‹ Oevres complètes de J.J. Rousseau, Volume 4Chapitre 85 sur 160 · LIVRE iy · texte numérisé non relu

LIVRE iy

de Fauteur de leur être de les condamner à souffrir toujours; je l'ignore encore, et n'ai point la vaine curiosité declaircir des questions inutiles. Que m'importe ce que deviendront les méchants? Je prends peu d'intérêt à leur sort. Toutefois j'ai peine à croire qu'ils soient condamnés à des tourments sans fin. Si la suprême Justice se venge, elle se venge dès cette vie. Vous et vos erreurs , ô nations! êtes ses ministres. Elle emploie les maux que vous vous faites à punir les crimes qui les ont attirés. C'est dans vos cœurs insatiables, rongés d'envie, d'avarice et d'ambition, qu'au sein de vos fausses prospérités les passions vengeresses punissent vos forfaits. Qu'est-il besoin d'aller chercher l'enfer dans l'autre vie? il est dès celle-ci dans le cœur des méchants.

Où finissent nos besoins périssables , où cessent nos désirs insensés, doivent cesser aussi nos passions et nos crimes. De quelle perversité de purs esprits seroient-ils susceptibles? N'ayant besoin de rien , pourquoi seroient-ils méchants? Si, destitués de nos sens grossiers , tout leur bonheur est dans la contemplation des êtres , ils ne sauroient vouloir que le bien; et quiconque cesse d'être méchant peut-il être à jamais misérable? Voilà ce que j'ai du penchant à croire, sans prendre peine à me décider là-dessus. O Être clértient et bon ! quels que soient tes décrets, je les adore: si tu punis

éternellement les méchants, j anéantis ma foible raison devant ta justice; mais si les remords de ces infortunés doivent s éteindre avec le temps, si leurs maux doivent finir, et si la même paix nous attend tous également un jour, je t en loue. Le méchant n'est-il pas mon frère? Combien de fois j'ai été tenté de lui ressembler ! Que , délivré de sa misère , il perde aussi la malignité qui l'accompagne ; qu'il soit heureux ainsi que moi : loin d'exciter ma jalousie, son bonheur ne fera qu'ajouter au mien.

C'est ainsi que, contemplant Dieu dans ses œuvres, et l'étudiant par ceux de ses attributs qu'il mimportoit de connoître, je suis parvenu à étendre et augmenter par degrés l'idée, d'abord imparfaite et bornée, que je me faisois de cet être immense. Mais si cette idée est devenue plus noble et plus grande, elle est aussi moins proportionnée à la raison humaine. A mesure que j'approche en esprit de l'éternelle lumière, son éclat m'éblouit, me trouble, et je suis forcé d'abandonner toutes les notions terrestres qui m'aidoient à l'imaginer. Dieu n'est plus corporel et sensible; la suprême Intelligence qui régit le monde n'est plus le monde même : j'élève et fatigue en vain mon esprit à concevoir son essence inconcevable. Quand je pense que c'est elle qui donne la vie et l'activité à la substance vivante et active qui régit les corps animés; quand j'entends dire que mou ame est spirituelle

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