‹ OEvres de M.J. Chénier, précédées d'une notice sur Chénier (volume 5)Chapitre 105 sur 180 · EST-ELLE UTILE AUX HOMMES · texte numérisé non relu

EST-ELLE UTILE AUX HOMMES

Des abus que le tems avait rendus sacrés. D'autres sages viendront; et la même constance Des abus survivans vaincra la résistance. Si le mal du trompé fait le bien du trompeur, Si l'erreur est utile à qui vit de l'erreur, Hélas! en traits de sang l'histoire nous l'atteste: Du genre humain séduit toute erreur est funeste.

Malheur donc au héros qui sert les imposteurs, Et des vieux préjugés se fait des protecteurs! Il soumet tout par eux ; mais avec eux il tombe ; Il fît couler des pleurs, et l'on rit sur sa tombe. Heureux qui , remplissant un austère devoir, Combat les préjugés, favoris du pouvoir. Et sur les vieux débris d'une erreur étouffée S'élève de ses mains un paisible trophée ! Modeste , il ne voit point des peuples gémissans A ses pieds, dans ses fers, lui prodiguer l'encens; Héros de la raison , victorieux sans armes. Avec elle il triomphe en tarissant des larmes; Et , chez les Portalis dût-on me censurer, C'est le seul conquérant que je veuille honorer.

jlLmis du vrai, faisons notre devoir; De la raison briguons les purs suffrages; Ni les journaux, ni les gens à pouvoir Ne classeront les faits et les ouvrages : Journaux d'hier aujourd'hui sont passés; Arrêts du jour demain seront cassés.

Le juge intègre est la raison publique ; C'est le bon sens, la raison qui fait tout: Vertu, génie, esprit, talent et goût.

Qu'est-ce vertu? raison mise en pratique; Talent? raison produite avec éclat; Esprit? raison qui finement s'exprime; Le goût n'est rien qu'un bon sens délicat; Et le génie est la raison sublime.

Aux murs d'Athène, à Rome, et parmi nous. Qui fut l'appui de ces grands personnages, Justes héros, et véritables sages, Persécutés par un destin jaloux ?

Contre l'exil, qui soutint Aristide?

Contre la mort, Socrate et Phocion?

Qui pénétra d'une ardeur intrépide

Et Régulus et le divin Caton?

Aux chants d'Homère, aux écrits de Platon, Qui prodigua la grâce et la lumière; Bendit parfaits Virgile et Cicéron; Ouvrit le ciel aux regards de Newton ; Le cœur humain à Racine , à Molière ?

Je le répète : une exquise raison.

Aussi je crois au paradoxe antique

Qu'ont enseigné les sages du Portique:

Fous et pervers sont nés proches parens.

Ils sont nombreux : partout le mauvais sens

Guide à la fois et le folliculaire,

Du vrai talent censeur atrabilaire;

Et le tartufe, et l'indigent fripon

Qui va ramer sur les mers de Toulon;

Et le traitant qui, sous le nom de prince,

En un repas affame une province;

Et le soldat qui trahit son devoir.

Ose insulter à la loi souveraine,

Et, s'emparant d'un injuste pouvoir,

N'obtient des droits qu'à la publique haine.

Boileau dit vrai : ce fameux conquérant Qui de la Grèce et des forêts d'Epire Aux bords du Gange étendit son empire, C'est comme fou qu'on peut l'appeler grand. Eh quoi! du lit d'Olympia sa mère.

aSo LA RAISON.

Le roi des Dieux avait eu la moitié!

Il était né d'un céleste adultère!

Crime divin l'avait déifié!

On l'imita : chaque empereur de Rome

Devint un dieu, ne pouvant être un homme.

A ces voleurs de la terre et du ciel

La servitude érigea maint autel;

On les chôma, car ils étaient les maîtres;

Un dieu payant peut compter sur des prêtres;

Et les fléaux du pâle genre humain

Furent maudits, l'encensoir à la main.

Pesez les faits, lecteur qui savez lire.

Et vous direz : Voilà du vrai délire.

Tous étaient fous; même ce grand César

Qui réunit l'encensoir et l'épée,

Du nom d'heureux déposséda Pompée,

Et le premier traîna Rome à son char.

Je vois sa gloire en désastres féconde;

Indiquez-moi le bien qu'il fit au monde!

Caton mourant lui légua des vertus;

Brutus un fer, Cicéron du génie;

Mais le tyran qui tomba sous Brutus,

Qu'a-t-il laissé? rien que la tyrannie.

Craint de l'Europe, et par elle encensé,

Ce dieu-donné qui régna quinze lustres.

Ce grand Louis, doyen des rois illustres,

En fut-il moins un illustre insensé?

Sans vouloir même interroger l'histoire

DISCOURS. 25i

Sur un bonheur paré du nom de gloire;

Sans demander s'il fut vraiment l'appui

De vingt talens, délices de la France,

Nés avant lui, grands en dépit de lui;

Si Bossuet lui dut son éloquence;

De Fénélon s'il polit l'élégance,

Sans rappeler La Fontaine en oubli , ,

Arnauld fuyant, et Corneille vieilli,

Sur des lauriers mourant dans l'indigence;

Il mit les arts au rang de ses flatteurs,

Il fit des arts de brillans serviteurs,

Il fut chanté; mais le nouvel Auguste

Fut-il humain? fut-il bon? fut-il juste?

Autour de lui la lyre, les pinceaux.

Rendaient hommage à ce roi de théâtre.

Idolâtré, de lui-môme idolâtre;

11 a dansé, sous de rians berceaux.

Pour Montespan, La Vallière, Fontange;

Tout était bien, si le sultan français

N'eiit aspiré qu'à de galans succès;

Mais au Texel, mais au Château-Saint- Ange,

De son sérail, il imposait des lois;

Il attaquait la liberté batave;

Du peuple anglais il menaçait les droits ;

Il eût voulu rendre la terre esclave.

Lorsque affaissé sous le poids d'un graiid nom ,

Luire un jésuite et sa vieille maîtresse.

Amant blasé de la veuve Scarron , Il se traînait du boudoir à confesse, Feux , allumés par son ordre inhumain , Etincelaient dans les cités germaines; Dragons dévots prêchaient dans les Cévennes De par le roi, le cimeterre en main; Les carrousels, les monumens, les fêtes. Et les revers, et même les conquêtes.

Appauvrissaient un peuple désolé, D'enfans de France et d'impôts accablé!

En gémissant ce peuple était docile; Mais, quand il vit son monarque enterré, Pourquoi rit-il? La réponse est facile:

Sous le grand homme il avait trop pleuré.

L'Anglais Cromwel, tartufe heureux et brave. Et l'Anglais' Monk , ambitieux esclave.

Fous déguisés sous des masques divers, A d'autres fous ont su donner des fers. Bref, usurper ou vendre la puissance, Courber le front sous d'insolentes lois. C'est, n'en déplaise aux Anglais d'autrefois, Ou despotique ou servile démence.

Qui que tu sois, ami de la raison.

Aperçois-tu Sottise qui s'élève, Marchands d'erreurs débitant leur poison, Lois sans égide, or allié du glaive.

Noirs espions de richesses gorgés.

Chargés d'honneurs, de honte surchargés; Art de ramper, devenant habitude; Gens à placet, briguant la servitude; Gens à pouvoir, commandant à genoux; Tyrans valets sous le tyran suprême ; Dis hardiment : Tous ces gens-là sont fous; Et le plus fou, c'est le tyran lui-même.

Tartufe arrive, et, d'un ton nasillard, Me dit : « Mon fils , craignez les anathèmes : Concile aucun n'approuva ces systèmes ; Chiens de saint Roch et chiens de saint Médard Vont aboyer: c'est peut-être un peu tard; Mais du vieux temps nous aimons les usages; Et notre siècle est dégoûté des sages.

Gille-Esménard fait contre ces pervers Un long poëme, et dit qu'il est en vers; D'esprits divins une épaisse couvée:

Geoffroi , Nisas , et le docte Fiévée , Châteaubriant , sauvage par accès.

Toujours chrétien, mais pas toujours Français, Dans les élans de leur pieux délire.

Fouettent Rousseau , Voltaire , Montesquieu : Médians auteurs que l'on s'obstine à lire. Que Dieu punit d'avoir adoré Dieu. »

Et, selon vous, notre cause est perdue! Des vils Geoffrois qu'importe la cohue?

Que parlez- vous de cinq ou six grimauds, Plats barbouilleurs de cinq ou six journaux? Dans le néant, où leurs feuilles descendent, Fréron, Zoïle et Cotin les attendent; Châteaubriant, pour avoir un peu nui, S'est trop souvent réfuté par l'ennui ; Gille-Esménard, corsaire du Parnasse, A disparu, submergé dans la glace; Et le sifflet, courant après Nisas, Trouve un écho jusque dans Pézenas. Ils ont vieilli les contes de grand'mères ! Si le présent paraît les rajeunir, Faibles succès ! triomphes éphémères !

Loin du présent, savourons l'avenir.

Car c'est demain que l'avenir commence; Et le présent n'est jamais qu'aujourd'hui. Sur le présent ne fondez point d'appui : Il est étroit; l'avenir est immense.

Homère a peint les coursiers d'Apollon : En quatre pas ils traversaient la terre ; Dans le grand siècle, élève de Voltaire, Ainsi marcha la publique raison.

Les esprits lourds sont restés sur la route; Des vrais talens elle a guidé les pas; Par son courage, après de longs combats, Les préjugés furent mis en déroute.

Ils ont péri; mais elle a survécu.

DISCOURS. u55

La vaincra-t-on quand elle a tout vaincu? Elle est aux }x)rds où serpente la Seine, Où la Newa roule sous des glaçons, Où dans l'Euxin mugit le Borysthène, Où le Tésin rit dans l'or des moissons. Elle est aux bords où l'altière Tamise S'enorgueillit de Locke et de Newton ; A ses décrets l'Amérique soumise A vu les lois régner sur Washington.

C'est son regard qui fait rougir l'esclave ; C'est à sa voix que le tyran pâlit; Elle est partout où l'homme pense et lit. Pour l'Esprit-saint prise un jour au conclave, Elle y créa certaine sainteté :

Lambertini lui dut la papauté.

Taisez-vous donc, friponneaux moralistes, Petits valets forgeant petits écrits, Calomniant, prêchant à juste prix; Petits rimeurs et petits journalistes, Fermant les yeux, et criant : Il fait nuit. Vous vous trompez : le jour encor nous luit ; Oui, la lumière est au centre du monde. Ce pur soleil, des Guèbres adoré, Tournant sur lui, de globes entouré, Les remplit tous de sa chaleur féconde. Quelque planète, en parcourant les cieux, Peut un moment l'obscurcir à nos yeux;

Mais, à des lois constamment asservie, D'un pas égal elle poursuit son cours; Et, plus serein, Tastre qui fait les jours Répand à flots la lumière et la vie.

J j'homme sent, l'homme agit, et sa raison le guide;

Mais de cette raison, chancelante et timide.

Nous voulons découvrir le mobile éternel.

Quel est-il? c'est, dit-on, l'intérêt personnel.

Nous agissons par lui : son empire est suprême.

Des vices, des vertus, l'origine est la même:

Le sage ou l'insensé, le juste ou le pervers.

Soit qu'il traîne ses jours sous le poids des revers.

Soit qu'en ses moindres vœux le destin le seconde.

De lui seul occupé, se fait centre du monde.

Tout cherche son bien-être, et chacun vit pour soi:

Des êtres animés c'est l'immuable loi.

Dans les airs, sous les eaux, ainsi que sur la terre.

L'intérêt fait l'amour, l'intérêt fait la guerre.

Quand, pour huit sous par jour, deux cent mille héros

Vont sur les bords du Rhin ferrailler en champ clos.

Les vautours du pays, les loups du voisinage.

Certains de leur pâture, attendent le carnage;

OEuvrcs posthumes. IL l 7

a58 DISCOURS

Un vieux soldai manchot, devenu caporal, Rend grâce à sa blessure, et court à l'hôpital; Aux dépens du vaincu, qu'il assomme et qu'il vole, Le vainqueur croit fixer la gloire qui s'envole; Et du prochain hameau le curé, bon chrétien, Gémit sur tant de morts qui ne rapportent rien.

— Soit, mais votre système admet quelque réserve. Régnier a-t-il raison quand il dit avec verve :

« L'honneur est un vieux saint que l'on ne chôme plus? »

— Il a tort : c'est juger d'après les seuls abus. On chôme l'intérêt; tous les jours c'est sa fête; De son autel chéri la pompe est toujours prête ; Chaque heure y voit sans cesse accourir à grands flots Et des prêtres fervens, et de zélés dévots;

Sous le saint aux pieds d'or l'espèce humaine entière Ne courbe pourtant pas son front dans la poussière. Si la foule est pour lui; s'il est fêté, chanté; Si l'autel du vieux saint n'est pas si fréquenté, Le vieux saint, toutefois, a plus d'un prosélyte: Sans chanter l'intérêt, quelques mortels d'élite Vont offrir à l'honneur de pudiques accens, Et brûler devant lui leur solitaire encens.

Cet honneur, direz-vous, c'est pour soi qu'on l'implore, Et, sous un plus beau nom, c'est l'intérêt encore. J'en doute : expliquons-nous. Que d'ordres chamarré. Par les honneurs du tenq^s Giton déshonoré.

Pour prix des lâchetés qu'il nomme ses services, Montre autant de cordons qu'il veut cacher de vices, On lui rend à son gré l'hommage qu'on lui doit: On a les yeux sur lui ; car on le montre au doigt. Il jouit; c'est un sot que l'intérêt inspire. Mais parmi les mortels soumis au même empire Comptez-vous Callisthène, entouré d'imposteurs. Du conquérant de l'Inde ardens adulateurs? Comme eux à des bienfaits il aurait pu prétendre , S'il eût voulu comme eux faire un dieu d'Alexandre. Est-ce par intérêt qu'on lui voit à leur sort Préférer la disgrâce, et les fers et la mort?

— Oui, car il les choisit, me répond un sophiste.

— Et de vingt choix pareils que prouverait la liste?

— « Qu'il est des glorieux comme des courtisans. On chérit les malheurs quand ils sont éclatans;

On se dit : nous souffrons, mais le peuple nous loue.

Pour sauver les Romains Décius se dévoue;

Régulus, en quittant leur sénat éploré.

Va chercher à Carthage un supplice assuré;

Plus faible que César au grand jeu des batailles ,

Caton veut rester libre, et s'ouvre les entrailles.

Que sont-ils ces gens-là? d'illustres fanfarons.

Certains que l'avenir consacrera leurs noms.

Et que la déité qui tient les cent trompettes

Du récit de leur mort enflera les gazettes.

Tous ces faits merveilleux dont vous vous entichez,

26o DISCOURS

Les chrétiens les nommaient de splendides péchés. Des chrétiens à leur tour n'avons-nous rien à dire? L'intérêt personnel les poussait au martyre. Avides du trépas, ces sectaires pieux Terminaient leur exil , et conquéraient les cieux. Au temps de saint Bernard , quand nos benêts d'ancêtres Vendaient, en se croisant, leur héritage aux prêtres. De ces champs qu'ils cédaient par des contrats écrits Ils exigaient le double aux champs du paradis; Ils gagnaient cent pour cent; et, par devant notaire, On faisait, des deux parts, une excellente affaire.

Selon les tems, les lieux, chaque homme a ses désirs;

D'après son caractère il se fait des plaisirs.

L'avare enfouit l'or; le prodigue le jette;

La prude fuit l'éclat que cherche la coquette;

Lucrèce et Virginie aiment la chasteté;

Maintenon le pouvoir, Ninon la volupté;

Richelieu, promenant ses banales tendresses,

A cinquante ans passés trompe encor vingt maîtresses;

Et Rancé, dès trente ans, infidèle aux amours.

Au désert de la Trappe ensevelit ses jours.

Par Cornus et Pomone une table fournie.

Délicate, abondante, et cinq fols regarnie.

N'épuise point les vœux du lourd Apicius ;

Un plat mal apprêté satisfait Curius.

Des athlétiques jeux Sparte fait ses délices ;

Sybaris, effrayée, y verrait des supplices.

Marc-Aurèle est modeste au palais des Césai.s ;

L'orgueilleux Diogène, appelant les regards. Etale en un tonneau, dans la place publique, L'appareil dégoûtant de son faste cynique. Néron, las de chanter, s'applique à des forfaits; Vindex à des exploits, Titus à des bienfaits; Frédéric fait des vers, et gagne des batailles; Louis-Quinzc avili ne fait rien à Versailles. Les goûts sont variés, et chacun suit son goût; Mais je vois toujours l'homme et l'intérêt partout. »

— Non : l'homme n'est point là ; l'intérêt fait nos vices: Il les cache avec art sous des vertus factices; Mais la vertu réelle est dans les cœurs bien nés. Sous vos crayons malins ses traits sont profanés; Des sentimens moraux vous effacez l'image. Si l'homme est isolé, c'est dans l'état sauvage. Cet état n'est qu'un rêve; et la Divinité Forma le genre humain pour la société.

Or, du nœud social quelle est la garantie? C'est le pouvoir secret qu'on nomme sympathie : Ce besoin de sortir des limites du moi. De vivre utile au monde en vivant hors de soi. De là ces doux liens d'époux, de fils, de pères; La tendresse angélique empreinte au cœur des mères ; Et les épanchemens de la tendre amitié ; Et les bienfaits pieux que répand la pitié; L'amour, consolateur des peines de la vie; Ce qui fait les héros : l'amour de la patrie;

Et, ce que célébrait un éloquent Romain,

La source des vertus, l'amour du genre humain.

D'un juge plein d'honneur la justice égarée Fit priver de ses biens une veuve éplorée : Détrompé, réparant l'irrévocable arrêt.

Il rend tout à la veuve; est-ce par intérêt? Non : l'intérêt commande au juge tyrannique Prononçant d'un front calme une sentence inique, Et du temple des lois chassant avec courroux L'orphehn dépouillé qui pleure à ses genoux. Bourbon , de nos guerriers long-tems le chef suprême , Blessé dans son orgueil, dans sa fortune même. S'indigne, et, désertant les étendards français, D'un monarque étranger va subir les bienfaits : C'est à l'intérêt seul que Bourbon sacrifie ; Mais Catinat vainqueur commande en Italie : Je le vois, sans murmure, à l'ordre de son roi. Soldat obéissant, marchant sous Villeroi. L'intérêt produit-il un dévoûment si rare? Dans les remparts de Dreux un fléau se déclare : A le fuir invité, l'auteur de Wenceslas Y reste, attend son heure, et reçoit le trépas. Quand Marseille est en proie à la même influence ^ Le héros de Denain gouverne la Provence; Cent mille infortunés l'appellent à grands cris; Il les plaint, les exhorte, et demeure à Paris. Tous deux à l'intérêt les trouvez- vous sensibles?

Est-ce un commmi motif qui les retient paisibles : Rotrou, dans le séjour où le trépas l'attend: Villars, loin du péril, à la cour du Régent?

Le plomb n'est point tiré des mines de Golconde.

Près des monts d'Ibérie une eau pure et féconde

Dans les corps languissans fait couler la santé;

Cette eau n'a point sa source au marais empesté

Dont la fièvre homicide habite les rivages,

Et qui, dans un été, dépeuple vingt villages.

Ah! que sur les bons cœurs la vertu règne eu paix!

L'intérêt personnel n'a que trop de sujets.

C'est le roi du tyran sous qui trente ans de guerre

De flots de sang et d'or ont épuisé la terre;

Le roi du courtisan qui vendit son honneur,

Et fut esclave habile afin d'être oppresseur;

Du publicain pervers qui, du sein des rapines,

Insulte, en s'enivrant, aux publiques ruines;

Du charlatan sacré qui, la crosse à la main,

Vit, inutile au monde, aux frais du genre humain.

On voit même souvent l'orgueil et le caprice.

L'hypocrisie impure, et jusqu'à l'avarice,

D'une fausse vertu calculant les produits.

Semer quelques bienfaits pour en cueillir les fruits;

Donner pour envahir, et, par un vil manège,

Usurper sans pudeur un renom sacrilège;

Mais il est, grâce au ciel, des esprits généreux

Qui font le bien pour tous, qui ne font rien pour eux.

Brunswick, en secourant un peuple qui se noie. De l'Oder en fureur est lui-même la proie. Vous reviendrez peut-être à votre vieux propos : Brunswick, issu des rois, et neveu d'un héros, Sera mort, selon vous, dans la douce espérance Qu'il allait des journaux exercer l'éloquence. Et que, pour le chanter, dans les murs de Paris, Exprès chez les Quarante on fonderait un prix. Mais quoi! le même espoir, à l'aspect d'un naufrage. Au signal de détresse aperçu du rivage, Pousse-t-il loin du port tant d'obscurs matelots , Qui prodiguent leurs jours, et vont braver les flots. Quand la mer, autour d'eux, entr'ouvre mille abîmes! Là, dans un incendie, aux clameurs des victimes, Voyez les citoyens, l'un par l'autre animés, S'élancer à l'envi sous des toits enflammés : Qui peut leur inspirer ces élans respectables? Rien, rien que le besoin de sauver leurs semblables.

Sur les sentimens purs et désintéressés L'âme de Fénélon doit nous instruire assez. 11 faut, prétendait-il, aimer Dieu pour lui-même. S'il n'expliquait pas bien son mystique système, S'il fut par ses rivaux justement combattu, C'était ainsi du moins qu'il aimait la vertu. C'est ce qu'il voulait dire; et c'est aussi peut-être Ce que sentaient trop bien ses rivaux et son maître. Jja vertu se suffit : son exquise pudeur

Laisse à la vanité, qui s'appelle grandeur, D'un éloge vénal les tributs emphatiques. Et le bruit commandé des fanfares publiques. Conquérans, immortels par des calamités, Vos monumens debout surchargent les cités! En vous payant l'impôt d'une terreur profonde. Le monde a célébré les oppresseurs du monde. Pourrait-il seulement nommer ses bienfaiteurs ? Du soc et du semoir quels sont les inventeurs? Qui changea les déserts en campagnes fertiles ? Quels mortels ont créé les premiers arts utiles ? Quels des arts découverts ont transmis les leçons? Et quel divin génie, analysant les sons. Figurant à nos yeux les signes du langage. De tous les arts futurs nous conquit l'héritage? Sur aucun monument leur nom n'est établi : Comme on brigue l'éclat , ils ont brigué l'oubli ; Et, par un vol. sublime échappant à l'histoire. Les plus hautes vertus sont des vertus sans gloire.

De la vie ordinaire examinons le cours : L'honnête homme paisible aime à cacher ses jours; Et de bruyans jongleurs auront la complaisance D'envoyer aux journaux leurs traits de bienfaisance. Rapin vécut trente ans , chétif et demi-nu , Et des faquins obscurs fut le plus inconnu. II obtient par la brigue un rang considérable; Vingt millions volés l'ont rendu respectable.

Rapin vient de mourir, des fripons regretté:

Ceux qui volaient sous lui vantaient sa probité.

Voyez, voyez encor jusqu'à l'asile sombre

Tout ce troupeau servile accompagner son ombre.

C'est peu: l'airain guerrier pour lui va retentir;

Pour lui dans cette chaire un prêtre va mentir;

Le mensonge est gravé sur la pierre funèbre,

Et du nom d'un pied-plat va faire un nom célèbre;

Et ce sage, à l'étude, aux pauvres consacré,

Qui, portant le savoir sous leur toit ignoré.

Allait guérir leurs maux, consoler leur vieillesse;

Celui qui de leurs fils instruisait la jeunesse ;

Ce riche, satisfait d'un modeste séjour.

Mais que l'agriculture occupait chaque jour.

Qui payait le travail, secourait l'indigence.

Et pour prix d'un bienfait demandait le silence;

Le Sylva, le Rollin, le Sully du hameau.

Sont là, sans épitaphe, en un même tombeau.

Si l'éclat d'un vain nom fut l'objet de leur crainte,

D'un pur amour du bien reconnaissez l'empreinte;

Respectez-en la source; et ne prétendez plus

Que jamais l'égoïsme ait fondé les vertus.

Oh! qu'il connaît bien mieux leur véritable base. Ce bon, ce vieux Chrêmes, éloquent sans emphase. Qui dit à Ménédème , ardent à s'affliger : M Homme, chez les humains rien ne m'est étranger. )ï A ce vers de Térence on a vu Rome antique

Répondre avec transport par un cri sympathique.

C'est qu'elle y retrouvait nn sentiment sacré,

Par l'humanité même à Térence inspiré:

Chrêmes offrait de l'homme une honorable image,

Ou s'en déclarait digne en lui rendant hommage.

S'il eût dit: « Je suis homme, et ne songe qu'à moi. »

Rome n'eût répondu que par un cri d'effroi;

Et, du vers inhumain punissant le scandale.

Un sifflet vertueux eût vengé la morale.

L'intérêt personnel attire tout à lui ;

La sympathie aspire à vivre dans autrui.

Si dans tous les mortels l'un voit des adversaires,

L'autre y voit des amis, des alliés, des frères;

L'un les fait détester, l'autre les fait chérir,

Et pour eux, avec eux, nous enseigne à souffrir.

Par quels abus de mots, dans votre vain système,

Nommez-vous intérêt l'abandon de soi-même?

Faut-il, en poursuivant d'utiles vérités.

S'égarer à plaisir en des subtilités?

L'espiit dans cet abîme en vain cherche une route;

Et, malgré son flambeau, la raison n'y voit goutte.

Autant vaut rajeunir les rêves de Platon,

Ou devers Alcala, sur un plus aigre ton.

Se mettre, en ergotant, l'esprit à la torture

Pour accorder Thomas, Scot ou Bonaventure.

Philosophes français, nés dans l'âge éclairé (^ue les fils de Tartufe ont en vain dénigré.

i6S DISC. SUR L'INTÉRÊT PERSONNEL.

Cultivant chaque jour l'intelligence humaine,

Vous avez fait valoir et grossi son domaine.

Si le profond René, qui fut trop créateur,

Du doute méthodique heureux législateur.

Mais infidèle aux lois par lui-même fixées.

De nos sensations sépara nos pensées;

Si cet autre rêveur qui voyait tout en Dieu

Ne se fit pas comprendre, et se comprit fort peu;

Si , dans la Germanie , un charlatan gothique ,

Ose, en illuminé, prêcher sa scholastique ;

Les chemins qu'entrevit Racon le précurseur.

Et dont Locke en tremblant sonda la profondeur,

Offrant à vos efforts un terrain plus docile,

Désormais, grâce à vous, sont d'un accès facile.

Guidés par la nature, et cherchant pas à pas.

Vous étudiez l'homme , et ne l'inventez pas ;

Des effets démontrés vous remontez aux causes ;

Mais pesez bien les mots , car les mots font les choses.

.LJes lettres qui jadis ont fait notre grandeur Vous voulez, dites-vous, ranimer la splendeur. Le projet est fort beau : sans elles point de gloire. Des ignorans cruels ont flétri la victoire : Sésostris, Alexandre, au brelan des combats. N'étaient pas plus heureux que Gengis etThamas; L'imbécile Alaric subjugua par l'épée L'empire qu'usurpa le vainqueur de Pompée; Miltiade implorait l'égide de Pallas; Suwarow, plus chrétien, suivait saint Nicolas; Et, depuis trois mille ans aux héros condamnée, La terre n'a pu voir une innocente année . Où du sanglant récit de ses faits éclatans Un héros n'ait souillé les gazettes du tems. Chaque peuple à son tour eut le glaive et l'empire; Mais, dans l'art de penser, de parler et d'écrire, Des nations d'élite, et des siècles heureux, En cet espace étroit des talens peu nombreux,

Flambeaux jetés au loin dans une nuit profonde, Ont semé la lumière et consolé le monde.

Nous conservons du moins leur brillant souvenir ;

Ils ont fait le présent; ils feront l'avenir.

De la postérité conquérans pacifiques,

Ces écrivains, ces tems, ces nations classiques,

Ont dicté les leçons qu'il nous faut écouter.

Ont montré les écueils qu'il nous faut redouter,

Et les moyens d'ouvrir des routes aperçues,

Et l'art de se frayer des routes inconnues.

On néglige cet art : vous en êtes surpris !

Ce n'est pas en rampant qu'on peut gagner le prix.

Ne dites point courez, en fermant la barrière;

Le talent ne sait pas rétrécir sa carrière :

Vous n'en ferez jamais qu'un esclave indompté;

Sa force est la Raison ; son cri la Liberté.

Certes, du bien-aimé quelque ministre habile

De nos malins aïeux aurait ému la bile,

S'il eût dit: « Ecoutez: Mécène par état,

'« Des lettres, des beaux-arts, je soutiendrai l'éclat,

« Mais je crains la Raison, qui devient trop hardio

« On pense : c'est terrible; et l'Encyclopédie

« A corrompu Chaillot, Gonesse et Saint-Germain.

« Du lait des préjugés sevrant le genre humain,

« Voltaire en esprit fort a changé Melpomène :

« De Mahomet, d'Alzire, il faut purger la scène;

« Fermons-lui le théâtre, ouvert à Pellegrin.

« Gloire à Simon-le-Franc! Si Voltaire est chagrin ,

« 11 lui sera loisible, afin de se distraire,

« D'aider Martin Fréron dans l'Ane littéraire.

« D'un certain Montesquieu l'on parle quelquefois:

« Défense expresse à lui d'écrire sur les lois;

« Mais ledit Montesquieu d'une plume discrète

«Pourra, sous trois commis, rédiger la gazette.

« Jean-Jacque est un peu fou; mais, comme il écrit bien,

« Il faudra l'enrôler pour le journal chrétien.

« Que Ruffon , désormais , en prose poétique ,

« D'après les livres saints démontre la physique.

« D'Alembert sait l'algèbre, il fera des chansons;

a Fréret des mandemens, Diderot des sermons. )>

Les bons journaux du tems auraient vanté peut-être Le discours du valet parlant au nom du maître ; Mais, accueilli bientôt par vingt joyeux pamphlets, Il eût fait, dans Pans, renchérir les sifflets.

«Oh! répond Clistorel , ministre apothicaire:

« Tant de littérature est fort peu nécessaire;

« Personne n'écrit bien quand tout le monde écrit;

« On baisse; et, je le sens, nous n'avons plus d'esprit. »

L'ami, pas d'injustice. En la cité gothique.

Dans un humble réduit qu'aucuns nommaient boutique,

Impunément bavard, tu pouvais délayer.

Ressasser, compiler, commenter Lavoisier;

On ne t'écoutait pas, mais on te laissait dire. Sais-tu bien, Clistorel, qu'il est un art d'écrire? Sais-tu choisir , placer les mots les plus heureux ; Par de nouveaux rapports les combiner entre eux ; Allier à ces mots, colorés par l'image. Les sons harmonieux, musique du langage; Peindre nos passions, et noter leurs accens En des vers où toujours la rime ajoute au sens; Où la simplicité n'exclut pas la noblesse; Où la précision s'unit à la justesse; Pleins sans être tendus, nerveux avec douceur, Que le cœur a dictés, et qui vont droit au cœur? Non : c'est là , Clistorel , que ta science échoue. Si l'or en ton creuset se mêle avec la boue. Tu les connais tous deux; tu vas nous démontrer Qu'en pouvant les unir tu peux les séparer; Mais le talent échappe à ta vaine analyse : Tu ne peux de l'esprit distinguer la sottise. Va, malgré les valets, malgré les charlatans. Le creuset immortel est dans les mains du Tems. Exerce ton métier; sois utile et modeste; D'un peu de gros bon sens conserve quelque reste D'un pas tardif et lourd, hâté par l'aiguillon, Le bœuf en mugissant fertilise un sillon ; Mais donne-t-il le prix aux coursiers de l'Elide? Du chant des rossignols est-ce lui qui décide ? Va-t-il cueillir ces fleurs dont les filles du ciel Choisissent les parfums pour composer leur miel ?

Eh bien! voilà pourtant nos juges, nos arbitres! Pleins de prétentions, qu'ils appellent des titres. Des talens qu'ils n'ont pas ils sont les détracteurs. Et , pour être aperçus , se font persécuteurs. Ces noirs Laubardemonts de la littérature Déchaînent contre nous les marchands d'imposture, Les bâtards de Fréron, les bâtards de Cotin. Aussitôt grand fracas : « Le délit est certain, » Vont-ils s'écrier tous; « pesez bien ces passages: « En ajoutant deux mots, en supprimant trois pages... « C'est lui. C'est encor lui. Quelle audace! quel ton! « Il ne croit pas en Dieu , pas même au feuilleton. « Dans ce qu'il ne dit pas, on voit ce qu'il veut dire. « Excepté nos journaux, il faut tout interdire. » Eh ! mes très-cliers amis , pour défendre nos droits , Laissez-moi vous citer des prêtres et des rois; Je dis ceux du bon tems : le siècle dix-huitième Pervertissait les cours , et le Vatican même. De certains esprits forts Frédéric entiché Régnait en philosophe; et c'est un grand péché. Benoît sur Frédéric a bien quelque avantage; Mais il eut trop souvent les préjugés d'un sage. Richelieu vous convient, et ce roi-cardinal N'eut aucun préjugé qui ne fût point royal. Zoïle tout-puissant de l'aîné des Corneilles, Richelieu toutefois n'a point proscrit ses veilles ; . Contre lui seulement il armait Chapelain , Ou l'instruisait d'exemple, aidé de Saint-Sorlin.

OEuvres postliumes. II. I O

Louis, qui sut orner le pouvoir despotique, Laissait de Port-Royal le pieux satirique, Des compagnons Jésus instruisant le procès, Fixer à leurs dépens le langage français. Molière sur la scène, et Rourdaloue en chaire, En toute liberté s'adressaient au parterre.... Si l'un prêchait gaîment contre les faux dévots, L'autre prêchait pour eux, et contre les bons mots; Et, sans troubler l'Etat, la jeunesse étourdie Allait rire au sermon comme à la comédie. « Alte-là, s'il vous plaît! Voilà de grands talens, « Que nous vantons beaucoup, qui ne sont point vi vans. « Il faut bien distinguer : ceux-là peuvent tout dire. » Vous accordez aux morts la liberté d'écrire! C'est agir prudemment; et l'on peut, sans abus, Rendre quelque justice à ceux qui ne sont plus. Mais , des auteurs fameux si la tombe est l'asile , De leur tems, mes amis, votre haine imbécile Pour le moindre grimaud les eût diffamés tous : Esménard de Corneille aurait été jaloux ; Vous auriez en chorus hurlé contre Molière; On eût vu Carion , soupant avec Linière, Porter, en s'inclinant, la santé de Pradon; Et Geoffroi , dans Trévoux brochant son feuilleton , En de fréquens accès de stupide folle.

Régenter Despréaux et l'auteur d'Athalie.

Jouissez du présent, puisqu'il est votre bien;

DONNÉES A LA LITTÉRATURE. 9.75 Mais l'avenir approche, et vous n'y perdrez rien. Et vous, que la Raison retient sous son empire, Malgré l'air infecté qu'avec peine on respire. Que faire ? Elle se tait quand les fous sont puissans. Écoutez Pythagore : il avait un grand sens; « Adorez, disait-il, l'écho dans la tempête. » Le moment est venu. Déjà levant la tête. Par la foule des sots le mensonge honoré Promène insolemment un étendard sacré; Déjà l'antique erreur, cette hydre renaissante. Plus absurde toujours, toujours plus menaçante, De son trône orgueilleux insulte par des cris La conscience humaine, et les talens proscrits. Pensez-vous librement? Fuyez la servitude; Cherchez des bois muets la libre solitude: Là, sans prostituer l'hommage adulateur, Sans offrir aux puissans ce nectar enchanteur Qui, distillé pour eux des mains de la bassesse, Sans les désaltérer, les enivre sans cesse. De la vérité seule espérant quelque appui , Les yeux sur l'avenir, écrivez devant lui. Le mensonge expira sa victoire funeste; Il est craint , mais il passe ; et la vérité reste.

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