‹ Oevres complètes de J.J. Rousseau, Volume 4Chapitre 57 sur 160 · LIVRE IV. i · texte numérisé non relu

LIVRE IV. i

« irrite un jeune cœur sans expérience se figurent « l'état du sien. Des larmes de rage couloient de « ses yeux, l'indignation FétoufFoit : il imploroit le « ciel et les hommes , il se confioit à tout le monde , « et n'étoit écouté de personne. Il ne voyoit que « de vils domestiques soumis à l'infâme qui Fou- « trageoit, ou des complices du même crime, qui « se railloient de sa résistance et Fexcitoient à les « imiter. Il étoit perdu sans un honnête ecclésias- « tique qui vint à Fhospice pour quelque affaire, « et qu'il trouva le moyen de consulter en secret. « L'ecclésiastique étoit pauvre et avoit besoin de « tout le monde; mais l'opprimé avoit encore plus « besoin de lui; et il n'hésita pas à favoriser son « évasion , au risque de se faire un dangereux en- « nemi.

«Échappé au vice pour rentrer dans Findi- « gence, le jeune homme luttoit sans succès contre «sa destinée: un moment il se crut au-dessus « d'elle. A la première lueur de fortune ses maux « et. son protecteur furent oubliés. Il fut bientôt « puni de cette ingratitude; toutes ses espérances «s'évanouirent; sa jeunesse avoit beau le favori- « ser, ses idées romanesques gâtoient tout. N'ayant « ni assez de talents ni assez d'adresse pour se faire «.un chemin facile, ne sachant être ni modéré ni «méchant, il prétendit à tant de choses qu'il ne « sut parvenir à rien. Retombé dans sa première

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« détresse, sans pain, sans asile, prêt à mourir de

« faim, il se ressouvint de son bienfaiteur.

« Il y retourne, il le trouve, il en est bien reçu : u sa vue rappelle à Vecclésiastique une bonne ac- « tion qu'il avoit faite; un tel souvenir réjouit tou- « jours lame. Cet homme étoit naturellement hu- « main , compatissant ; il sentoit les peines dautrui « par les siennes, et le bien-être n'avoit point en- « durci son cœar; enfih les leçons de la sagesse et « une vertu éclairée avoient affermi son bon na- « turel. Il accueille le jeune homme, lui cherche « un gîte, Fy recommande; il partage avec lui son « nécessaire, à peine suffisant pour deux. Il fait « plus, il l'instruit, le console, il lui apprend Fart « difficile de supporter patiemment Fadversité. « Gens à préjugés , est-ce d un prêtre , est-ce en « Italie, que vous eussiez espéré tout cela?

« Cet honnête ecclésiastique étoit un pauvre « vicaire savoyard , qu une aventure de jeunesse « avoit mis mal avec son évêque, et qui avoit passé « les monts pour chercher les Ressources qui lui « manquoienf dans son pays. Il n'étoit ni sans es- « prit ni sans lettres; et avec une figure intérêt « santé il avoit trouvé des protecteurs qui le pla- « cèrent chez un ministre pour élever son fils. Il « préféroit la pauvreté à la dépendance, et il igno- « roit comment il faut se conduire chez les grands* « Il rie resta pas long-temps chez celui-ci : en le

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« quittant il ne perdit point son estime, et comme « il vivoit sagement et se faisoit aimer de tout le « monde, il se flattoit de rentrer en grâce auprès « de son évêque, et d'en obtenir quelque petite « cure dans les montagnes pour y passer le reste « de ses jours. Tel étoit le dernier terme de son « ambition.

« Un penchant naturel l'intéressoit au jeune « fugitif, et le lui fit examiner avec soin. Il vit que « la mauvaise fortune avoit déjà flétri son cœur, « que l'opprobre et le mépris avoient abattu son « courage, et que sa fierté, changée en dépit amer, « ne lui montroit dans l'injustice et la dureté des « hommes que le vice de leur nature et la chimère « de la vertu. Il avoit vu que la religion ne sert « que de masque à l'intérêt, et le culte sacré de « sauve-garde à l'hypocrisie : il avoit vu , dans la « subtilité des vaines disputes , le paradis et i'en- « fer mis pour prix à des jeux de mots ; il avoit « vu la sublime et primitive idée de la Divinité « défigurée par les fantasques imaginations des « hommes; et, trouvant que pour croire en Dieu « il falloit renoncer au jugement qu'on avoit reçu « de lui , il prit dans le même dédain nos ridicules « rêveries et l'objet auquel nous les appliquons. « Sans rien savoir de ce qui est , sans rien imaginer « sur la génération des choses , il se plongea dans sa « stupide ignorance , avec un profond mépris pour

« tous ceux qui pensoient en savoir plus que lui.

« L'oubli de toute religion conduit à l'oubli des « devoirs de l'homme. Ce progrès étoit déjà plus « d'à moitié fait dans le cœur du libertin. Ce ne- « toit pas pourtant un enfant mal né; mais Fin* « crédulité, la misère, étouffant peu à peu le na- «turel, l'entraînoient rapidement à sa perte, et « ne lui préparaient que les mœurs d un gueux et « la morale d un athée.

« Le mal, presque inévitable, n'étoit pas abso- « lùment consommé. Le jeune homme avoit des « connoissances, et son éducation n avoit pas été « négligée. Il étoit dans cet âge heureux où le sang « en fermentation commence d'échauffer lame « sans l'asservir aux fureurs des sens. La sienne « avoit encore tout son ressort. Une honte native ', « un caractère timide , suppléoient à la gêne et « prolongeoient pour lui cette époque dans la- « quelle vous maintenez votre élève avec tant de « soins. L'exemple odieux d'une dépravation brua taie et d'un vice sans charme, loin d'animer son « imagination , l'avoit amortie. Long-temps le dc- « goût lui tint lieu de vertu pour conserver son « innocence; elle ne devoit succomber qu'à de plus « douces séductions.

« L'ecclésiastique vit le danger et les ressources.

1 * Dans le sens de l'italien natta. Il a déjà employé ce mot dans le même sens au livre II, page 309.

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