‹ Oevres complètes de J.J. Rousseau, Volume 4Chapitre 93 sur 160 · LIVRE IV · texte numérisé non relu

LIVRE IV

infaillible du bien et du mal, qui rends l'homme semblable à Dieu ! c'est toi qui fais l'excellence de sa nature et la moralité de ses actions; sans toi je ne sens rien en moi qui m'élève au-dessus des bêtes, que le triste privilège de m égarer d'erreurs en erreurs à l'aide d'un entendement sans régie et d'une raison sans principe.

Grâce au ciel, nous voilà délivrés de tout cet effrayant appareil de philosophie : nous pouvons être hommes sans être savants; dispensés de consumer notre vie à l'étude de la morale, nous avons à moindres frais un guide plus assuré dans ce dédale immense des opinions bu maines . Mais ce n'est pas assez que ce guide existe , il faut savoir le reconnoître et le suivre. S'il parle à tous les cœurs, pourquoi donc y en a-t-il si peu qui l'entendent? Eh ! c'est qu'il nous parle la langue de la nature , que tout nous fait oublier. La conscience est timide, elle aime la retraite et la paix; le monde et le bruit l'épouvantent : les préjugés dont on la fait naître sont ses plus cruels ennemis; elle fuit ou se tait devant eux : leur voix bruyante étouffe la sienne et l'empêche de se faire entendre ; le fanatisme ose la contrefaire et dicter le crime en son nom. Elle se rebute enfin à force d'être éconduite; elle ne nous parle plus, elle ne nous répond plus, et, après de si longs mépris pour elle, il en coûte autant de la rappeler qu'il en coûta de la bannir.

iç8 EMILE.

Combien de fois je me suis lassé dans mes recherches de la froideur que je sentois en moi I Combien de fois la tristesse et l'ennui, versant leur poison sur mes premières méditations, me les rendirent insupporta Mes! Mon cœur aride ne donnoit qu'un zélé languissant et, tiède à fcmour de la vérité. Je me disois : Pourquoi me tourmenter à chercher ce qui n est pas ? ke bien moral n est qu'une chimère; il n'y a rien de bon que les plaisirs des sens. Oh \ quand on a une ibis perdu le goût des plaisirs de l'ame, qu'il est difficile de lç reprendre ! Qu'il est plus difficile encore de le prendre quandon ne Fa jamajiseu ! S'il existait ijn homme assez misérablç pour- n'avoir rien fait en toute sa vie dont le souvenir le rendît content de lui-même et bien aise d'avoir vécu , cet homme seroit incapable de jamais se cotmtftre; et, faute de sentir quelle bonté convient à sa nature, il resterait méchant par force et seroit éternellement malheureux. Mais croyez-vous qu'il y ait sur la terre entière un seul homme assez dépravé pour n'avoir jamais livré son cœur à la tentation de bien faire? Cette tentation est si naturelle et si douce, qu'il est impossible de lui résister toujours; et le souvenir du plaisir qu'elle a produit une fois suffit pour la rappeler sans cesse. Malheureusement elle est d abord pénible à satisfaire; on a mille raisons pour se refuser au penchant de son cœur; la fausse

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