LIVRE IV
Je suis né pauvre et paysan , destiné par mon état à cultiver la terre; mais on crut plus beau que j'apprisse à gagnée mon pain dans le métier de prêtre, et l'on trouva le moyen de me foire étudier. Assurément ni mes parents ni moi ne songions guère à chercher en cela ce qui étoit bon , véritable, utile, mais ce qu'il falloit savoir pour être * ordonné. J'appris ce qu'on/vouloit que j'apprisse, je dis ce qu'on vouloit que je disse, je m'engageai comme on voulut, et je fus fait prêtre. Mais je ne tardai pas à sentir qu'en m'obligeant à n'être pas homme j'avois promis plus que je ne pouvois tenir. On nous dit que la conscience est l'ouvrage des préjugés; cependant je sais par mon expérience qu'elle s'obstine à suivre l'ordre de la nature contre toutes les lois des hommes. On a beau nous défendre ceci ou cela, le remords nous reproche toujours foiblement ce que nous permet la nature bien ordonnée, à plus forte raison ce qu'elle nous prescrit- O bon jeune homme, elle n'a rien dit encore à vos sens : vivez longtemps dans l'état heureux où sa voix est celle de l'innocence. Souvenez-vous qu'on l'offense encore plus quand on la prévient <jue quand on la combat; il fout commencer par apprendre à résister pour savoir quand on peut céder sans crime.
Dès ma jeunesse j'ai respecté le mariage comme la première et la plus sainte institution de la na^-
i38 EMILE,
ture. M'étant t)té le droit de m y soumettre, je résolus de ne le point profaner; car, malgré mes classes et mes études, ayant toujours mené une vie uniforme et simple, j'avois conservé dans mon esprit toute la clarté des lumières primitives : les maximes du monde ne les avoient point obscurcies , et ma pauvreté m eloignoit des tentations qui dictent les sophismes du vice.
Cette résolution fut précisément ce qui me perdit; mon respect pour le lit d autrui laissa mes. fautes à découvert. Il fallut expier le scandale : arrêté, interdit, chassé, je fus bien plus la victime de mes scrupules que de mon incontinence; et j eus lieu de comprendre, aux reproches dont ma disgrâce fut accompagnée , qu'il ne faut souvent qu'aggraver la faute pour échapper au châtiment.
Peu d'expériences pareilles mènent loin un esprit qui réfléchit. Voyant par de tristes observations renverser les idées que j'avois du juste, de l'honnête, et de tous les devoirs de l'homme, je * perdois chaque jour quelqu'une des opinions que j'avois reçues : celles qui me restoient ne suffisant plus pour faire ensemble un corps qui pût se soutenir par lui-même, je sentis peu à peu s'obscurcir dans mon esprit l'évidence des principes; et , réduit enfin à ne savoir plus que penser , je parvins au même point où vous êtes; avec cette différence, que mon incrédulité, fruit tardif d'un