‹ Oevres complètes de J.J. Rousseau, Volume 4Chapitre 58 sur 160 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

« Les difficultés ne le rebutèrent point: il se com- « plaisoit dans son ouvrage; il résolut de l'achever, « et de rendre à la vertu la victime qu'il avoit ar- « rachée à l'infamie. Il s'y prit de loin pour exécu- « ter son projet : la beauté du motif animoit son « courage et lui inspiroit des moyens dignes de « son zèle. Quel que fttt le succès, il étoit sûr de « n'avoir pas perdu son temps. On réussit tou- « jours quand on ne veut que bien faire.

« Il commença par gagner la confiance du pro- « sélyte en ne lui vendant point ses bienfaits, en « ne se rendant point importun , en ne lui faisant « point de sermons, en se mettant toujours à sa « portée, en se faisant petit pour s'égaler à lui. « C'étoit, ce me semble, un spectacle assez tou- * chant de voir un homme grave devenir le cama- « rade d'un polisson, et la vertu -se prêter au ton « de la licence pour en triompher plus sûrement. « Quand l'étourdi venoit lui faire se» folles confi- « dences, et s'épancher avec lui , le prêtre l'écou- « toit, le mettoit à son aise : sans approuver le mal « il s'intéressoit à tout: jamais une indiscrète cen- « sure ne venoit arrêter son babil et resserrer son « cœur ; le plaisir avec lequel il se croyoit écouté u augmentoit celui qu'il prenoit à tout dire. Ainsi « se fit sa confession générale sans qu'il songeât à « rien confesser.

« Après avoir bien étudié ses sentiments et son

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« caractère, le prêtre vit clairement que, sans être « ignorant pour son âge , il avoit oublié tout ce u qu'il lui importoit de savoir, et que l'opprobre « où l'avoit réduit la fortune étouflbit en lui tout « vrai sentiment du bien et du mal. Il est un de- « gré d'abrutissement qui ôte la vie à lame ; et la « voix intérieure ne sait point se feire entendre à « celui qui ne songe qu'à se nourrir. Pour garante tir le jeune infortuné de cette mort morale dont « il étoit si près, il commença par réveiller en lui « l'amour-propre et l'estime de soi-même : il lui « montroit un avenir plus heureux dans le bon « emploi de ses talents; ilranimoit dans son cœur « une ardeur généreuse par le récit des belles acte tions d autrui ; en lui faisant admirer ceux qui « les avoient faites , il lui rendoit le désir d'en faire « de semblables. Pour le détacher insensiblement « de sa vie oisive et vagabonde , il lui faisoit faire « des extraits de livres choisis ; et , feignant d'avoir « besoin de ces extraits, 11 nourrissoit en lui le no- « ble sentiment de la recohnoissance. Il l'instruis

* soit indirectement par ces livres;» il lui faisoit «reprendre assez bonne opinion de lui-même

* pour ne pas se croire un être inutile à tout bien ,

* et pour ne vouloir plus se rendre méprisable à

* ses propres yeux.

« Une bagatelle fera juger dé l'art qu'employoit u cet homme bienfaisant pour élever insensible-

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