I. Chénier habitail alors à Passy
Finisse au jour, au lieu, qui l'a vu commencer. Soigneux de nos plaisirs, amans de Melpomène, Du sang de vos héros ne souillez point la scène; Éveillez la pitié, quelquefois la terreur; Mais aux crayons anglais abandonnez l'horreur; Et, sans nous révolter, nourrissant nos alarmes, Dans nos yeux attendris ne séchez point les larmes. Sur ses propres enfans l'amante de Jason De son perfide époux vengeant la trahison; D'une main forcenée aux mânes de son père Le fils d'Agamemnon sacrifiant sa mère; OEdipe, épouvanté de ses affreux destins, De ce jour qu'il souillait exilé par ses mains : Ces spectacles hideux, supportés dans la Grèce, A bon droit choqueraient notre délicatesse.
Aussi bien que sa sœur, il n'en faut point douter, Thalie a des objets qu'elle doit éviter. Contrarié, joué, consumé de faiblesse, Accablé sous les maux qu'enfante la vieillesse, Que Géronte, un moment cédant à leur effort, Tombe en un lourd sommeil qui ressemble à la mort; Ou bien que, l'œil ardent, deux vieilles décoiffées, D'une fureur grotesque au combat échauffées, A de fréquens assauts mêlant leur aigre voix. D'injures et de coups se chargent à la fois; Si devant des Français votre muse agréable N'empruntait d'un récit le secours favorable.
CHINT PREMIER. aai
Avec un long dégoût sachez que tous les yeux Repousseraient bientôt ces objets odieux.
Chez les Grecs inventeurs la Poésie épique Précéda de ïhespis le tombereau tragique, Spectacle encor naissant d'un peuple ingénieux; Mais, lorsque des héros le bras victorieux Dans les murs de Pallas eut accru l'opulence. Un théâtre épuré, grand, somptueux, immense, Remplaça de Thespis les tréteaux vagabonds. Athènes sur ses bords, désormais si féconds. Vit fleurir trois rivaux , nés du souffle d'Homère, Comme lui chers aux Dieux, et maîtres du vulgaire. Siècles! prosternez-vous; Peuples! donnez des pleurs; Hommes ! partout de l'homme entendez les douleurs ; Partout la voix du ciel, la puissante nature, La haine des forfaits, la vertu belle et pure, Partout l'amitié sainte, et ces devoirs plus saints De respecter les dieux et surtout d'être humains! Républicains heureux! tout leur offrait la gloire: Tandis que leurs drapeaux couraient à la victoire. Le maître de Platon, du beau vraiment épris. Faisait dans la dispute enfanter les esprits ' ;
I. Sans doute Chenier fail ici alkision à cet esprit, à ce génie particulier, que Socrate pre'tendait lui servir de guide, et lui obéir constamment lorsqu'il le consultai! .
iik L'ART DU THÉÂTRE.
Eschyle, en vers pompeux rappelant Salamine, Etalait du grand roi l'orgueilleuse ruine ; Poètes enchanteurs, et Sages, et Guerriers: Tous les fronts à l'envi s'ombrageaient de lauriers.
Cependant quand le tems, roi des choses humaines,
De sa grandeur première eut fait tomber Athènes,
Les fils de Romulus, ennemis des beaux-arts,
Dédaignaient x\pollon sous les tentes de Mars.
Des intérêts publics l'active turbulence
Au forum, au sénat, fit tonner l'éloquence;
Et de la Grèce enfin l'exemple généreux
De leurs vers cadencés forma le pied nombreux.
Mais de cet art divin les fruits long-tems précoces
N'atteignaient point ces cœurs sublimement féroces:
Ah! la lyre est muette en des jours odieux!
Eh! comment pouviez-vous , nobles amis des Dieux,
Au milieu des combats et des paix sanguinaires,
Elever jusqu'au ciel vos palmes ordinaires?
Leurs fronts majestueux se courbaient ébranlés.
L'adroit, l'heureux Octave, en ces murs désolés.
Faisant taire à jamais les tempêtes publiques,
Appela d'Hélicon les vierges pacifiques;
Et la Grèce, égalée en ses nobles travaux.
D'un œil respectueux contempla ses rivaux.
Les uns faisaient couler les pleurs de l'élégie;
Les autres sans aigreur faisaient rire Thalie;
Le vieillard de Théos et le Chantre thébain
Unis, virent contre eux lutter un seul Romain : Un seul fit admirer les sons de la musette Et le chant didactique et l'altière trompette. Mais, dût-on m'opposer Ovide et Varius, Dont les essais vantés ne nous sont point connus, Aucun n'a fait revivre en ses veilles brûlantes Des tragiques héros les familles sanglantes. L'Attique en ce grand art brillait sans héritiers; Melpomène en frémit; et, vingt siècles entiers. Fermant aux nations son temple et son oreille. Dans un sommeil oisif elle attendit Corneille.
Respectez la pudeur, observez la décence. Regnard a peu connu cette grande science : L'honnête homme chez lui souvent parle en Crispin; La pupille d'Albert agit même en catin. Recherchez ses bons mots , son comique , ses grâces ; Mais sachez tout à coup abandonner ses traces, Lorsque, bravant des mœurs le criant désaveu. Il peint à nos regards cet impudent neveu Qui, d'un valet matois servant l'effronterie, Et complice enchaîné de sa friponnerie , Voit largement s'inscrire au testament volé Le faux oncle, de biens par soi-même comblé. Bientôt, du vrai Géronte abusant la vieillesse,
OEuvres posthumes. II. I «^
Ils jouiront tous deux de leur scélératesse.
Évitez ces écarts, 6 vous dont les pinceaux Rrûlent de s'illustrer en d'utiles tableaux. Que la vertu, jamais en proie à la risée, Par le vice applaudi ne se trouve écrasée; Qu'il soit toujours dépeint d'inflexibles couleurs; C'est alors que la scène est l'école des mœurs. Celui qui dessina Constance et Mélanide ' Par là sut mériter une gloire solide : D'une pure doctrine en tous lieux revêtu. Son vers , un peu traînant , fait chérir la vertu ; Trop heureux si sa muse eût prisé davantage Le sel toujours nouveau d'un riant badinage; Mais, au lieu d'un aimable et sage observateur. Je ne vois trop souvent qu'un froid prédicateur. Fuyez son éloquence empesée et maussade; Il faut plaire , égayer : alors on persuade. Auteurs, n'allez jamais vous modeler sur lui : Le pire des défauts sera toujours l'ennui.
Voulez- vous parvenir à ce grand art de plaire? Relisez nuit et jour, étudiez Molière; Lui seul réunit tout : la naïve gaîté , Les grâces, l'énergie et la fécondité,