NOTICE
des. N'ayant plus de piofesseurS , il fit en peu de temps des pro^i-ès solides ; mais il était trop avide d'instrift-tion et de j^loirc pour se tenir long-temps si loin du centre des lumières et du théâtre des succès. Il fallut donc quitter le service , revenir à Paris , et se mettre en état^de débater le plus tôt possible dans un des principaux genres de littérature.
Depuis son adolescenceil n'avait cessé d'ébaucher des scènes théâtrales, d'imaginer des canevas dramatiques, et de s'exercer à les remplir. Parvenu à l'âge de vingt-deux ans , il rougissait d'être encore inconnu ; et , le 4 novembre 1786 , il fit représenter à Fontainebleau une tragédie qui , jouée à Paris le 6 du même mois , fut imprimée peu de temps après : elle se nommait Jzémire. Il n'a pas daigné la faire entrer, en 1801 , dans le recueil de ses piè.ces de théâtre; il ne parlait, plus à'Azémire qu'avec cette gaîlé satirique qui , dans les dernières années de sa vie , était devenue l'un de ses talens. Nous oserons être moins sévères : quoique cet essai ne fût pas heureux , déjà quelques traits éloquens de l'un des pnncipaux rôles, quelques mouvemens , quelques beaux vers annonçaient un poète tragique. Les premiers efforts d'un talent qui s'est perfectionne peuvent mériter qu'on les observe : en lisant cette pièce à la tète du Théâtre de Chenier , les jeunes auteurs dramatiques apprennent au moins à ne pas se décourager.
Trois années de silence et d'études suivirent une si faible tentative; et l'oïi ne se souvenait plus du tout d' Jzémire, quand Charles IX parut, le 4 novembre 1789: l'éclatant succès de cette tragédie fut considéré comme le début de Chénier. Il nous serait difficile de dire combien de fois elle a été repré- "sentée , reprise , imprimée , traduite ; mais, tandis qu'elle obtenait partout tant de renommée , elle subissait l'inexorable censure de son propre auteur, qui, jusqu'en 1801 , n'a cesse de la retoucher. Il aimait passionnément la gloire, mais la gloire durable; et il sut de botmc heure de quels longs travaux elle est le prix.
Après cette tragédie mémorable, dont le principal ressort est
SUR M.-J.'CHENIER. m
la terreur , et dont l'énergie est le plus sensible caractère , "Chénier donna, en' 1 791, deux tragédies qu'on peut compter au nombre des plus pathétiques qui soient au théâtre: Henri VIII et la Mort de Calas. Cette dernière même est un spectacle si déchirant que l'auteur a fini par reconnaître qu'il avait passé le but; c'est un monument précieux de son talent plutôt qu'une heureuse productipn de son art. Plusieurs vers de ce drame sont restés dans la mémoire des hommes de goût : ceux surtout qui offrent une peinture si fidèle des funestes effets de l'édit de i685. Mais le pathétique est si profond et si vrai dans Henri VIII qu'il sufijirait à remplacer les autres genres d'intérêt qui pourraient manquer à cette tragédie. Quand on la veut critiquer, il faut commencer par essuver ses larmes, veiller sans cesse à les retenir, et résister non moins courageuseipent aux impressions qui résultent des mouvemens et de la beauté du style. Elle a été aussi à diverses reprises retouchée par le poète, qui semblait avoir une sorte de prédilection pour elle. Il en a donné, en i8o5, une dernière édition, la seule qui contienne toutes les corrections qu'il a faites à ce poëme.
Caïus Gracchus , mis au théâtre en 1 792 , continuait d'éti'e représenté en 1794- En vain l'auteur avait dignement exprimé les grandes pensées et les sentimens énergiques des Romains; en vain il avait souvent yeproduit les traits et les mouvemens de leur éloquence républicaine ; on ne lui pardonna point d'avoir osé emprunter leur voix pour demander des lois et nrtn du sang, au moment même où le sang ruisselait en France sur les ruines de toutes les institutions sociales.- La tyrannie répondit : Du sang et non des lois , proscrivit la pièce , et résolut la proscription du poète.
Il avait mérité cette honorable haine par plusieurs autres actions généreuses , et principalement par sa tragédie de Fénélon , représentée au mois de février 1793. La morale auguste et véritablement religieuse qui règne dans cet ouvrage était une sorte de protestation solennelle contre les crimes publics dont le cours avait commencé. " J'ai cru , disait-il, qu'en nos jours