CHAPITRE VI
Eiétration de Robert le Broce *.
J'esfere y mon cher enfant, que tous n'avez pas oublie que toutes les guerres qui affligèrent l'Ecosse provinrent des débats qui, à la mort d'Alexandre III , s'élevèrent entre les grands seigneurs relativement à la couronne, et de l'imprudence qu'ils commirent en prenant Edouard pour arbitre , et en lui facilitant ainsi les moyens de la mettre sur sa propre tête. Vous vous rappelez qu'il détrôna John Baliol pour avoir voulu rendre l'indépendance à son pays, et que celui-ci lui remit la couronne comme à son seigneur suzerain. Ce John Baliol était par cela même peu aimé des Ecossais. Il avait renoncé au trône, et il était depuis quinze ans hors de TËcosse , étant resté presque tout ce temps prisonnier du roi d'Angleterre, il était donc naturel que ceux des Ecossais qui étaient décidés à comiNittre de nouveau pour affranchir leur pays du jou^ des Anglais cherchassent quelque autre roi pour les commander. La domination anglaise pesait également à tous ; et ceux des grands seigneurs qui croyaient avoir des droits à la couronne eommenvcèrent à se mettre sur les rangs pour les faire valoir.
En admettant que John Baliol , par sa renonciation au trône et par sa captivité, y eût perdu tous ses droits , les deux concurrens prineipaiix étaient Robert Bruce, comtede'Carrick,-et petit-fils de ce Robert Bruce qui, comme vous l'avez vu plus haut, disputa le trône à John Baliol; et John Gomyn ou Cuming de Badenoch, -appelé ordinairement Gomyn-le-Roux , pour le distinguer de son par^t Cômyn-k-Noir à qui son teint basané avait fait donner ce surnom. Ces deux puissans barons avaient pris parti pour sir William Wallace dans les guerres contre les Anglais; mais après la défaite de Falkirk , regardant l'affranchissement de l'Ecosse comme impossible , et craignant de perdre leurs immenses possesâons , non-seulement ils s'étaient soumis à Edouard et l'avaient
X. Robert tke Brçce. L'article devient an titre honorifi<^e qui répond à notre particnle de ; mais il appartient an vienx temps.
reconnu pour roi , mais ils s'étaient même réunis aux Anglais pour combattre ceux de leurs compatriotes qui continuaient encore à résister à l'usurpateur. Yoici^ d'après les vieilles traditions de l'Ecosse, ce qui outHi les yeux de Bruce sur la bassesse de sa conduite. Il s'était trouvé à Tune des nombreuses escarmouches des Anglais avec les patriotes écossais, et il avait aidé les premiers à remporter la victoire. Après l'affaire il se mit à table pour dîner sans avoir pris le temps de laver ses mains encore teintes du sang qu'il avait versé dans le combat : les seigneurs anglais s'en étant aperçus, se dirent entre eux à voix basse : — Voyez cet Ecossais qui mange son propre sang! Bruce entendit ces paroles, et il en fut douloureusement frappé. N'était-ce pas en effet son propre sang qui souillait ses mains, puisque c'était celui de ses braves compatriotes qui combattaient pour l'indépendance de TEcosse, tandis que lui se réunissait lâchement à leurs oppresseurs de la part desquels sa conduite contre nature ne lui attirait que des sarcasmes et des outrages ? Ces réflexions l'émurent si vivement qu'il ^e leva de table, et, entrant dans une chapelle voisine , il versa des larmes amères, demanda pardon à Dieu de son crime, et fit le vœu solennel d'employer tous ses efforts pour délivrer l'Ecosse du joug de l'étranger. Fidèle à sa parole, il abandonna sur-le-champ l'armée anglaise, et ne songea plus qu'aux moyens de rendre la liberté à son pays ^ .
Robert Bruce était d'une force et d'une bravoure remarquable. Il n'y avait personne en Ecosse qu'on crut pouvoir lui comparer, si ce n'est sir William Wallace; et depuis que ce héros était mort, Bruce en était le plus vaillant guerrier. Il était plein de sagesse et de prudence , et était excellent général , c'est-à-dire qu'il savait conduire Une armée et la disposer en ordre de bataille mieu^ peutêtre que le plus célèbre capitaine de son temps. Naturellement affable et généreux , il avait quelques défauts que Ton doit attribuer autant à la barbarie de Tépoque où il vivait, qu'à son propre caractère. Il était emporté , colère , et dans ses accès de fureur il lui arrivait d'être cruel et implacable.
Robert Bruce était décidé, ainsi que je. vous l'ai dit, à tenter encore une fois d'arracher TEcosse au joug des Anglais, et il voulut engager son compétiteur au trône , sir John Gomyn-le-Roux , à se réunir à lui pour chasser l'étranger. Dans ce dessein il accourut
ï- Ici commence en qnelque sorte rexposilioD du poème du Lord des lies.
de Londres à.Damfries , sur les frontières de l'Ecosse, et demanda une entrevue à John Gomyn; elle eut iieii dans l'église des Minorités de cette ville, devant le maître-autel. Ce qui se passa entre enx n'est pas bien connu; on sait qu'ils se querellèrent; mais fat-ce à cause de leurs prétentions communes à la couronne, ou l>ien parce que Comyn refusa de se joindre à Bruce pour l'insurrecûon projetée , ou bien encore parce que Bruce reprocha à Comyn de l'avoir trahi en dévoilant aux Anglais ses projets de ré- Yolte : c'est an point sur lequel les historiens ne sont pas d'accord» Ce qui est. positif , c'est que la dispute devint très vive , qu'ils se prodiguèrent les noms les plus outrageans, et qu'enfin Bruce, qui, comme je viens de vous le dire , était très emporté , oublia le Ûeu sacré où il se trouvait , et frappa Comyn d'un coup de poignard. A peine eut-il conunis ce crime, qu'il s'élança hors de l'église et demanda son cheval. Deux gentilshommes de ses amis, Lindesay et Kiikpatrick, l'attendaient à la porte. Le voyant arriver pâle, sanglant , et dans la plus grande agitation , ils lui demandèrent vivement ce qu'il avait.
— Je crois, leur répondit-il , que j'ai tué Comyn-le*Boux.
— Comment vous croyez? s'écria Kirkpatrick : c'est une chose qu'il ne faut pas laisser dans le doute, et je vais y mettre ordre ^
A ces mots il entra dans l'église avec Lindesay, et tous deux achevèrent le malheureux blessé à coups de poignard. Son oncle, sir Robert Comyn , fut assassiné en même temps.
Le meurtre de Comyn fut une action infâme , et l'historien de Bruce dit que celui qui en était l'auteur fut poursuivi depuis lors par la vengeance céleste ; car jamais homme n'eut à souffrir plus d'in.brtunes que Robert Bruce, quoiqu'à là fin il se vit au faîte de la puissance. La position de Bruce devint bien critique après la mort de Comyn ; il avait commis un crime qui ne pouvait manquer d'attirer sur lui la vengeance de tous les parens de Comyn , le ressentiment du roi d'Angleterre , et le déplaisir dé l'Eglise pour avoir tué son ennemi dans une enceinte sacrée. Il résolut donc de