‹ Oevres complètes de J.J. Rousseau, Volume 4Chapitre 77 sur 160 · LIVRE IV. i · texte numérisé non relu

LIVRE IV. i

éléments par son industrie , mais lui seul sur la terre en sait disposer, et il s'approprie encore , par la contemplation , les astres mêmes dont il ne peut approcher. Qu'on me montre un autre animal sur la terre qui sache faire usage du feu , et qui sache admirer le soleil. Quoi ! je puis observer, connoître les êtres et leurs rapports; je puis sentir ce que c'est qu'ordre, beauté, vertu ; je puis contempler l'univers, m'élever à la main qui le gouverne; je puis aimer le bien, le faire; et je me comparerois aux bêtes! Ame abjecte, c'est ta triste philosophie qui te rend semblable à elles : ou plutôt tu veux en vain t'avilir, ton génie dépose contre tes principes , ton cœur bienfaisant dément ta doctrine , et l'abus même de tes facultés prouve leur excellence en dépit de toi.

Pour moi qui n'ai point de système à soutenir, moi , homme simple et vrai , que la fureur d'aucun parti n'entraîne et qui n'aspire point à l'honneur d'être chef de secte, content de la place où Dieu m'a mis , je ne vois rien , après lui, de meilleur que mon espèce; et si j'avois à choisir ma place dans l'ordre des êtres, que pourrois-je choisir de plus que d être homme ?

Cette réflexion m'enorgueillit moins qu'elle ne me touche ; car cet état n'est point de mon choix, et il n etoit pas dû au mérite d'un être qui n'existoit pas encore. Puis-je me voir ainsi distingué

sans me féliciter de remplir ce poste honorable, et sans bénir la main qui m'y a placé? De mon premier retour sur moi naît dans mon cœur un sentiment de reconnoissance et de bénédiction pour l'auteur de mon espèce, et de ce sentiment mon premier hommage à la Divinité bienfaisante. J'adore la puissance suprême, et je m'attendris sur ses bienfaits. Je n'ai pas besoin qu'on m'enseigne ce culte, il m'est dicté par la nature ellemême. N'est-ce pas une conséquence naturelle de l'amour de soi, d'honorer ce qui nous protège, et d'aimer ce qui nous veut du bien ?

Mais quand , pour connoître ensuite ma place individuelle dans mon espèce, j'en considère les divers rangs 1 et les hommes qui les remplissent, que deviens-je? Quel spectacle! Où est Tordre que j'avois observé? Le tableau de la nature ne m'offroit qu'harmonie et proportions, celui du genre humain ne m'offre que confusion , désordre ! Le concert régne entre les éléments, et les hommes sqnt dans le chaos! Les animaux sont heureux, leur roi seul est misérable! O sagesse, où sont tes lois? O Providence, est-ce ainsi que tu régis le monde? Être bienfaisant, qu'est devenu ton pouvoir? Je vois le mal sur la terre.

Croiriez-vous, mon bon ami, que de ces tristes réflexions et de ces contradictions apparentes se

1 * Vab. « ....J'en considère l'économie, les divers rangs et... »

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