse mère de famille tellement convaincue de cette maxime, quelle ne voulut point instruire son fils de la religion dans le premier âge, de peur que, content de cette instruction grossière, il n'en négligeât une meilleure à l'âge de raison. Cet enfant n'en tendoit jamais parler de Dieu qu avec recueillement et révérence, et, sitôt qu'il en vouloit parler lui-même, on lui imposoit silence, comme sur lin sujet trop sublime et trop grand pour lui. Cette réserve excitoit sa curiosité, et son amourpropre aspiroit au moment de connoître ce mystère qu on lui cachoit avec tant de soin. Moins on lui parloit de Dieu, moins on souffroit qu'il en parlât lui-même, et plus il s'en occupoit: cet enfant voyoit Dieu par-tout. Et ce que je craindrois de cet air de mystère indiscrètement affecté, seroit qu'en allumant trop l'imagination d'un jeune homme on n altérât sa tête, et qu'enfin Ton n'en fît un fanatique au lieu d'en faire un croyant.
Mais ne craignons rien de semblable pour mon Emile, qui, refusant constamment son attention à tout ce qui est au-dessus de sa portée, écoute avec la plus profonde indifférence les choses qu'il n'entend pas. Il f en a tant sur lesquelles il est habitué à dire, Cela n'est pas de mon ressort, qu'une de plus ne l'embarrasse guère; et, quand il commence à s'inquiéter de ces grandes questions, ce
n est pas pour les avoir entendu proposer, mais c'est quand le progrès naturel de ses lumières porte ses recherches de ce côté-là.
Nous avons vu par quel chemin l'esprit humain cultivé s approche de ces mystères; et je conviendrai volontiers qu'il n'y parvient naturellement , au sein de la société même, que dans un âge plus avancé. Mais comme il y a dans la même société des causes inévitables par lesquelles le progrès des passions est accéléré, si l'on naccéléroit de même le progrès des lumières qui servent à régler ces passions, c'est alors qu'on sortiroit véritablement de l'ordre de la nature, et que l'équilibre seroit rompu. Quand on n'est pas maître de modérer un développement trop rapide, il faut mener avec la même rapidité ceux qui doivent y correspondre ; en sorte que Tordre ne soit point interverti, que ce qui doit marcher ensemble ne sojt point séparé, et que l'homme, tout entier à tous les moments de sa vie, ne soit pas à tel point par une de sesfacultés, et à tel autre point par les autres.
Quelle difficulté j'e vois s'élever ici ! difficulté d'autant plus grande, qu'elle est moins dans les choses q'ue dans la pusillanimité de ceux qui n'osent la résoudre. Commençons au moins par oser la proposer. Un enfant doit être élevé dans la religion de son père : on lui prouve toujours très
bien ' que cette religion, quelle quelle soit, est la seule véritable; que toutes les autres ne sont qu extravagance et absurdité. La force des arguments dépend absolument sur ce point du pays où Ton les propose, Qu'un Turc, qui trouve le christianisme si ridicu|e à Constantinople, aille voir comment on trouve le mahométisme à Paris! C'est sur -tout en matière de religion que l'opinion triomphe. Mais nous qui prétendons secouer son joug en toute chose, nous qui né voulons rien donner à l'autorité, nous qui ne voulons rien enseigner à notre Emile qu'il ne pût apprendre de lui-même par tout pays, dans quelle religion relèverons -nous? à quelle secte agrégerons -nous l'homme de la nature? La réponse est fort simple, ce me semble ; nous ne l'agrégerons ni à celle-ci ni à celle-là, mais nous le mettrons en état de choisir celle où le meilleur usage de sa raison doit se conduire.
Incedo per ignés Suppositos cineri doloso 3 .
N'importe : le zèle et la bonne foi m'ont jusqu'ici tenu lieu de prudence : j'espère que ces garants ne m'abandonneront point au besoin. Lecteurs, r\fi craignez pas de moi des précautions indignes
1 * Manuscrit: On lui prouve toujours très bien, très aisément que, etc.
** HoR.,lib. U,od.i.- .
i24 EMILE,
d un ami de la vérité : je n oublierai jamais ma devise: mais il m est trop permis de me défier de mes jugements. Au lieu de vous dire ici de mon chef ce que je pense, je vous dirai ce que pensoit un homme qui valoit mieux quç moi. Je garantis la vérité des faits qui vont être rapportés , ils sont réellement arrivés à Fauteur du papier que je vais transcrire : c est à vous devoir si Ton peut en tirer des réflexions utiles sur le sujet dont il s agit. Je ne vous propose point le sentiment d'un autre ou le mien pour règle; je*vous l'offre à examiner.
« Il y a trente ans que, dans une ville d'Italie, » un jeune homme expatrié se voyoit réduit à la « dernière misère. Il étoit né calviniste; mais, par « les suites dune étourderie, se trouvant fugitif, « en pays étranger, sans ressource, il changea de « religion pour avoir du pain. Il y avôit dans cette « ville un hospice pour les prosélites; il y fut ad- « mis. En l'instruisant sur la controverse, on lui « donna des doutes qu'il n'avoit pas, et on lui ap- « prit le mal qu'il ignoroit : il entendit des dogmes « nouveaux, il vit des mœurs encore plus nouvel- « les; il les vit, et faillit en être la victime. Il voulut « fuir, on l'enferma; il se plaignit, on le punit de « ses plaintes : à la merci de ses tyrans, il se vit « traiter en criminel pour n'avoir pas voulu céder « au crime. Que ceux qui savent combien la pre- « mière épreuve de la violence et de l'injustice