LIVRE IV. i3i
« ment le cœur de son disciple au-dessus de la bas- « sesse, sans paroître songer à son instruction. « L'ecclésiastique avoit une probité si bien reconte nue et un discernement si sûr, que plusieurs « personnes aimoient mieux faire passer leurs au- « mônes par ses mains que par celles des riches « curés des villes. Un jour qu'on lui avoit donné «quelque argent à distribuer aux pauvres, le «jeune homme eut, à ce titre, la lâcheté de lui « en demander. Non, dit-il, nous sommes frères, «vous m'appartenez, et je ne dois pas toucher à, « ce dépôt pour mon usage. Ensuite il lui donna « de son propre argent autant qu'il en avoit de- « mandé. Des leçons de cette espèce sont rarement « perdues dans le cœur des jeunes gens qui ne « sont pas tout-à-fait corrompus.
« Je me l#sse de parler en tierce personne ; et « c est un soin fort superflu ; car vous sentez bien , « cher concitoyen , que ce malheureux fugitif c'est « moi-même : je me crois assez loin des désordres « de ma jeunesse pour oser les avouer; et la main « qui m'en tira mérite bien qu'aux dépens d'un « peu de honte je rende au moins quelque hon- « neur à ses bienfaits.
« Ce qui me frappoit le plus étoit de voir, dans « la vie privée de mon digne maître, la vertu sans «hypocrisie, l'humanité sans foiblesse, des dis- « cours toujours droits et simples, et une conduite
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« toujours conforme à ces discours. Je ne le voyois « point s'inquiéter si ceux qu'il aidoit alloient à «vêpres, s'ils se confessoient souvent, s'ils jeû- « noient les jours prescrits, s'ils faisoient maigre, « ni leur imposer d'autres conditions semblables , « sans lesquelles, dûton mourir de misère, on n'a « nulle assistance à espérer des dévots.
« Encouragé par ses observations, loin d'étaler « moi-même à ses yeux le zèle affecté d'un nou- « veau converti, je ne lui cacbois point trop mes « manières de penser, et ne l'en voyois pas plus « scandalisé. Quelquefois j'aurais pu me dire : Il « me passe mon indifférence pour le culte que j'ai « embrassé en faveur de celle qu'il me voit aussi « pour le culte dans lequel je suis né; il sait que « mon dédain n'est plus une affaire de parti. Mais « que devois-je penser quand je l'entçndois quelle quefbis approuver des dogmes contraires à ceux « de l'Église romaine, et paroi tre estimer médiocrement toutes ses cérémonies? Je laurois cru « protestant déguisé si je l'avois vu moins fidèle à « ces mêmes usages dont il sembloit faire assez « peu de cas; mais, sachant qu'il s'acquittoit sans « témoin de ses devoirs de prêtre aussi ponctuel- « lement que sous les yeux du public, je ne savois « plus que juger de ces contradictions. An défaut « près qui jadis avoit attiré sa disgrâce et dont il « netoit pas trop bien corrigé, sa vie étoit exem-