LIVRE IV. i
et que Djeu est un esprit, je m'indigne contre cet avilissement de l'essence divine; comme si Dieu et mon ame étoient de même nature ! comme si Dieu netoit pas le seul; être absolu, le seul vraiment actif, sentant, pensant, voulant par lui-même, et duquel nous tenons la pensée, le sentiment, l'activité, la volonté, la liberté, l'être ! Nous ne sommes libres que parcequ'il veut que nous le soyons, et sa substance inexplicable est à nos âmes ce que nos âmes sont à nos corps. S'il a créé la matière , les corps, les esprits, le monde, je n'en sais rien. L'idée de création me confond et passe ma portée: je la crois autant que je la puis concevoir : mais je sais qu'il a formé l'univers et tout ce qui existe, qu'il a tout fait, tout ordonné. Dieu est éternel, sans doute; mais mon esprit peut-il embrasser l'idée de l'éternité? Pourquoi me payer de mots sans idée? Ce que je conçois, c'est qu'il est avant les choses , qu'il sera tant qu'elles subsisteront , et qu'il seroit même au-delà, si tout devoit finir un jour. Qu'un être que je ne conçois pas donne l'existence à d'autres êtres, cela n'est qu'obscur et incompréhensible; mais que l'être et le néant se convertissent d eux-mêmes l'un dans l'autre, c'est une contradiction palpable, c'est une claire absurdité.
Dieu est intelligent; mais comment l'est-il?
L'homme est intelligent quand il raisonné, et la suprême Intelligence n'a pas besoin de raisonner;
i84 EMILE,
il n y a pour elle ni prémisses ni conséquences, il n y a pas même de proposition ; elle est purement intuitive, elle voit également tout ce qui y est et tout ce qui peut être ; toutes les vérités ne sont pour elle qu'une seule idée, comme tous les lieux un seul point, et tous les temps un seul moment. La puissance humaine agit par des moyens, la puissance divine agit par elle-même. Dieu peut parcequ'il veut; sa volonté fait son pouvoir. Dieu est bon ; rien n est plus manifeste : mais la bonté dans l'homme est l'amour de ses semblables, et la bonté de Dieu est l'amour de l'ordre; car c'est par l'ordre qu'il maintient ce qui existe , et lie chaque partie avec le tout. Dieu est juste; j'en suis convaincu, c'est une suite de sa bonté; l'injustice des hommes est leur œuvre et non pas la sienne : le désordre moral, qui dèpose.contre la Providence aux yeux des philosophes, ne fait que la démontrer aux miens. Mais la justice de l'homme est de rendre à chacun ce qui lui appartient , et la justice de Dieu , de demander compte à chacun de ce qu'il lui a donné.
Que si je viens à découvrir successivement ces attributs dont je n'ai nulle idée absolue, c'est par des conséquences forcées , c'est par le bon usage de ma raison ; mais je les affirme sans les comprendre, et, dans le fond, c'est n'affirmer rien. J'ai beau me dire, Dieu est ainsi, je le sens, je me