LIVRE IV
y portent le fer et le feu. Je me demande à quoi bon tout cela sans savoir me répondre. Je n'y vois que les crimes des hommes et les misères du genre humain.
On me dit qu'il falloit une révélation pour apprendre aux hommes la manière dont Dieu vouloit être servi; on assigne en preuve la diversité des cultes bizarres qu'ils ont institués , et l'on ne voit pas que cette diversité même vient de la fantaisie des révélations. Dès que les peuples se sont avisés de faire parler Dieu, chacun Fa fait parler à sa mode et lui a fait dire ce qu'il a voulu. Si l'on n'eût écouté que ce que Dieu dit au cœur de l'homme, il n'y auroit jamais eu qu'une religion sur la terre.
Il falloit un culte uniforme; je le veux bien: mais ce point étoit-il donc si important qu'il fallût tout l'appareil de la puissance divine pour l'établir? Ne confondons point le cérémonial de la religion avec la religion. Le culte que Dieu demande est celui du cœur; et celui-là, quand il est sincère, est toujours uniforme. C'est avoir une vanité bien folle 4e s'imaginer que Dieu prenne un si grand intérêt à la forme de l'habit du prêtre, à l'ordre des mots qu'il prononce , aux gestes qu'il fait à l'autel, et à toutes ses génuflexions. Ehi mon ami, reste de toute ta hauteur, tu seras toujours assez près de terre. Dieu veut être adoré en esprit et en
EMILE. T. II. l{
vérité : ce devoir est de toutes les religions, de tous les pays, de tous les hommes. Quant au culte extérieur, s'il doit être uniforme pour le bon ordre, c'est purement une affaire de police; il ne faut point de révélation pour cela.
Je ne commençai pas par toutes ces réflexions. Entraîné par les préjugés de l'éducation et par oe dangereux ataour-propre qui.veut toujours porter l'homme au-dessus de sa' sphère , ne pouvant élever mes foibles conceptions jusqu'au grand Etre, je m'efforçois de le rabaisser jusqu'à moi. Je rapprochois les rapports infiniment éloignés qu'il a mis entre sa nature -et la mienne. Je voulois des communications plus immédiates, des instructions plus particulières; et, non content de faire Dieu semblable à l'homme, pour être privilégié moi-même parmi mes semblables, je voulois des lumières surnaturelles; je voulois un culte exclusif; je voulois que Dieu m'eût dit ce qu'il n avoit pas dit à d'autres, ou ce que d'autres n'auroient pas entendu comme moi.
Regardant le point où j etois parvenu comme le point commun d'où partoient tous les, croyants pour arriver à un culte plus éclairé, je netrouvois dans les dogmes de la religion naturelle que les éléments de toute religion. Je considérois cette diversité de sectes qui régnent sur la terre et qui s'accusent mutuellement de mensonge et d'erreur;