‹ Oevres complètes de J.J. Rousseau, Volume 4Chapitre 60 sur 160 · LIVRE IV. i · texte numérisé non relu

LIVRE IV. i

« plaire , ses mœurs étoient irréprochables , ses « discours honnêtes et judicieux. En vivant avec « lui dans la plus grande intimité , j'apprenois à «le respecter chaque jour davantage; et tant de « bontés m ayant tout-à-fait gagné le cœur, j'at- « tendois avec une curieuse inquiétude le moment «d'apprendre sur quel principe il fbndoit l'uni- « formité d'une vie aussi singulière.

« Ce moment ne vint pas sitôt. Avant de s'ouvrir « à son disciple, il s efforça de faire germer les se- « menées de raison et de bonté qu'il jetoit dans « son ame. Ce qull y avoit en moi de plus diffi- « cile à détruire étoit une orgueilleuse misanthro- « pie, nne certaine aigreur contre les riches et les « heureux du monde, comme s'ils l'eussent été à « mes dépens, et que leur prétendu bonheur eût «été usurpé sur le mien. La folle vanité de la «jeunesse, qui regimbe contre l'humiliation, ne « me donnoit que trop de penchant à cette hu~ « meur colère, et lamour-propre, que mon men- « tor tâchoit de réveiller en moi, me portant à la «fierté, rendoit les hommes encore plus vils à « mes yeux , et ne faisoit qu'ajouter pour eux le « mépris à la haine. •

«Sans combattre directement cet orgueil, il « l'empêcha de se tourner en dureté d'ame; et sans « in'ôter l'estime de moi-même, il la rendit moins « dédaigneuse pour mon prochain. En m'écartant

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« toujours la vaine apparence et me montrant les « maux réels quelle couvre, il m'apprenoit à dé- « plorer les erreurs de mes semblables , à m'atten- « drir sur leurs misères, et à les plaindre plus qu a « les envier. Ému de compassion sur les foiblesses « humaines par le profond sentiment des siennes, « il voyoit par-tout les hommes victimes de leurs « propres vices et de ceux d autrui ; il voyoit les « pauvres gémir sous le joug des riches, et les ri- « ches sous le joug des préjugés. Croyez-moi, dite soit-il , nos illusions , loin de nous cacher nos «maux, les augmentent, en donnant un prix à « ce qui n'en a point, et npus rendant sensibles à « mille fausses privations que nous ne sentirions « pas sans elles. La paix de lame consiste dans le « mépris de tout ce qui peut la troubler : l'homme « qui fait le plus de cas de la vie est celui qui sait le « moins en jouir ; et celui qui aspire le plus avide- « ment au bonheur est toujours le plus misérable. « Ah ! quels tristes tableaux ! m ecriois-je avec « amertume : s'il faut se refuser à tout, que nous a « donc servi de naître? et s'il faut mépriser le bon- « heur même, qui est-ce qui sait être heureux? C est « moi , répondit un jour le prêtre d un ton dont «je fus frappé. Heureux , vous ! si peu fortuné , « si pauvre, exilé, persécuté, vous êtes heureux ! « Et qu'avez-vous fait pour l'être? Mon enfant, re- « prit-il, je vous le dirai volontiers.

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