Ouvrage de H. Corneille Agrippa
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iiotone , mêlé de quelques beautés , et que des barbares modernes ont mis avec complaisance à côté des brillans chefs-d'œuvre d'Homère. On place au milieu du sixième siècle, sous le règne du roi Artus, les anglais Thélésin et Melkin, le premier compté parmi les Bardes, et tous deux auteurs de chroniques sur Artus et sur les chevaliers de la Table-ronde. Le gaulois Unibaldus-Francus composa, dit-on, vers le même tems, sous Clovis, une histoire non moins fabuleuse. L'antiquité de ces auteurs est sans doute étrangement exagérée ; mais, sans vouloir entamer une discussion qui n'est d'aucune importance, renfermés dans notre sujet, nous indiquons du moins la source où puisèrent les premiers romanciers français. Il faut y joindre les chroniques publiées sous le nom de l'archevêque Turpin, deux siècles après la mort de ce prélat, contemporain de Charlemagne. Elles ont servi de type aux nombreux romans sur les douze pairs de France. Turpin toutefois joue dans plusieurs de ces romans le personnage d'un ivrogne et d'un bouffon : ce qui blesse la gravité d'un historien, mais bien plus encore la dignité d'un archevêque de Reims, d'un successeur de saint Rémi, d'un gardien de la Sainte -Ampoule. A ces libertés répréhensibles, les auteurs unissent toujours un grand fonds de piété. Ce mélange paraîtra surprenant à ceux qui veulent bien
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s'étonner de voir des contradictions chez les hommes.
Beaucoup de httérateurs assurent, sans en apporter aucune preuve, que les romans en prose ont précédé parmi nous les romans en vers. Le plus ancien de nos romans connus est cependant versifié : c'est le Brut, ou le livre des Bretons^ composé par maître IFace'^^ à la cour d'Eléonore d'Aquitaine, duchesse de Normandie, et déjà reine d'Angleterre. L'auteur a donné lui-même, dans les vers suivans , la date précise de son ouvrage :
Puisque Dieu incarnation Prit pour notre rédemption Mille et cent cinquante-cinq ans , Fit maître Huistace ce romans.
C'est ici le plus ancien poème * qui nous reste en langue française ; car nous n'avons aucun ma-
1. "Vaice, Gasse, etc., dont le vrai nom est Robert- Wace, ou, comme il s'appelle lui-même, Maître Wace, né à Jersey, vers II 12, est un ancien poète normand.
Le Brut dont il est question ici est le Brut d'Angleterre, composé primitivement en vers bretons, mis en latin par Geoffroi de Monmoutli, en ii38. Il fut ensuite traduit du latin en vers français par Robert "Wace, en ii55, comme le disent les vers précités. Le texte latin de Geoffroi de Monmouth fut imprimé à Paris en i5o7 et 1 517. (L. D.;
2. Le roman du Voyage de Charlemagne à Constantinople est plus ancien : il fut composé dans le onzième siècle. Les vers sont des alexandrins non rimes. Il parut encore plusieurs autres poèmes antérieurement à ii55. (L. D.)
SUR LES ROMANS FRANÇAIS. i33 1 inscrit de la Conquête de Jérusalem par Godefroi de Bouillon, roman versifié, que Béchada, chevalier limousin, composa vingt-cinq ans avant le livre des Bretons. Nous remonterions plus haut s'il en fallait croire l'abbé Massieu. Dès le tems ch Philippe V^', dit cet écrivain peu exact, on ne parlait plus qu'en rimes françaises de géans pourfendus et de Sarrasins mis à mort. Fers la conquête de Jérusalem , il y eut une quantité prodigieuse de poètes français. Ils semblaient sortir de terre aussi bien que les armées \ Nous rapportons les phrases de l'auteur : en admettant qu'elles soient supportables, il faudra toujours convenir que ces innombrables poètes français , contemporains de Philippe I*^' , n'ont existé que dans l'imagination de l'abbé Massieu. Des erreurs pareilles supposent beaucoup d'ignorance de l'état
1. Ils étaient en effet tellement nombreux, que plusieurs poètes contemporains s'en plaignirent comme d'une concurrence qui avilissait leur art, ainsi que de plus graves personnages sentirent que les saints s'aviliraient par leiu- trop grand nombre, si on ne mettait un terme aux canonisations. Il faut pourtant avouer qu'en 1124 Henri I*^*", duc de Normandie et roi d'Angleterre, prit, suivant Orderic Vital, un moyen qu'il crut infaillible, mais qui était un peu violent, pour ne pas favoriser la multiplicité des poètes, et surtout des poètes satiriques; car il lit crever les yeux à Luc de La Barre, qui avait pris la liberté de se divertir un moment aux dépens du monarque qui n'entendait pas raillerie. (L. D. )
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où se trouvait alors la langue française. On ne croirait pas même devoir les relever, si des brochures superficielles n'étaient pas citées quelquefois comme de graves autorités. Revenons au livre des Bretons, monument qui n'est pas sans importance ; car c'est de lui que descend , avec la poésie française, la série nombreuse des romans de la Table-Ronde.
L'histoire des premiers rois de la Grande-Bretagne est le sujet du livre des Bretons. Ascagne, fils d'Enée, eut un fils nommé Sylvius. Ce Sylvius fut père d'un Brutus. Ce Brutus fut le premier des rois anglais; et l'Angleterre fut appelée Bretagne du nom de son fondateur. Telles sont les notions préliminaires que nous donne maître Huistace. Ce qu'il y a de plaisant, c'est qu'en versifiant ces fables ridicules, copiées apparemment des anciennes Chroniques de Thélésin et de Melkin, l'auteur se récrie contre les conteurs de fables, et proteste qu'il ne dira rien qui ne soit fondé sur la vérité. Il raconte ensuite avec beaucoup de bonne foi et peu de précision les merveilleux événemens qui eurent lieu depuis le prétendu roi Brutus jusqu'au roi Calevastre, qui gouvernait le pays de Galles à la fin du septième siècle. Puisque les premiers romans étaient écrits à la cour de la duchesse de Normandie par des poètes français qui appartenaient à cette province, il fallait
SUR LES ROMANS FRANÇAIS. i35 bien que les Normands eussent leur livre comme les Bretons: aussi, cinq ans après le roman du Brut, un poète, nommé Wace, composa le roman du Rou K C'est l'histoire versifiée des ducs de Normandie, depuis Rou, c'est-à-dire Raoul, jusqu'à Guillaume II, et à la prise de Jérusalem, l'avantdernière année du onzième siècle. Après avoir parlé d'Hasting, celui qui le premier conduisit les Normands en France, voici comme l'auteur s'exprime en arrivant au héros prhicipal de l'ouvrage :
A Rou sommes venus , et de Rou nous dirons.
Je cite exprès ce vers, non qu'il ait rien de remarquable en lui-même ; mais il amène une observation qui n'est point à négliger pour l'histoire de la versification française : c'est, comme on voit, un vers de douze syllabes. Nous avons déjà trouvé cette mesure employée dans la romane méri-
1. C'est toujours Robert Wace dont le nom a si fréquemment été défiguré. Le roman du Rou fut en effet terminé en 1160. Ce poëme français est composé de plus de seize mille vers, et contient l'Histoire de Normandie depuis Rou ou Rollon, fondateur du duché dans le neuvième siècle, jusqu'à la sixième année du règne de Henri I*"", c'est-à-dire jusqu'en 1 106. Il est divisé en trois parties, dont la première et la troisième sont en vers de huit syllabes , tandis que la seconde est en vers alexandrins. (L. D. )
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dionale , cent ans avant le roman (\! Alexandre. La voici maintenant dans la langue française, trente ans avant le même ouvrage. Le roman du Brut est écrit tout entier en vers de huit syllabes. Dans le roman du Rou, c'est encore la mesure qui se rencontre le plus souvent : mais on y trouve des morceaux écrits en longues lignes , car alors on nommait ainsi les vers de douze syllabes; et dans ces morceaux, selon la mode du tems, la même rime est continuée quelquefois durant trente vers.
La plupart des romans de la Table -Ronde furent composés sous Philippe-Auguste. Quelquesuns offrent beaucoup d'intérêt; mais, avant d'y jeter un coup d'œil, il faut bien dire un mot de ce roman à'Alexatidre ^ ouvrage à part, et qui ne se rattache à aucune des grandes séries de romans français. Sous le même Philippe-Auguste, et vers la fin du douzième siècle, Alexandre de Paris et Lambert Licors composèrent le roman à' Alexandre ' . Deux autres parties y furent ajoutées : l'une
I. Les auteurs de ce roman sont au nombre de neuf: parmi lesquels on remarque Alexandre de Bernai, que l'on appela souvent Alexandre de Paris , quoiqu'il fût né dans la première de ces villes ; Jean Brisebarre ; Pierre de Saint-Cloot ( Saint- Cloud); Jean le Vendais (et non le Nevelois comme le nomme Fauchet); Lambert li cors (le court); Leclerc Simon, ou Simon de Boidoune; Guy de Cambrai, etc. Pierre de Saint-Cloot
par Pierre de Saint-Cloot, l'autre par Jean li Yénelais; la première, sous le nom de Testament d'Alexandre; la seconde, sous le titre de la Vengeance de ce roi. L'ouvrage est écrit tout entier envers de douze syllabes : vers qui prirent le nom d'alexandrins de ce roman, peu connu aujourd'hui, mais célèbre alors. Voilà ce que les auteurs de compilations et de cours de littérature auraient dû se borner à dire ; mais ils ne devaient pas copier successivement une erreur, en attribuant au premier de ces quatre poètes une invention bien antérieure à l'époque où il vécut. Sous le nom du roi de Macédoine, le personnage d'Alexandre offre dans ce poème une allusion perpétuelle au caractère de Philippe- Auguste et aux principaux événemeïis de son règne. Fauchet prodigue à l'ouvrage des éloges exagérés. Il en cite une quantité de vers qui ne sont remarquables d'aucune manière; mais il en oublie un qui vaut mieux, à lui seul, que tous ceux qu'il rapporte, et qui même a droit d'étonner, si l'on veut bien se souvenir que le poème fut écrit il y a plus de six siècles :
N'est pas roi qui se fausse et sa raison dément.
Une seule expression a vieilh : se fausser pour se
ajoiila (Ml effet le Testament cC Alexandre ; et Jean le Vénelais, \a t'en geance de ce prince. L. D.
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parjurer; mais on croirait lire un vers de Hardi , ou même de Mairet, d'un prédécesseur immédiat de Corneille. Le tour est nerveux, l'expression rapide. Voilà, comme dit Montaigne, la sentence pressée au pied nombreux de la poésie. Voilà de plus une de ces pensées nobles et vraies dont les lecteurs savent toujours gré aux écrivains. Raison et loyauté : c'était la politique du vainqueur de Bouvine ; et ce sera dans tous les tems celle des hommes dignes de gouverner des hommes.
Chrestien de Troies ' (ou plutôt Manessier, car c'était le véritable nom de ce poète), fut contemporain des auteurs du roman î^i Alexandre ; et nous lui devons plusieurs célèbres romans de la Table-Ronde : tels que le Saint Gréai ^ le Chevalier à Vépée, Perceval le Gallois , et Lancelot du Lac, continué par Geoffroi de Ligni, sous le nom du roman de la Charrette. Un peu plus tard, Giron le Courtois., \ enchanteur Merlin, Perce-Forêt, Artus de Bretagne, et beaucoup d'autres ouvrages, complétèrent cette division considérable. Les uns, d'abord composés en vers, furent ensuite traduits
I. Chrestien de Troies et Manessier sont deux auteurs distincts. Chrestien de Troies est auteur de la première partie de Lancelot, de la Charrette, et de divers autres ouvrages, entr'autres de Perceval le Gallois, dont Gaultier donna une première continuation, et Manessier une seconde pour terminer k- roman. L. D.
en prose; plusieurs n'ont jamais existé qu'en prose; et (le ce nombre est Tristan du Léonais, traduit du latin de Rusticien de Pise, vers la fin du douzième siècle, quelques années avant la composition du Saint-Gréal. Ces romans sont inégaux en mérite : Perce-Forêt, Giron le Courtois, Artus de Bretagne^ sont remplis de ces récits militaires qui font l'ornement des gazettes plus que le charme des romans. Il y a, comme de raison, beaucoup de diableries dans le roman de Merlin; mais on y voit avec plaisir que ce terrible enchanteur fut vaincu par une femme dans la science même où il excellait. Viviane, dont il était fortement épris, parvint à l'enfermer dans une tour suspendue en l'air : l'aventure se passa en Basse-Bretagne, où il doit se trouver encore toujours enfermé dans sa tour aérienne, qui, par malheur, est invisible, au rapport du romancier. Le Saint-Gréal et Perceval le Gallois sont, pour ainsi dire, deux parties du même roman. Ce vieux mot de Saint-Gréal peut se traduire par Saint- Ciboire , et désigne le vase précieux dont Jésus se servit le jour de la Cène. Cette relique fut apportée, dit-on, en Angleterre par Joseph d'Arimathie. Après la mort de ce saint personnage elle fut enlevée par les infidèles. Plusieurs chevaliers de la Table-Roîide entreprirent vainement sa conquête : leur vaillance, heureuse partout ailleurs, ne suffisait pas pour
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un triomphe de cette nature. Percevalle Gallois, aussi recommanclable par sa chasteté que par son courage, fut le conquérant du Saint-Gréal. Cette coupe sacrée disparut quand il cessa de vivre. Oncques depuis chevalier semblable ni si sainte relique ne furent vus dans la Grande - Bretagne. Ce sont les termes exprès des romanciers de la Table- Ronde. L'Angleterre eut, il est vrai, des grandshommes qui remplacèrent ses chevaliers. Quant au Saint-Gréal, loin d'en réparer la perte, elle éprouva par la suite des tems, et surtout au seizième siècle, beaucoup d'autres malheurs du même genre. Elle est encore aujourd'hui riche en industrie, en commerce, en agriculture, en marine; mais elle est bien pauvre en reliques.
Venons au roman de Lancelot^, dont la seconde
I. Ce n'est point parce que la fée Morgane enferma Lancelot dans le château de la Charrette que le roman en reçut le surnom ; ce n'est pas non plus la seconde partie seulement (ajoutée à ce roman fameux par Godefroi de Ligni) qui porta ce titre; c'est tout l'ouvrage : tant la première partie, composée par Chrestien de Troies, que la suite donnée par Godefroi. Le titre dont il s'agit provient du rôle important qu'une charrette joue dans cette composition. En effet, pendant que Lancelot est fort occupé de la recherche de la reine Genèvre, un nain l'engage méchamment à monter dans une charrette qu'il conduit : charrette malencontreuse, s'il en fut jamais, et qu'il n'accepta que pour accélérer son voyage. Elle servit comme de pilori poiu- l'e.Nposilion des scélérats. Voici quelques vers
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partie est appelée la Charrette, non, comme le (lisent les auteurs de la Bibliothèque des Romans y parce que la mère de Laocelot accoucha de lui en voyageant dans une voiture de cette espèce; mais parce que la fée Morgain, sœur du roi Artus, enferma plusieurs fois, au château de la Charrette , Lancelot qu'elle persécutait. De grands combats et des combats encore ennuient dans ce roman, comme partout où on les trouve; mais ici du moins des aventures intéressantes rachètent ce défaut. Si le bon roi Artus, fondateur de l'ordre de la Table- Ronde j n'est pas fort aimé de Genèvre, son épouse, en revanche cette belle reine chérit tendrement Lancelot. Leur passion mutuelle est peinte avec vérité, quelquefois avec une franchise un peu trop naïve. La protection accordée à cet heureux chevalier ^<2r la demoiselle du Lac y enchanteresse, élève de Merlin, amène des incidens remarquables ; mais rien n'inspire un in-
du roman dont il est question ; ils achèveront d'expliquer ce que nous venons de dire :
Qui à forfeit estoit repris, S'estoit dans la charrette mis, Et menez par totes les rues; S'avoit totes honora perdaes; INe puis n'estoit à cor oiz , Ne enorez , ne conjoiz.
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térét aussi vif que l'instant où Lancelot, arrivant à l'improviste, et prodiguant des exploits utiles, délivre la reine, son amante, quand elle va subir le supplice du feu. Les personnes lettrées n'ignorent pas que cet endroit a fourni l'un des plus beaux chants du poëme de l'Arioste ; et tout le monde sait quel parti plus grand encore Voltaire a tiré d'une situation pareille dans l'admirable troisième acte de la tragédie de Tancrède.
Le roman de Méliadus ne présente rien qui mérite un souvenir, et c'est beaucoup de le citer; mais celui de Tristan du Léonois, fils de Méliadus , est digne en partie des éloges que n'ont cessé de lui donner, durant trois siècles, les poètes et les romanciers français. De nos jours même il a conservé sa réputation. L'évéque de la Ravallière, homme vraiment éclairé sur notre ancienne littérature , le regardait comme le meilleur de tous nos vieux romans. C'est aller trop loin peut-être; mais il en est peu du moins qui puissent lui être comparés; et sans doute il occupe le premier rang parmi ceux de la Table-Ronde. Tressan nous en a donné un extrait ou plutôt un abrégé fort agréable. Ici le roi Marc n'est pas plus aimé de son épouse Iseult que le roi Artus, dans le roman de Lancelot, n'est aimé de la reine Genèvre; mais un roi de Cornouailles est moins imposant qu'un roi d'Ân£;leterre. D'ailleurs la passion de Tristan
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et d'Iseult est si tendre, si énergique, si édifiante, au moins par sa constance inaltérable, qu'elle servit de modèle aux amans, d'autorité aux exagérations poétiques. Il est bien vrai que le roi Marc est l'oncle même de Tristan ; mais Tristan le venge si bien de ses ennemis, Tristan combat pour lui avec tant de courage, que ce héros mérite une récompense. Le lecteur le plus sévère, tranquillisé par les succès du monarque, est peu tenté de plaindre l'époux. Enfin, dans ces prétendus événemens du sixième siècle, les auteurs peignaient les mœurs du douzième; et nous avons eu déjà l'occasion de remarquer que le sacrement du mariage, dans les opinions de la chevalerie, avait quelque chose de moins divin que le sacrement de l'amour. Il faut bien me passer une expression qui seule représente ma pensée. Faisons-nous une idée juste de ces tems éloignés dont les préjugés n'étaient pas les nôtres: un choix involontaire, mais unique, remplissait l'espace de la vie; être infidèle à ce choix du cœur : voilà ce qui paraissait répréhensible. La passion préservait du vice ; à d'autres époques, le vice a préservé des passions. On peut blâmer aujourd'hui les mœurs de nos aïeux; mais il ne faut pas les blâmer comme trop indulgentes : elles ne faisaient que déplacer les devoirs. Les supprimer a semblé plus commode. En lisant le Paysan parvenu de Marivaux, les Con-
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fessions de Duclos, et tous les romans de Crébilloti le fils, on trouve une société aguerrie qui a perfectionné l'immoralité. On ne trouve à la lecture de Tristan que deux victimes de l'amour : Tristan meurt sur un faux récit de la mort d'iseult; Iseult expire à la vue de son chevalier qui vient d'expirer pour elle. Deux tombeaux sont élevés; les amans sont rapprochés et non réunis; mais du sein du tombeau de Tristan s'élève une ronce verte et feuillue, qui par degrés s'incline, et pénètre dans le tombeau d'iseult. Trois fois arrachée, trois fois elle renaît plus belle ; et ce miracle de l'amour plaît à l'imagination, sans pourtant exiger la foi, puisqu'il n'est pas dans la légende.
Les romans des douze pairs de France succédèrent aux romans de la Table-Ronde; et l'époque de Charlemagne ne fut pas moins célébrée que celle d'Artus. Seulement au lieu des héros bretons, Tristan , Lancelot , Gauvain , Perceval , on vit briller des héros français : Olivier , Renaud de Montauban, Guérin de Montglave, Ogier, mais surtout Roland, l'Hercule de notre ancienne chevalerie. Huon de Villeneuve fut pour cette seconde série ce qu'avait été Chrestien de Troies pour la première : l'auteur le plus fécond et le plus habile. Ses romans versifiés, Renaud de Montauban, Doon de Nanteuil , Garnier de Nanteuil , Aie d'Avignon , et plusieurs autres , furent écrits vers
SUR LES ROMANS FRANÇAIS. .45 îa fin du règne de Philippe- Auguste. Dans la suite on les traduisit en prose; et, sous le rè^ne de Louis IX, d'autres auteurs composèrent de nouveaux romans qui servirent de suite aux premiers. Le goût même en subsista jusqu'au milieu du quinzième siècle. Cependant il n'est pas difficile de remarquer que la pieuse folie des croisades inspira dans l'origine , et bientôt multiplia ces productions. De là cette prétendue conquête du Saint-Gréal , tentée successivement par tous les chevaliers d'Angleterre, mise à fin par un seul d'entre eux. De là ces fabuleux voyages de Charlemagne et des douze pairs de France, pour conquérir la Terre-Sainte, et convertir les infidèles. Ce qui méritait davantage d'être observé, mais ce qui pourtant la été beaucoup moins, c'est que dans ces romans le pouvoir royal n'est jamais représenté comme absolu; c'est que le respect pour le prince et pour sa famille n'est pas une servile idolâtrie ; c'est encore que , malgré le fanatisme du tems , on accorde quelques vertus aux ennemis de la foi chrétienne. Ce que nous affirmons , nous allons le prouver par des exemples, en laissant dire aux personnes qui renferment apparemment la littérature dans les journaux et les almanachs que les progrès de l'esprit national , *des idées saines, des opinions généreuses, résultant des monumens httéraires, et constatés par
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eux , ne doivent pas être aperçus dans inie histoire de la littérature française.
Ouvrez le roman de Doolin^ comte de Mayence : Doolin , se croyant offensé par Charlemagne, vient lui proposer au milieu de sa cour un combat, que l'empereur accepte. Les risques sont partagés dans ce combat; mais un ange, invisible comme tous les anges, arrive à propos sur le champ de bataille pour arrêter le bras de Doolin , et parler en même tems au cœur de Charlemagne irrité. L'auteur du roman î}^Ogier peint des plus fâcheuses couleurs Chariot, fils de Charlemagne, et liiort quelques années avant ce monarque. Lisez le roman de Guérin de Montglave. Charlemagne fait la guerre au duc d'Aquitaine, son vassal; mais les pairs de France blâment hautement cette entreprise, et lui reprochent de combattre des Français, au lieu d'aller porter la guerre chez les infidèles. Ceci est bien remarquable; et l'allusion n'était pas douteuse. Le roman fut composé durant la croisade contre le comte de Toulouse : croisade que nous retrouvons souvent, et que nous retrouvons toujours blâmée par les auteurs contemporains. Dans le roman àiOgier , dont nous venons de parler, un roi mécréant fait arrêter par surprise et retient captif ce chevalier redoutable. Indigné de la trahison , Caraheu , le plus intrépide des chefs musulmans, se rend de lui-même au camp
de Charleniagne , et se livre en otage pour Ogier. Gloriancle , maîtresse de Caraheu, est faussement accusée d'un crime en l'absence de son amant ; mais Ogier se déclare son chevalier, réclame ce combat que l'on nommait le jugement de Dieu , remporte la victoire, et sauve la maîtresse du généreux musulman, qu'il regarde comme son ami. De là naît entre eux une fraternité d'armes dont les devoirs sont inviolables, sans que pour cela le musulman se convertisse à la foi chrétienne, ni le chrétien à la foi musulmane. Que résulte-t-il des premiers exemples ? que les Français du treizième siècle n'avaient pas l'idée d'un pouvoir sans limites, devant qui l'opinion doit se taire. Que faut- il conclure de la dernière observation? que, si les Musulmans avaient admiré Philippe-Auguste et Louis IX, les grandes qualités de Saladin et de plusieurs émirs avaient charmé les chrétiens. Quelque bien naissait des maux infinis occasionnés par les croisades; au sein des combats, la sociabilité s'augmentait. On commençait à sentir que l'humaine vertu ne dépend pas précisément d'aller dans une église ou dans une mosquée pour adorer Dieu, qui est partout.
Comme il est impossible de parler de tous les romans qui ont pour objet l'époque de Charlemagne, nous abandonnons à la Bibliothèque Bleue les Quatre Fils Aymon dont elle s'est emparée.
Nous laissons leur cousin Maugis, expert en diableries, mais qui n'a pu toutefois atteindre à la réputation de Merlin. Nous croyons même devoir négliger le roman de Mewvin^ fils de la fée Morgane et d'Ogier; car il n'y a rien de bien réjouissant dans les étranges amours de la fée Gratienne avec les démons: amours funestes au genre humain, puisqu'ils produisirent les sept péchés capitaux, du moins si l'on en croit le romancier. On sait que d'autres généalogistes les font remonter beaucoup plus haut que l'époque de Charlemagne. Nous reviendrons avec quelques détails sur le roman de Guérin de Montglauey duc d'Aquitaine. Cet ouvrage manque d'unité, mais non d'agrément. Les quatre fils de Guérin vont chercher les aventures, chacun de son côté; tous ont d'heureux succès. Néanmoins les aventures d'Arnaud , l'aîné des enfans de Guérin , sont les seules qui soient vraiment piquantes. On s'intéresse à sa passion pour Frégonde, jeune princesse mahoraétane, qui voudrait bien en faire un bon musulman , mais qu'après de longues traverses, il parvient lui-même à rendre chrétienne. Deux amis d'Arnaud font surtout beaucoup d'effet dans ce roman: le géant Robastre et Perdrigon, l'un guerrier, l'autre enchanteur, tous deux attachés long-tems à la maison d'Aquitaine, mais tous deux devenus ermites, afin d'opérer leur salut. Le perfide Hunaut, après la
SUR LES ROMANS FRANÇAIS. 149 mort de Guérin , tâche d'usurper le duché d'Aquitaine. Pour y réussir, il a recours aux armes des infidèles, et ne fait pas difficulté d'embrasser la religion de Mahomet. C'est pourtant un scélérat dévot. Aussi, troublé le lendemain par ses remords, il s'enfonce dans une foret, y rencontre ini ermite, et se confesse à lui : cet ermite est le géant Robastre. Après avoir entendu l'aveu des crimes d'Hunaut, Robastre, ému du vif repentir que lui témoigne son pénitent, raisonne ainsi en lui-même. « Voilà un misérable à qui le ciel ac- M corde un acte de contrition parfaite. S'il vit en- « core, la rechute est infaillible : il finira mai; s'il «meurt en ce moment, il est sauvé. » En conséquence, l'ermite géant l'absout et l'assomme; après quoi le terrible théologien rend grâce à Dieu d'avoir envoyé une âme en paradis. Ce n'est pas tout: l'amoureux Arnaud et la belle Frégonde sont emprisonnés séparément. Robastre en est informé par la confession qu'il vient d'entendre; il s'agit de les délivrer : c'est toutefois ce qu'il ne peut faire, ni comme guerrier, ni comme confesseur; mais les expédiens ne lui manquent pas. Il va trouver son ami Perdrigon, et lui demande quelques enchantemens. Perdrigon lui représente en vain qu'il ne fait plus le métier, et qu'en se don nant à Dieu il a rompu avec le diable. Robastre, dont on connaît déjà la puissante logique, lui ré-
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pond qu'il faut renouer, quitte à rompre de nouveau, et que c'est jouer un excellent tour au diable que de l'obliger à faire du bien. Perdrigon trouve le raisonnement sans réplique. Une triple alliance est formée : le courage, la magie et l'amour, agissent à la fois; on force les deux prisons. Frégonde aime et fait des vœux; Perdrigon va au sabbat; Arnaud combat avec Robastre; et les amans réunis régnent paisiblement sur l'Aquitaine, en remerciant Dieu des bontés du diable.
Le roman de Gallien le restauré sert de suite au roman de Guérin de Montglave ; et, quoiqu'il lui soit inférieur, il est loin d'être sans mérite. On y trouve l'aventure des Gabs. C'est une suite de gageures faites par plaisanterie, dans la chaleur de l'ivresse, et qu'il faut tenir ensuite comme des gageures faites sérieusement. Là, surtout, l'archevêque Turpin est représenté comme un buveur intrépide. Ogier, Roland, Charlemagne lui-même, n'y jouent guère des rôles plus sensés. Le jeune et tendre Olivier, de la maison d'Aquitaine, est sans contredit le mieux partagé. Cette aventure, dont nous ne croyons pas devoir tenter l'analyse, est rapportée fort librement par Lamonnoye dans la seconde partie du Ménagiana. La Chaussée, et, non Grécourt, l'a mise en vers plus licencieux que bien tournés. Récemment elle a été versifiée de nouveau avec la retenue convenable. Les amours d'Olivier et de Jacqueline, fille d'Hugon
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roi musulman, n'offrent pas la langueur reprochée à quelques anciens romans; et la manière dont cette aimable princesse est convertie, n'est pas ce qu'il y a de moins piquant, ni de moins difficile à raconter ^
Voici encore un prince de la maison d'Aquitaine : Huon de Bordeaux. Le nom de ce héros fabuleux est dépourvu d'harmonie; et les beaux esprits de la Bibliothèque Bleue ont ajouté une seconde partie très-insipide aux romans qui portent son nom; mais la première partie, c'est-à-dire l'ancien ouvrage, est, après Guérin de Montglave , le meilleurs des romans qui appartiennent à la série des douze pairs de France. Tous les détails qui concernent le petit Oberon, roi de Féerie, sont curieux et pleins d'imagination. Ce petit Oberon, bien supérieur en puissance à tous les monarques, puisqu'il peut tout ce qu'il souhaite, n'a point de commerce avec les démons. C'est au contraire un chrétien fervent, et même un peu formaliste : car il abandonne aux plus rudes épreuves le héros qu'il protège, et qui n'est coupable que d'avoir trop aimé la belle Esclarmonde, avant qu'elle ait été baptisée. Mais tant d'épreuves ont leur terme : la princesse musulmane embrasse le christianisme; elle reçoit le baptême de la propre main du pape; et tout finit par un mariage. 11 est à remarquer que,
I . Voyez le conte des MirctcJrs, loin. III des œuv res anciennes.
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dans un grand nombre de ces romans des douze pairs de France, les chevaliers chrétiens éJDousent des princesses mahométanes : c'est ce que l'on ne voit pas dans les romans de la Table-Ronde-^ et la raison de cette différence ne serait pas facile à déterminer avec précision. Du reste, toutes ces princesses se convertissent sans missionnaire, sans même apprendre leur catéchisme, et seulement par l'amour: puissant moyen de conversion. Semblable en ce point seul à l'Armide du Tasse, chaque héroïne est plus sensible que théologienne ; et la religion du héros qu'elle aime est à ses yeux la seule véritable.
Ces vieux romans français furent traduits dans presque toutes les langues de l'Europe. La renommée des douze pairs de France, et surtout celle de Roland, s'étendit dans les contrées les plus lointaines. Une montagne du royaume de Valence porte le nom de ce héros; et, suivant les traditions du pays, l'abyme qui la sépare d'une autre montagne fut ouvert par un coup d'épée de Roland. Les Grecs modernes racontent à peu près la même chose d'un coup d'épée de saint Paul. Durandal, cette merveilleuse épée de Roland, se conserve encore à Bourse, à ce que prétendent les Turcs. Ils assurent même que Roland fut leur compatriote; mais c'est un conte absurde : il est certain qu'il était Français. En écartant les
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récits fabuleux, tout ce qui restera d'historique, c'est que ce fameux guerrier périt à la bataille de Roucevaux, à la fin du huitième siècle. Un chant de guerre, appelé le chant de Roland, fut longtems conservé par la tradition dans les Pyrénées. L'Italien RojardoS sous Léon X, célébra dans un poème, un peu faible, les exploits et les Amours de Roland; mais, vingt ans après, l'Arioste les immortalisa dans la plus riche épopée qui ait dlustré la poésie moderne. L'Arioste emprunte à la romancerie française les enchantemens et les prophéties de Merlin , les hauts fahs d'armes de Roland , de Charlemagne et de Renaud de Montauban, jusqu'aux noms de leurs épées et de leurs coursiers ; mais les fictions qu'il adopte deviennent les siennes. Il chante les damnes et les paladins, les fées et les héros, la guerre et l'amour; et tout avec une grâce égale, en vers- pleins et faciles, rians comme les campagnes de l'ItaUe, chauds et brillans comme les rayons du jour qui l'éclairé, et plus durables que les monumens qui l'embellissent. Original quand il imite, inimitable quand il invente, il conserve un ordre admirable dans son désordre apparent. Semble-t-il égaré par son
I. Le Bojardo ne vécut point sous LéonX, qui parvnit au pontificat le ii mars i5i3. L'auteur du Roland amoureux était mort au mois de décembre i494- . L D.
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imagination vagabonde; tout à coup il l'arrête, et de nouveau la laisse aller, tantôt la promène, et tantôt la précipite, changeant à son gré de route et d'allure, toujours indépendant des règles factices, mais toujours réglé dans ses écarts, toujours maître de son sujet, de ses lecteurs et de lui-même. Nos vieux romanciers, attribuant aux héros qu'ils célébraient des actions au-dessus des forces de l'homme, mettaient sérieusement la grandeur dans l'impossible : erreur commune aux enfans , aux hommes qui prolongent leur enfance, et aux nations qui n'en sont pas sorties. L'Arioste, remettant les choses à leur place, vit la grandeur réelle dans ce qui est impossible au vulgaire, et le ridicule dans l'impossible absolu; mais il fit un nouveau genre, un poème unique, en tirant un égal parti du ridicule et de la grandeur. Un génie moins étendu, un esprit non moins supérieur peut-être, Cervantes, en Espagne, né chez une nation magnanime, mais de son tems un peu exagérée dans ses mœurs, lui donna l'ouvrage dont elle avait le plus besoin : le beau roman de Don Quichotte. On ne voit là que le ridicule, mais le ridicule instructif, et présenté par un maître habile. Voyez comme au merveilleux fait à plaisir par l'imagination de son héros il ajoute le merveilleux même des circonstances que le hasard accumule. Voyez comme bientôt l'examen le plus
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simple ramène les effets y des causes naturelles, presque toujours vulgaires, et souvent burlesques: idée large et philosophique, vraie pour les romans; vraie pour ce qui est déjà l'histoire, et pour ce qui doit l'être un jour; susceptible d'applications sans nombre, comme toutes les idées qui résultent d'un profond examen des choses humaines.
Dans les romans des douze pairs de France et dans ceux de la Table-Ronde^ on trouve sans cesse des magiciens et des fées. Quant à la magie proprement dite, elle est de la plus haute antiquité : témoins les magiciens de Pharaon , et la pythonisse d'Endor. l^di Bible et les poèmes d'Homère, Théocrite et Virgile, tous les poètes, tous les historiens de l'antiquité, quelques-uns même de ses philosophes, les Juifs, les Egyptiens, les Persans, les Grecs, les Romains, les Arabes, ont reconnu, d'un commun accord, le pouvoir de la magie. Simon le magicien n'était pas sans talens, selon les Actes des Apôtres. Un hymne, que l'on chante encore dans nos temples, atteste conjointement le roi David et la Sibylle. Les pères de l'Eglise n'élèvent aucun doute sur le commerce de certains hommes avec le diable. Beaucoup de nos historiens modernes, Mézerai lui-même et le jésuite Daniel, admettent Tauthenticité des faits rapportés à cet égard. Les tribunaux de l'inquisition n'ont jamais renoncé au plaisir de faire brù-
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1er des magiciens. Nos parlemens ont été souvent du même avis. On sait que la maréchale d'Ancre fut condamnée comme sorcière; et même, à la plus brillante époque du règne de Louis XIV, dans le procès de la Voisin, on eut l'indécence et la sottise d'accuser de sorcellerie la duchesse de Bouillon, la comtesse de Soissons, mère du prince Eugène, et jusqu'au maréchal de Luxembourg. On voit donc qu'avant l'âge précédent, sur des points de quelque importance, on n'avait pas le droit de rire de la simplicité du treizième siècle. Quant à la féerie, considérée sous le point de vue littéraire, on peut employer habilement ce merveilleux qui nous vient des Arabes. N'imitons pas ces critiques à vue courte qui voudraient resserrer le talent dans le petit espace qu'ils aperçoivent. Sans avoir la richesse de l'antique mythologie, ni la gravité du merveilleux purement allégorique, la féerie a de l'originalité, de la grâce, et n'est froide que dans les poètes froids. Pour faire agir les fées et les enchanteurs, sans doute il faut savoir tenir leur baguette; mais l'Alcine de l'Arioste et l'Armide du Tasse suffisent pour répondre à toute objection contre le genre lui-même. Le génie Ariel, dans la Tempête de Shakespeare, n'est pas la moins heureuse création de ce poète anglais dont l'imagination fut puissante. L'Allemand Wiéland adopte la féerie dans son poème d'Oberon, tiré
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de nos vieux romans français; mais son poème, estimé en Allemagne , est plein d'une gentillesse tout-à-fait germanique; et Wiéland n'est pas un Arioste. Parmi nous, Armide, transportée sur la scène lyrique, a fait en grande partie la gloire de Quinault. Perrault, qui savait tout gâter, décrédita ce merveilleux par des contes ridicules; mais Voltaire, qui savait tout embellir, le remit pleinement en honneur dans le conte charmant de la Fée Urgelle, et dans un poème admirable que l'on paraît être convenu de relire souvent, et de ne jamais nommer en public.
On s'attend peut-être que nous allons passer à cette troisième série de romans connus sous le nom des Jmadis ; mais ils n'appartiennent point à l'époque dont nous sommes actuellement occupés. C'est au seizième siècle, à la fin du règne de François V, que l'on commence à les voir paraître; et même alors ils paraissent seulement comme des traductions de l'espagnol. Nous examinerons, quand il en sera tems, s'ils sont originaires de l'Espagne, ou si l'Espagne les tient de l'Italie. Déjà, d'après quelques recherches, nous croyons devoir préférer cette dernière opinion ; mais du moins nous paraît-il sûr qu'ils ne sont pas d'origine française. ïressan l'affirme toutefois; il les croit même aussi anciens dans notre langue que les romans de la Table-Bonde; mais sur quelle
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autorité? c'est ce qu'il néglige de nous apprendre. Parmi les extraits publiés parïressan, quelquesluis sont agréables. Il avait de la grâce dans l'esprit ; du reste il n'avait pas approfondi l'histoire littéraire. Toute discussion sur ce point serait donc inutile ici comme à l'époque suivante; et, si nous disons aujourd'hui cjuelques mots des Amadis, c'est iniiquement pour prouver que nous n'avons pas ignoré une opinion trop légèrement émise, et qui n'est fondée ni sur des monumens authentiques, ni sur des témoignages de quelque poids, ni même sur des conjectures probables.
Après les romans qui admettent le merveilleux mêlé à l'histoire, viennent les romans historiques, où l'histoire est pourtant aussi falsifiée que dans les premiers, mais sans aucun mélange de féerie. Hugues -Capet, Bertrand Duguesclin, Olivier de Clisson, Raoul, sire de Couci, furent les héros de ces nouveaux romans, faibles d'intérêt, et dépourvus d'imagination. Ils parurent au quatorzième siècle: âge inférieur au précédent, comme nous aurons occasion de le prouver dans les considérations générales qui termineront l'époque entière. A la fin du règne de Charles VI et sous le règne de Charles VII, furent composés quelques romans de pure chevalerie : ceux-là méritent de nous arrêter un instant. L'un d'eux est Pierre de Provence^ qui, long-tems après sa composition,
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fut en très-grande faveur à la cour galante de François r'', et que je crois tiré de quelque ancien roman provençal, composé sous la maison d'Anjou, quand elle gouvernait à la fois la Provence et Naples. Quoi qu'il en soit, la passion de Pierre de Provence pour la belle Maguelonne, fille du roi de Naples ; la gloire qu'il acquiert dans les tournois ; les trois anneaux qu'il lui donne; sa fuite avec elle; l'enlèvement des trois anneaux par un épervier; la séparation des amans occasionée par cet accident même; les malheurs qu'ils éprouvent séparément; leur réunion dans un hospice, où la princesse, déguisée en sœur converse, prodigue des secours à son amant malade, et lui sauve la vie sans le reconnaître, et sans en être reconnue; les trois anneaux retrouvés ; tant d'événemens terminés par un dénouement heureux : tel est le roman de Pierre de Provence. Il dut plaire à nos aïeux qui savaient aimer. Il y a bien quelquefois un peu de fadeur; mais il y a du véritable amour, et le charme de ce naturel que nous avons déjà remarqué dans le fabliau à' jàucassin et ISicolette. L'ouvrage est d'ailleurs sagement composé : l'unité d'action y est observée avec rigueur; et, contre l'habitude de nos vieux romanciers, de quelquesuns même de nos romanciers modernes, rien ne détourne un moment de l'intérêt qu'inspirent les principaux personnages.
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Mais il nous reste à rappeler deux productions bien supérieures : je veux dire le petit Jehan de Sainlré Q\. Gérard de JSev ers. Tressan mérite beaucoup d'éloges pour avoir rajeuni ces charmans ouvrages, les meilleurs sans contredit de tous les anciens romans français. Dans le premier, plus on s'intéresse aux amours de la dame des Belles Cousines et du jeune Saintré, plus on s'étonne de voir cette princesse, après le départ de son chevalier pour la Terre-Sainte, oublier une passion respectueuse, supporter et bientôt accueillir l'amour grossier de Damp Abbé, qui parvient à la rendre infidèle au milieu des fêtes joyeuses de son opulente abbaye. On applaudit à Saintré, lorsqu'à son retour, outragé devant son ancienne amante, dans les jeux robustes des moines, il prend bientôt sa revanche à des exercices chevaleresques, et fait périr l'infâme prieur, en arrachant à la perfide l'écharpe dont elle n'est plus diojne, et qui fut le gage d'un amour qu'elle a trahi. Observons que dans l'ouvrage original elle partage le sort de Damp Abbé : châtiment bien rigoureux sans doute, mais qui pourtant ne choqua point nos ancêtres, tant ils méprisaient la déloyauté en amour comme en tout le reste. Le second roman, moins varié, moins piquant dans ses détails, offre un intérêt beaucoup plus vif. Rien d'aussi tendre que Gérard de Nevers; rien
SUR LES ROMANS FRANÇAIS. i6i d'aussi fidèle que la belle Euriant : aussi l'imprudent Gérard ose-t-il gager dans la cour d^ Louis VI qu'il ne sera jamais trahi par elle. Lisiard, comte de Forest, accepte la gageure: s'il ne peut réussir auprès d'Euriant, ses États appartiendront à Gérard; s'il réussit, les États de Gérard lui appartiendront. Gérard doit rester à la cour : c'est une des conditions; et le comte de Forest part aussitôt pour tenter de séduire Euriant. 11 échoue; mais, par une détestable intrigue avec la gouvernante Gondrée, il obtient des indices qui semblent démontrer qu'il a réussi. Avec quelle peine on voit la sensible et vertueuse Euriant chassée honteusement de la cour de France, aux yeux de son amant, qui la croit lui-même infidèle, et qui déjà n'est plus comte de Nevers ! Mais avec quel plaisir on suit Gérard, déguisé en ménestrel, arrivant dans les États qui ne sont plus les siens, inconnu, mais témoin partout des regrets qu'il inspire, et de la haine que l'usurpateur excite, admis sous son déguisement dans ce même château qui fut habité par ses ancêtres! Là, tandis qu'il chante une romance mélancolique, il entend Lisiard et Gondrée se reprocher à demi -voix les crimes qu'ils ont commis ensemble. Sans États, sans biens, mais heureux de l'innocence d'Euriant, bientôt Gérard se fait connaître chez le duc de Metz, en appelle au jugement de Dieu, frappe
OEuvies .T!i(;;Viinc.s. IV. 1 I
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Lisiarddu coup mortel. Lisiard, mourant, confesse à haute ^ix son imposture. La coupable Gondrée subit un supplice légitime. Unissant le comté de Forest au comté de Nevers, Gérard vient rendre hommage ai#oi, son suzerain, ramène en triomphe sa fidèle Euriant, et l'épouse au milieu de cotte cour de France où leur infortune avait commencé. J'avoue ma prédilection pour ce roman : nul ou vrage, à mon gré, ne représente aussi -bien les mœurs de ces tems peu éclairés, mais où, du moins, les préjugés étaient sincères, où le mot de l'honneur vibrait fortement dans les âmes, où l'on avait une conscience, des passions et des vertus. En passant au genre des nouvelles, nous ne dirons rien du Dolopatos ou Pioman des sept sages : recueil de contes orientaux dont nous avons suffisamment parlé dans le discours sur les Fabliaux^ ; mais nous trouvons, sous le règne de Charles YII, les Cent ISoiivelles de la cour de Bourgogne. Elles furent en effet composées dans cette cour, lorsque Louis XI, encore dauphin, crut devoir abandonner le palais de son père, et demander un asile à Philippe-le-Bon. Les principaux auteurs de cet ouvrage sont : le Dauphin, le duc de Bourgogne, le maréchal de Chastellux, le sire de Créqui, et Pierre de Luxembourg, père de ce connétable de Saint-Paul qui fut, dans la suite, une des victimes