‹ OEvres de M.J. Chénier, précédées d'une notice sur ChénierChapitre 65 sur 140 · DE M. L'ABBE MAUDUIT A L'ÉDITEUR · texte numérisé non relu

DE M. L'ABBE MAUDUIT A L'ÉDITEUR

Bergerac, le premier juin, l'an de grâce i8oa.

V Oïl S habitez toujours la capitale, mon cher ami; veuillez y publier, je vous prie, un conte dévot que j'ai composé pour réjouir les fidèles, et convertir les philosophes. Nous n'avons pas un bon imprimeur à Bergerac ; il s'en faut bien d'ailleurs qu'il y ait autant de philosophes qu'à Paris. J'avais quelque droit à m'exercer dans le genre des pieuses narrations : vous n'avez pas oublié que je ilescends en ligne directe de l'abbé de Chois\ , célèbre par ses histoires édifiantes, et par l'habitude moins édifiante de s'habiller en femme. On

■j4o lettre de L'ABBÉ MAUDUIT prétend que ce vêtement peu sacerdotal le brouilla avec les jésuites: calomnie pure , et calomnie maladroite. Les jésuites n'étaient pas dupes; ils se méfiaient des apparences , et ne jugeaient pas des hommes sur l'habit.

Cette prétendue brouillerie est si fausse que l'abbé de Choisy, sous-ambassadeur, fit ini long voyage avec les jésuites , pour aller convertir le roi de Siam , au nom de Louis XIV. Il a écrit le journal de ce voyage. Il y rend justice, non-seulement au zèle ardent de M. Basset et de M. Vachet, missionnaires, mais encore à l'éloquence du P. Lecomte et à l'esprit du P. Gerbillon, tous les deux jésuites. Il pardonna même au P. Gerbillon de lui avoir gagné une {)artie d'échecs. Le roi de Siam ne se convertit pas ; mais il chargea l'abbé de Choisy, qui repartait pour l'Europe, de faire ses complimens au pape et au cardinal de Bouillon. Malheureusement le cardinal de Bouillon , qui n'était pas disgracié à la cour de Siam, l'était alors à celle de Versailles; et le roi de Siam, qui n'en savait rien, jouait un tour cruel au sous-ambassadeur. Quelques jours avant de se rembarquer, l'abbé , ne sachant que faire à Siam , songea qu'ayant possédé toute sa vie de riches bénéfices il ne ferait peut être pas mal de recevoir les ordres sacrés. Il avait alors quarante-deux ans. Il reçut les quatre mineurs le 7 décembre au

A L'ÉDITEUR. -iln

matin ; il se dépécha de recevoir les trois majeiirs,et n'eut pas plus tôt le bonheur d'être prêtre, qu'il voulut se donner le plaisir de dire la messe, et même de prêcher. Il prêcha donc en pleine mer, comme il eût prêché pour son ami l'abbé de Dangeau, en beau français académique, à la grande satisfaction des matelots, qui n'entendaient que le bas -breton.

Votre amitié voudra bien excuser tous ces détails : on aime à parler de ses ancêtres. Je n'ajoute qu'un mot sur l'abbé de Choisy. Ce fut avant, après, ou durant son voyage à Siam , qu'il écrivit ses histoires édifiantes. Il n'aurait tenu qu'à lui de les appeler contes; car elles ne sont appuvées d'aucune autorité, d'aucun témoignage historique. Il n'en est pas ainsi du conte dévot que je vous envoie : j'aurais eu le droit de l'appeler histoire. Il est connu sous le nom des Ga/?s % vieux mot français qui veut dire gageures ; on le trouvera dans les aventures authentiques de Guérin de Montglave et de Galieu le restauré. Bernard de la Monnaie, dans la troisième partie du Menagiana, raconte ces miracles, eu les gâtant un peu.

I. Voyez ce que Chénier dit au sujet du mot Gobs dans sa Leçon sur les romans français, depuis le règne de Louis VII jusqu'au règne de François P'', tom. IV, OEuvres anciennes.

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j42 lettre de L'ABBÉ MAUDUIT

Au reste, les jurés éplucheiirs, noriimés censeurs royaux , malgré leur rigueur janséniste poiu- le Mé/iagiana, laissèrent passer l'anecdote. Il s'agissait de miracles aussi bien attestés que ceux du diacre Paris. On n'a pas été plus sévère pour Tressan qui les a rapportés depuis dans les extraits de nos anciens romans. J'ai suivi le récit original, en l'ornant avec discrétion, sachant le respect qu'on doit aux textes sacrés.

Dans mon religieux préambule , j'ai fait commémoration de trois de nos patrons les plus signalés : M. l'abbé Geoffroi , François-xluguste de Châteaubriant , et madame de Genlis. Je n'ai point parlé de plusieurs autres: c'est peut-être un injuste oubli ; mais vous savez qu'on ne peut pas tout dire.

Pour M. l'abbé Geoffroi, je vous prie de lui recommander et l'auteur et l'ouvrage. Mais ne vous y trompez pas : s'il en dit fin bien , je suis infailliblement sauvé dans l'autre monde, mais je suis perdu dans celui-ci. Qu'il déchire l'ouvrage et l'auteur, il rend mon succès infaillible; et, de cette manière , son avis est d'un grand poids. Ce que je vous écris est confidentiel; quant à moi, je ne partage pas sur ce point Topinion générale. J'ai foi complète en ce digne homme: je lis tous les matins son feuilleton ; et tous ks matins, après cette lecture, je dis avec le grand saint Augustin :

A L'ÉDITEUR. -^zj^

JE CROIS PARCE QUE CELA EST ABSURDE. VoilS VOyeZ

que je me souviens des Pères de l'église. J'aime à voir avec quelles injures édifiantes , avec quelle sainte brutalité, l'intrépide Geoffroi combat chaque jour la damnée philosophie du dix-huitième siècle. Sans doute il est payé, comme cela est juste, en raison de l'absurdité. Il doit posséder une grande fortune: s'il n'est pas millionnaire, il est volé.

Dites à François-Auguste de Châteaubriant que, dans mes fonctions sacerdotales, je ne cesse de le recommander au Gramd Célibataire. Dieu est le mot de cette énigme. Si elle eût été proposée à Thèbes , OEdipe, au lieu d'épouser sa mère , aurait été mangé par le Sphinx. En général , la langue de Châteaubriant n'est qu'à lui; et même, en dépit de Condillac, il a créé une nouvelle logique. Elle sera long-tems nouvelle. J'ai lu avec transport, ou pour mieux dire, dans une continuelle extase, sa brochure en cinq volumes seulement, sur les btautés poétiques du cliristianisjne . Je prépare moi-même deux petits in-folio sur les beautés musicales de notre sainte religion. Cette idée m'est venue lorsque j'ai entendu le son tant regretté des cloches du pays. A propos de cloches , il existe deux partis dans Bergerac. Ne vous effrayez pas : il s'agit d'une question fort innocente. La voici : Lequel fait le plus de bruit : le gros

u44 LETTRE DE L'ABBÉ MAUDUIT bourdon de la cathédrale de Paris, ou le gros bourdon de la cathédrale de Rouen ? Les o;ageures sont nombreuses et considérables. Je suis forcé de vous avouer ingénument que j'ai parié pour George-d'Amboise. Comme ancien marguillier de Saint -Pierre -aux -bœufs, dans la cité, vous èles attaché à Notre-Dame de Paris et à son gros bourdon; je le sais, mon ami; mais je connais aussi votre esprit de justice, et je m'en rapporte entièrement à vous. jVe vous en fiez pas aux sonneurs des deux cathédrales : l'orgueil et l'ambition pourraient dicter leur avis ; mais n'oubliez pas de consulter Camille Jordan. Sa paroisse est à Lvon; je le crois impartial, et plein d'érudition sur les cloches.

Remerciez cent fois, mille fois, madame de Genlis du dernier ouvrage qu'elle vient de publier. Elle appelle cela la morale chrétienne. Si M. Jourdain vient à dire encore : qu'est-ce qu'elle chante, cette morale? apprenez-lui qu'elle établit, d'une manière victorieuse , qu'il est bien plus agréable de séduire, tranchons le mot, d'avoir une dévote qu'une femme mondaine. J'ai choisi les plus beaux morceaux du chef-d'œuvre; j'en ai fait un sermon-, je l'ai prêché. 11 a été accueilli par la joie publique. J'avais pris pour texte : Maria optimum partem elegit. Marie a choisi la meilleure part : Evangile selon saint Luc , clia-

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