LIVRE IV
Je conçus que l'insuffisance de l'esprit humain est la première cause de cette prodigieuse diversité de sentiments, et que l'orgueil est la seconde. Nous n'avons point la mesure de cette machine immense , nous n'en pouvons calculer les rapports; nous n'en connoissons ni les premières lois ni la cause finale; nous nous ignorons nousmêmes ; nous ne connoissons ni notre nature ni notre principe actif; à peine savons-nous si l'homme est un être simple ou composé; des mystères impénétrables nous environnent de toutes parts; ils sopt au-dessus de la région sensible; pour les percer nous croyons avoir de l'intelli- % gencfe, et nous n'avons que de l'imagination. (Chacun se fraie , à travers ce monde imaginaire , une route qu'il croit la bonne; mil ne peut savoir si la sienne mène au but. Cependant nous voulons tout pénétrer, tout connoître f La seule chose que nous ne savons point , est d'ignorer ce que nous ne pouvons savoir» Nous aimons-mieux nous déterminer au hasard , et croire ce qui n'est pas , que d'avouer qu'aucun de nous ne peut voir ce qui est. Petite partie d'un grand tout dont les bornes nous échappent, et que son autçur livre à nos folles disputes , nous sommes assez vains pour vouloir décider ce qu'est ce tout en lui-même, et ce que nous sommes par rapport à lui.
Quand les philosophes seraient en état de dé-
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couvrir la vérité, qui d'entre eux prendroit intérêt à elle? Chacun sait bien que son système n'est pas mieux fondé que les autres ; mais il le soutient parcequ'il est à lui. Il n'y en a pas un seul qui , venant à connoître le vrai et le faux, ne préférât le mensonge qu'il a trouvé à la vérité découverte par un autre. Où est le philosophé qui , pour sa gloire, ne tromperoit pas volontiers le genre humain ? Où est celui qui , dans le secret de son cœur, se propose un autre objet que de se distinguer? Pourvu qu'il s'élève au-dessus du vulgaire, pourvu qu'il efface l'éclat de ses concurrents, que demandet-il de plus? L'essentiel est de penser autrement que les autres. Chez les croyants il est athée, chez les athées il seroit croyant.
Le premier fruit que je tirai de ces réflexions fut d'apprendre à borner mes recherches à ce qui m'intéressoit immédiatement , à me reposer dans une profonde ignorance sur tout le reste , et à ne m'inquiéter, jusqu'au doute, que des choses qu'il m'importoit de savoir.
Je compris encore que, loin de me délivrer de mes doutes inutiles , les philosophes ne feroient que multiplier ceux qui me tourmentoient et n'en résoudroient aucun. Je pris donc un autre guide, et je me dis : Consultons la lumière intérieure , elle m'égarera moins qu'ils ne m 'égarent, ou , du moins, mon erreur sera la mienne, et je me dé-