‹ OEvres de M.J. Chénier, précédées d'une notice sur ChénierChapitre 63 sur 140 · CONTRE LA RETRAITE · texte numérisé non relu

CONTRE LA RETRAITE

iroir de ton intellicreno Réfléchira ses mobiles hasards.

Et le miroir de ton intelligence

Vois l'induslrie y verser l'alxjndance; Vois-y régner nos Poussins, nos Mansarcls; Suis au barreau, suis aux bancs du théâtre Un peuple entier des talens idolâtre; Vois se former les jardins, les remparts. Où brilleront les modes et les arts :

Ce monde-là , spectacle pour le sage , Moins criminel, moins trompeur que volage, Pourra l'offrir quelques amis constans, Peut-être encor l'aspect d'un bon ménage. C'en est assez : ses défauts sont du temps. S'il n'est parfait, toi, l'es-tu davantage? Pardonne-lui; prends part à ses plaisirs; Et si, plus tard, gagnant ton ermitage. Tu rentres seul rêver en tes loisirs, Les doux pensers berceront ton vieil âge.

De mes chagrins soigneux de me guérir.

J'en use ainsi : le monde m'intéresse; La langueur pèse à qui fuit son ivresse. Je suis sa pente afin de moins souffrir; Je m'y complais; j'y cherche une allégresse Dont l'erreur flatte et ravisse mes sens. Les chants, les ris, les mots divertissans , Un chien qui jappe, un cercle qui babille,

2i8 RÉPONSE A CHÉNIER.

Le jeu coquet des belles, et les tours De ces enfîans que l'on appelle amours, Un roi qui passe, un charlatan qui brille, Je m'en amuse; oui, la moindre vétille. Les vains tréteaux, la gloire et les tambours: Tout me distrait; et, ma mélancolie De cent jouets empruntant le secours.

Pour mon repos je m'évite, et m'oublie.

Combats, Chénier, dans la foule où je cours, Les souvenirs dont l'ame est assaillie; C'est un tourment de méditer toujours; Pour vivre en paix , vivre seul est folie.

Aux environs des mers de Germanie,

Tout près de l'Elbe, et non loin de Hambourg,

Se trouve un lieu qu'on nomme Lunébourg,

Cité fameuse, et berceau du génie.

C'était le tems où nos preux chevaliers

Couraient cherchant des murs hospitaliers

Loin de la France et loin de leur famille.

Depuis le jour, à jamais détesté,

Qui détruisit la saine liberté,

En renversant les murs de la Bastille.

Comme il faut vivre, aucuns étaient lecteurs,

Instituteurs, auteurs, prédicateurs;

Aucuns montraient le chant à quelque belle,

Aucuns la danse, aucuns Polichinelle.

.M'est-il permis, entre tant de héros, D'en choisir un, dont je dirai deux mots?

Nérac était le lieu de sa naissance ;

Il avait nom le vicomte de Crac,

Homme à son gré de très-haute importance,

Cousin-germain des barons d'Albicrac;

Sot, paresseux, ignorant comme un moini-.

Ne sachant rien que le patois gascon.

Ne possédant de trésor que son nom;

Mais l'impudence était son patrimoine.

Dans l'Allemagne il apprit en chemin,

Grâce au besoin, ce grand maître de langue,

Quelques lambeaux du langage germain.

Lui-même un jour se fit telle harangue

En son patois: « Eh donc! que deviens-tu?

(f Sujet loyal, banni par ta vertu,

« Mourant de faim, tu vis dans l'espérance!

« Ne dois-tu pas un Dunois à la France?

« Il faut songer à conserver Dunois.

« Si tu voulais enseigner ton patois?

a L'enseigner, bon; la grande peine à prendre

« Est de trouver gens qui veuillent l'apprendre,

« Pour en sentir les charmantes douceurs ,

«Ces Allemands sont trop peu connaisseurs;

« Mais l'Italie en ces lieux intéresse;

cf Car les Français, enragés roturiers,

(c Dans ce pays font la guerre en courriers,

« Et des Germains vont battant la noblesse.

« De l'Italie on parle tout le jour :

«C'est Mondovi , c'est Dégo, c'est Plaisance,

« Lodi, Turin, Gênes, Milan, Florence,

« Rome!... et Nérac n'a jamais eu son tour.

«Tous ces barons, dans la ville ébahie,

« Voudraient savoir la langue d'Italie.

îc De ce jargon tu n'entends pas un mot ;

« Mais eux non plus; et tu n'es pas un sot.

« On va. cherchant la langue originelle,

« La langue mère, unique, universelle;

«Plusieurs savans sont pour le bas-breton;

« Non, cadédis, c'est le patois gascon.

« Puisqu'il le faut, qu'il déroge, et devienne

« Pour un moment la langue italienne.

« En te berçant, ta nourrice t'apprit

« Le gascon pur ; eh donc ! l'affaire est bonne :

« Tu fonderas une cité gasconne.

« Que c'est pourtant d'avoir un grand esprit ! »

Dès le soir même, affiches dans la ville. A LA Noblesse. Un seigneur milanais.

Forcé de fuir les jacobins français , Et dans ces murs fixant son doînicile , Veut enseigner langage qu'il sait bien:

Il a pour ce méthodes singulières ; En quatre mois , écoliers , écolières Autant que lui sauront V italien.

Notre héros tourne toutes les têtes :

On se l'arrache aux soupers, dans les fêtes;

■iilx LE MAITRE ITALIEN.

C'est une vogue, un bruit, un engoûment. Une folie, une fureur si grande Qu'au bout d'un an cette ville allemande Plus ne savait un seul mot d'allemand.

Chacun de rire aux folles incartades Que prodiguait le comique héros; Lui-même aussi publiait ses boutades.

Lettres, billets, chansons, menus propos, Discours pieux, virulens, emphatiques.

Assaisonnés d'injures scolastiques; Partout l'injure est style de dévots.

Plus, écrivit certain cours de lycée:

Douze in-quarto resserraient sa pensée; Grands écrivains sont avares de mots.

Il régentait la bonne compagnie En toute chose; il enseignait surtout L'art d'acquérir esprit, talent et goût. Et des secrets pour avoir du génie.

Voire on prétend qu'aimant fort les secrets Mainte beauté, qui n'en fit rien connaître, Prenait encor d'autres leçons du maître; Tant le mérite a de puissans attraits!

Quand de la sorte on fêtait le grand homme, Près de ces lieux certain banquier de Rome Vint à descendre; il quittait ses foyers, Craignant de Paul la royale folie.

Couvert du sang des Sarmates altiers.

Le Moscovite aux vallons d'Italie

Portait le fer, la flaimne, le trépas.

Son général, monsieur saint Nicolas,

S'était adjoint Suwarow, grand apôtre,

Tueur de gens, et saint tout comme un autre;

Lequel, suivi de ces nombreux guerriers.

Vainquit, d'abord nos débris héroïques;

Mais qui, depuis, dans les champs helvétiques.

Par Masséna vit flétrir ses lauriers.

Or, noterez que dans ces fems critiques,

Où le pouvoir luttait contre les droits,

Si des sujets fuyaient les Képubliqnes,

Des citoyens émigraient loin des rois.

Le voyageur détestait ces pontifes,

Tyrans cagots, plus rois que les Césars;

Il méprisait leurs dogmes apocriphes;

Lettré d'ailleurs, et grand ami des arts.

Fier ennemi du pouvoir arbitraire,

Toujours fidèle et cher à son parti.

Estimé , craint dans le parti contraire :

On l'appelait signor Aliberti.

Pour lui , bon Dieu , quelle route importune '

Hambourg l'appelle, à son regret cuisant;

Triste climat, séjour peu séduisant.

Mais le dépôt de toute sa fortune.

Il cheminait, le cœur sombre et dolent.

L'esprit rêveur, et souvent l'œil humide;

OEuvic-s anciennes. III. 13

.viG LE MAITRE ITALIEN.

Lisant, chantant, ou les plaintes d'Annidc.

Ou les fureurs du paladin Roland.

De son pays regrettant les merveilles,

Les lourds châteaux des lourds barons germains

Ne brillaient pas devant ses yeux romains;

Et l'allemand charmait peu ses oreilles.

Dans un village en passant arrêté.

Le voyageur allait dîner; son bote.

Joignant babil à curiosité,

Par le valet avait appris, sans faute,

D'Aliberti le nom, l'état, le bien

Et le pays. «Monsieur, soyez tranquille,

« Dit le Germain : nous avons une ville

« Qui ne sait plus parler qu'italien,

« — De ces côtés? — Sur la route, à sept mille.

« C'est Lunébourg. — Partons vite ; un courrier.

« — Dînez d'abord. — Non, mais je vais payer.

« — Soit, — Un courrier! des chevaux! ma voiture!

« Je n'ai plus faim : j'attendrai jusqu'au soir. »

Pendant la route, il semblait que l'espoir

Eût à ses yeux embelli la nature ,

.\u point qu'il fit l'éloge d'un coteau;

Fermant les yeux, lorsque par aventure

Il se trouvait près de quelque château.

«Rome, Florence, et Venise, vl Ferrare,

8'écriait-il, « la gloire en est à vous!

« Les astres purs qui brillèrent pour nous

NOUVELLE. us).7

« Ont enfin lui sur ce elimat barbare. « Gloire immortelle à nos chantres heureux ! K Alighiéri, leur père et leui' modèle; a Amant de Laure, et chantre digne d'elle, «Vraiment poète et vraiment amoureux; « Grand Torqualo, l'émule de Virgile; «Ludov.ico, plus riche, plus habile, «Plus grand peut-être, et dont l'art enchanteur « Sait réunir la grâce et la vigueur, «La raison saine et l'aimable délire; «Rivaux d'Horace, et maîtres de la Ivre, « Chiabréra , Filicaia , Testi ; « Noble Guidi, dont les strophes divines «Depuis cent ans charment nos sept collines; « Fier Varano , brillant Aloarotti; «Et toi! l'honneur de nos tendres musettes, « Charmant Rolli, qui de tes chansonnettes « Fis retentir les échos de Windsor; «Et vous! qu'aima la muse au sceptre d'or, «Touchant Maffei , élégant Métastase; «Sur les hauteurs des deux sonmiets sacrés, «Buvez l'encens, partagez mon extase, « Unis aux Dieux qui vous ont inspirés! « Au bout du monfle ou peut encore entendie «Votre langage harmonieux et tendre I « J'avais besoin d'un plaisir aussi grand : «Je suis h jeun, bien las et bien souffrant. « Ne plus vous voir, 6 chef-d'œuvres antiques!

riS LE MAITRE ITALIEN.

« Ne rencontrer que des cités gollii(|iR'.s ' «Que Botzenihourg! Luuél)ourg! liotemboiirg i (c Et tout cela pour aller à Hambourg! « Mais Lunébourg mérite au moins sa grâce : « C'est un nom se(>; il n'est point dans le Tasse; « Le conserver serait un grand défaut : «Lunopoli, c'est le nom qu'il lui faut.

Il arrivait, comme à la promenade

Tous les oisifs couraient se réunir;

Gens du beau monde ont vu de loin venir

Le postillon, cbargé d'une ambassade.

On cbercbe, on trouve assez mal-aisément

Vieux érudit qui savait l'allemand.

Plein du renom d'une cité polie,

Dit l'interpète, et brûlant de la voit ,

Un liabitant de la belle Italie

Arrive exprès pour remplir un devoir.

Chacun s'écrie : Italien ! qu'il vienne.

Vive, sandis, la langue italienne!

Le cher vicomte, en un si mauvais pas.

Ecoute, approuve, et ne se trouble pas:

Il est sans peur, s'il n'est pas sans reproche.

Aliberti modestement s'approche.

Fait compliment au bon peuple Germain.

C'était partout des voyelles sonnantes,

Des mots choisis, des phrases élégantes,

Du pur toscan (pie parlait un lU)main.

Des auditeurs l'étonnement extrême, Quand il eut dit, l'étoniiait fort lui-même : Sans lui répondre, ils examinaient tous Ses grands yeux noirs, sa noire chevelure. Son nez romain, sa taille, son allure; Puis se disaient : Qu'est-ce? l'entendez-vous? Quel nionotone et singulier langage!

Italien? Comment! cet homme-ci?

On s'est trompé. Que vient-il faire ici? Son idiome est celui d'un sauvage.

IJJentot le bruit, d'abord faible et confus. Gagne , s'étend , s'accroît de plus en plus. Le maître parle, et soudain grand silence: « Cet étranger n'a pas le regard bon; « Vous le prenez pour un sauvage? Non, u Non; c'est plutôt un jacobin, je pense : « Il est venu par la route de France; « Et je crois bien qu'il a parlé gascon. )> Gascon! La foudre, en perçant les nuées, La foudre même eût fait moins de fracas : Figurez-vous les cris, les brouhahas.

Les quolibets, les ris à grands éclats; Sifflets aigus , effrayantes huées :

On se croyait aux pièces de Nisas.

Gascon, sandis! gascon! le misérable!

Fuis, jacobin, carmagnole exécrable; Eh! cadédis; nous crois-tu des Gascons?

Vieillards, enfuis, baronnets et barons.

23() Li: MAITRE ITALIEN.

Tout s'en mêlait, voire aussi les l>aronnes. Au long ascaut des injures gasconnes Avec pitié le Komain répliqua :

Oh ! cke bruti ! che razza tedesca !

Vite arrivé, parti plus vite encore, Aliberti plaignait ces pauvres gens; Il s'écriait : quels pays indigeus!

Ils ont des fous et n'ont pas d'ellébore. A Lunebourg le vicomte enchanté Reste vainqueur et toujours plus fêté; Mais en Gascogne il avait lu l'histoire : Que de héros, flattés par la victoire.

Furent vaincus dans un dernier combat ! Quand ma planète est dans tout son éclat, Craignons, dit-il, une éclipse importune; Il ne faut point fatiguer sa fortune.

D'un sort plus beau mes veux sont éblouis: D'être Dunois j'ai la noble espérance; On a r'ouvert les portes de la France; Dunois peut donc rentrer dans son pays.

Il va partir, et la ville est troublée. Nombreux concours. Le héros, en grand deuil, Se présentant à l'auguste assemblée. L'œil attristé, mais plein d'un noble orgueil, Dit, sur le ton d'une oraison funèbre:

«Ecoutez-moi, mes botes, mes patrons,

NOUVELLE. o:^^

« Mes bienfaiteurs, buroimes et barons, « Dignes soutiens d'une eité célèbre.

«J'aurais dû vivre et mourir parmi vous; «Je le voulais; mais le destin jaloux.

« Veut le contraire; et ce destin l'emporte. « Longtemps banni , nouveau Coriolan , « Je dois me rendre aux désirs de Milan : « On a besoin d'une tête un peu forte, « D'un bomme grave, et point aventurier, « Monsieiu' Melzi ' me dépécbe un courrier. « C'est en pleurant que je vous abandonne; « De mon pays vous connaissez les torts : « Il fut ingrat; mais il a des remords; « Coriolan pardonna, je pardonne.

Un cri s'élève: « Eternelles douleurs!

Voyez les yeux des baronnes en pleurs;

Pour vous, cruel, ces yeux n'ont plus de cbarmes!

Vous nous quittez! » — « Ab! cacbez-moi vos larmes;

« Il faut remplir un austère devoir.

« Vous n'avez plus besoin de mon savoir ;

« Même à Florence il n'est point d'bomme habile

« Qui se flattât de montrer dans la ville

« L'italien tel qu'on le parle ici.

« Vous l'enseigner serait vous faire injure :

1. Melzi (Louis) , cl.evalier de iJalte , aussi célèbre dans Its armes que par ses liilens littéraires, naquit à Milan.

« Vous savez tous ma langue, Dieu merci!

« Comme moi-même; et du moins, je le jure,

« L'italien jamais vous n'oublîrez.

A son serment tous les sermens s'unissent.

On en fait trop; ceux-là seront sacrés.

A son grand cœur tous les cœurs applaudissent;

Avec respect la foule suit ses pas;

On l'accompagne aux portes, sur la route;

11 rit, on pleure; il se tait, l'on écoute;

Un dernier mot s'échappe... « Adiousias. »

Il dit, s'éloigne, et regarde, et soupire;

Et ce héros, rêvant d'autres succès.

En attendant qu'il redonne un empire,

Vient à Paris enseigner le français.

Mais, loin de lui, sa gloire n'est absente

A Lunébourg, ville reconnaissante:

Des beaux esprits il y fait l'entretien;

D'une statue il y reçoit l'hommage;

Et dans la place , aux pieds de cette image ,

On lit trois mots : Au 3rAÎTRE italien.

Là, chaque soir une cité ravie

Vient admirer le vicomte de Crac,

Et parle encore, en dépit de l'envie,

L'italien... que l'on parle à Nérac.

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