LIVRE IV. i
âge plus mûr , s'étoit formée avec plus àe peine , et devoit être plus difficile à détruire.
J'étois dans ces dispositions d'incertitude et de doute que Bescartes exige pour la recherche de la vérité. Cet état est peu fait pour durer , il est inquiétant et pénible; il n'y a que l'intérêt du vice ou la paresse de lame qui nous y laisse. Je n'avois point le cçeur assez corrompu pour m'y plaire; et rien ne conserve mieux l'habitude de réfléchir que d'être plus content de soi que de sa fortune.
Je méditois donc sur le triste sort des mortels flottant sur cette mer des opinions humaines, sans gouvernail, sans boussole, et livrés à leurs passions orageuses, sans autre guide qu'un pilote inexpérimenté qui mécontioît sa route, et qui ne sait ni d'où il vient ni où il va. Je me disois : J'aime la vérité, je la cherche, et ne puis la reconnoître; qu'on me la montre, et j'y demeure attaché : pourquoi faut-il qu'elle se dérobe à l'empressement d'un cœur fait pour l'adorer?
Quoique j'aie souvent éprouvé de plus grands maux, je n'ai jamais mené une vie aussi constamment désagréable que dans ces temps de trouble et d'anxiétés, où, sans cesse errant de doute en doute, je ne rapportois de mes longues méditations qu'incertitude, obscurité, contradictions sur la cause de mon être et sur la règle de mes devoirs.
Comment peut-on être sceptique par système
et de bonne foi? je nç saurois le comprendre. Ces
* philosophes , ou n'existent pas, ou sont les plus malheureux des hommes. Le doute sur les choses qu'il nous importe de connoître est un état trop violent pour l'esprit humain : il n'y résiste pas longtemps; il se décide malgré lui de manière ou d'autre, et il aime mieux se tromper que ne rien croire. Ce qui redoubloit mon embarras , étoit qu'étant né dans une Église qui décide tout, qui ne permet aucun doute > un seul point rejeté me faisoit rejeter tout le reste, et que l'impossibilité d'admettre tant de décisions absurdes me détachoit aussi de celles qui ne letoient pasu En me
'disant, Croyez tout, on m'empêçhoit de. rien croire, et je ne savois plus où în'arrêter^
Je consultai les philosophes, je feuilletai leurs livres , j'examinai leurs diverses opinions ; je les trouvai tous fiers, affirmatifs , dogmatiques , même dans leur scepticisme prétendu , n'ignorant rien , ne prouvant rien, se moquant les uns des autres; et ce point commun à tous me parut le seul sur lequel ils ont tous raison. Triomphants quand ils attaquent, ils sont sans vigueur en se défendant. Si vous pesez les raisons , ils n'en ont que pour détruire; si vous comptez les voix, chacun est réduit à la sienne ; ils ne s'accordent que pour disputer : les écouter n etoit pas le moyen de sortir de mon incertitude.