CHAPITRE IV
Mort d'Alexandre, roi d'Ecosse. •— Usurpation d'Bdonani l'r.
Sept rois avaient régné en Ecosse depuis Malcolm-Ceau-More, fils de Dancan, le même qui reprit à Macbeth la couronne que eeloi^ci avait usurpée. Leurs règnes occupèrent une période de près de deux cents ans. Plusieurs de ces rois montrèrent de grands talens, et tous furent de bons princes , animés des meilleures intentions 9 et disposés à remplir leurs devoirs envers leurs sujets» Ils firent de sages lois , et^ eu égard à la barbarie et à l'ignorance des temps où ils vécurent , ils semblent avoir gouverné d'une ma* nière aussi digne d'éloges qu'aucun des rois qui régnaient «en Ea« Tope à la même époque. Alexandre III , le dernier de ces sept rois, bt un excellent prince ; il repoussa mie grande invasion des Nor» wégiens et des Danois,, et les battit à Largs, au moment où ils descendaient de leurs vaisseaux. Il ajouta aussi à ses possessions les îles Hébrides ; situées à l'est de l'Ecosse , et qui jusqu'alors n'a-
19 msTOHiE iracoa».
valent pas appartenu à ce royaume. Il sut se maintei^r en bowM kiteliigence avec l'Angleterre, sans consentir cependant à céder aucun de ses droits. En un mot» ce fut un brave et excellent roi. Alexandre 111 épousa Marguerite, HUe de Henri 111» roi d'Angleterre ; mais malheureusement tous le» enfans qui naquirent de ce mariage moururent avant leur père. Après la mort de la reine, Alexandre contracta une nouvelle alliance ; mais il ne vécut pas ^aasez long-temps pour voir sa race se perpétuer. Un soir qu'il pas« sait à cheval sur la cote de la mer, dans le comté de Fife, entre Burnlislaud et Kiujliorn» il s'approcha trop du bord d'un préci* fuce» et son cheval ayant fait un écart» le malheureux prince tomba du haut du rocher et fut tué sur la place. Il n'y a pas moins 4e cinq cent quarante-deux ans qu'Alexandre est mort, et cepen« dant les habitans du pays montrent encore le lieu où ce malheur arriva, et qui se nomme U Rocker du Roi, Les tristes conséquences qui résultèrent de la mort d'Alexandre furent cause qu'on se rappela long- temps encore comment elle avait eu lieu. On conserve également une espèce d'élégie dans laquelle il est fait mention de ses vertus et des malheurs qui suivirent sa mort, (l'est le plus ancien monument qui nous reste de la langue écossaise ; je suis obligé de l'altérer un peu :
Quand notre bon prince, Alexandre
Le Bien~ Aimé t ne fut que cffiidre.
Adieu , trésors d'ale et de pain ,
De gibier, de cire et de vin. '
Priez Dieu . car il n'est que lui
Qui peut nous sauver aujourd'hui.
Une autre légende jdît qu'un sage, nommé Thomas-le*Rimeur» SUT le compte duquel on raconte beaucoiip d'histoires \ avait dit à un grand seigneur écossais» nommé le comte de March, que le 26 mars serait lé jour le plus orageux qu^on eût jamais vu en Ecosse. Ce jour arriva , et il fut au contraire d'une sérénité re* marquable. Chacun se moquait de la prophétie de Thomas , lors* qu'un exprès apporta la nouvelle de la mort du roi. — Voilà , dit Thomas, voilà Forage dont je voulais parier, et jamais la plus affreuse tempête n'aura fait autant de mal à PEcosse. Il est très ^possible que cette histoire. soit entièrement fausse; maïs la foi que le peuple y ajouta sert à prouver que la mort d'Alexandre III fut regardée comme l'événement le plus funeste et le plusdésastreur
t. Vvycs 1m introdnctioQ» aop««aM-baU«d«intiliil« Tknwtu^h-Bkamu»
qfiipût arrWer. Toutes lesconsétfneacesde ee malheur ne forent p^s visibles aa premier iaslafit. Bien que teas les en&ns d'A* le&andre fussent morts avani lui , cependant nue de ses filles, qui avait époii&é Eric, roi de Norwèg^, avait laissé uue enfant nommée Marguerite > à laquelle » en sa qualité de peiite-liUe et de plus proche héritière du feu roi , la couronne d'Ecosse fut dévolue. CéUe jeune princesse , appelée par nos historiens la Vitrge de Nofwége 9 étau à la cour de sou père.
. Pendant que la conrouue d'Ecosse devenait le partage d'antt jeune fille , le roi d'Angleterre cherchait les moyens de s'emparer de ce rayaume pour le réunir au sien. Ce roi était Edouard P% ainsi nommé parce qu'il fut le premier de ce nom de la race nor* mande. C'était un brave guerrier , qui ne manquait ni de sagesse, ni de prudence , mais qui malheureusement était ambitieux et cherchait à augmenter sa puissance sans être très scrupuleux sur le choix 'des moyens pour y parvenir. Et, quoique ce soit un grand péché lie convoiter ce qui ne nous appartient pas , et un plus grand eocore de cherclier à nous l'approprier par des voies injustes , ce» pendant le déûr qu'Edouard avait d'ajouter la couronne d'Ecossa à celle d'Angleterre était si vif , qu'il lui fut impossible d'y résister.
Le moyen qu'il employa d'abord pour y parvenir n'avait rien qoe de légitime. Il proposa un mariage entre la Vierge de Nor* ^ègeet son fils aine, qui,, comme lui, s'appelait Edouard. Des négociations furent entamées à cet effet, et si ce mariage se fût accompli et que des enfaus en fussent nés, l'union de l'Angleterre et de l'Ecosse aurait pu avoir lieu plus de trois cents ans plus tôt; et cela eût épargné sans doute bien desi flots de sang et bien des trésors. Mais ce n'était pas la volonté du ciel que cet événement . s'accomplît allant que de longues et cruelles guerres eussent dé« cbiré les deux nations. La Vierge de Norwègé tomba malade et i^ourut , et les négociations se trouvèrent ainsi rompues.
U y eut alors de grands troubles en Ecosse. Le peuple était an désespoir de la mort de la jeune princesse. IL ne restait pas un seul dj^scendaut d'Alexandre lli, qui pût être regardé comme son héri« tWr direct et incontestable , et plusieurs grands seigneurs qui étaient alliés à la f/amiile royale se préparèrent à faire valoir leurs prétentions à la couronne. Ils se mirent donc à rassembler leurs forces et à se former un parti , et ils menacèrent le pays d'une guerre civile ^ qui est le plus grand de tous les malheurs. Les. pré-
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tendans à la conronne n'étaient pas moins de dix, ^ons fondant leurs prétentions sur une parenté plus on moins éloignée avec la famille royale. La plupart étaient puissans et avaient un parti, nombreux ; et si la question de droit venait à être discatée Tépée à la main , il était évident que le pays tout entier serait en guerre depuis une mer jusqu'à l'autre.
Pour prévenir ce malheur , on dit que la noblesse écossaise résolut de choisir pour arbitre Edouard 1*^'', roi d'Angleterre , qm avait la réputation d'être un des princes les plus sages de son temps y et de le prier de prononcer lequel des prétendans $i la couronne d'Ecosse devait être préféré aux autres. Les Ecossais en« voyèrent donc des ambassadeurs à Edouard , pour réclamer son intervention comme juge de cette grande querelle ; m^ais Edouard avait résolu de la terminer , non pas en qualité de simple arbitre qui n'a d'autre autorité que celle qui lui est dévolue , mais comme partie intéressée. Et , pour y parvenir , il se décida à faire revivre l'ancienne prétention des rois d'Angleterre à la souveraineté du royaume d'Ecosse, prétention à laquelle son prédécesseur Ri* chard i^^ avait si généreusement renoncé.
Dans ce dessein , Edouard convoqua la noblesse et le clergé écossais dans le château de Norham ^, grande forteresse située sur la rive méridionale de la Tweed, à l'endroit ou cette rivière sépare l'Angleterre de l'Ecosse. Cette assemblée eut lieu le 9 juin 1291 , et le roi d'Angleterre y parut entouré de tous les officiers de sa couronne. C'était un très bel homme , et il était si grand, que le peuple l'avait svkvnomnfé Lonffshanis^ c*esi'^-àire Longues' jambes. Le grand -justicier d'Angleterre annonça aloris à la noblesse et au clergé écossais, au nom d'Edouard I^*", qu'avant que celui-ci pût donner un roi vassal à l'Ecosse , il fallait qu'ils reconnussent ses droits comme seigneur su^rain de ce rOyaume.
Les nobles et le clergé écossais furent extrêmement surpris d'entendre Edouard faire revivre une prétention qui n'avait jamais été admise , excepté pendant un court espace de temps pour procurer la liberté au roi Guillaume-le- Lion, et à laquelle Richard P*^ avait renoncé pour jamais. Ils refusèrent de donner une réponse avant d'avoir pu se èonsulter entré eux : — Par saint Edouard, dont je porte la couronne! s'écria le roi, je soutiendrai mes justes droits ; oui, dussé-je périr en le tentant. A ces mots, il congédia l'assem»
I. Vo^-ez sur Norham le premier chant de Mërmion et le* noie*'
blée eh laissant aux Ecossais trois semaines pour faire leurs réflexions.
Les seigneurs écossais, ayant appris de cette manière les desseins ambitieux d'Edouard , auraient dû rassembler leurs forces, «t déclarer qu'ils défendraient les droits et Tindépendance de leur pays. Mais i]s étaient divisés entre eux et n'avaient point de chef, et les prétendans à la couronne furent assez vils po^r rechercher la faveur du roi d'Angleterre, dans l'espérance qu'il élèverait an trône celui d'entre eux qu'il trouverait le plus disposé à reconnaître ses prétentions à la souveraineté d'Ecosse.
La seconde assemblée eut donc lien sans qu'il se trouvât personne qui osât faire une seule objection à la demande du roi d'Angleterre > quoiqu'elle fût trouvée souverainement injuste. On s'était réuni dans un lieu vaste et découvert nommé Upsettlington , en face du château de Norham, mais de l'autre côté de la Tweed, et par conséquent sur le territoire écossais. Le chancelier d'Angleterre, s'adressant alors à ceux des candidats qui étaient présens, leur demanda s'ils reconnaissaient le roi d'Angleterre pour seigneur suzerain de l'Ecosse , et s'ils consentaient à tenir la couronne de lui en cette qualité. Tous répondirent affirmativement ; et ainsi, plutôt que de compromettre leurs droits en résistant à Edouard , ces indignes prétendans consentirent à sacrifier l'indépendance de leur pays, cette indépendance qui avait été si long-temps et si courageusement défendue.
Quand on eut examiné les titres des candidats à la couronne d'Ecosse , ceux dont les droits parurent le mieux fondés furent Robert Bruce , lord ou seigneur d'Anuandale, et John Baliol, lord deGalloway. Tous deux étaient de hauts et puissans barons, tous deux étaient Normands d'origine , avaient de grandes possessions en Angleterre et en Ecosse , et enfin descendaient également de la famille royale d'Ecosse par une fille de David, comte d'Hunlingdon.
Edouard décida Is^ question en faveur de Baliol , qu'il nomma roi d'Ecosse , à charge de le reconnaître pour seigneur suzerain.
John Baliol termina cette scène déplorable en rendant hommage au roi d'Angleterre, et en se reconnaissant son vassal et son sujet. Bientôt après cette transaction remarquable , et humiliante pour l'Ecosse, Edouard fit voir à Baliol qu'il ne se contenterait pas d'une simple reconnaissance de ses droits à la suzeraineté du royaume , mais qu'il était déterminé à les exercer dans
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toute leur étendne, chaque fois que Toccasion s'en présenterait» Son projet était sans aucun doute de pousser Baliol à quelque acte de résistance , qui lui donnât un prétexte pour lui ôter son royaume comme à un sujet rebelle, et pour en prendre le gouvernement sous le titre usurpé de seigneur suzerain. Il encouragea donc les Ecossais à en appeler en Angleterre des jugemens prononcés par les cours de justice de Baliol, et comme ce prince refusa de comparaître aux cours d'Angleterre , pour justifier de ses actions comme roi d'Ecosse, Edouard demanda pour garantie que trois des principales forteresses de TEcosse , Berwick , Roxburgh et Jedburgh , lui fassent remises. Baliol feignit de consentir à cet arrangement; mais ne pouvant plus douter que l'intention du roi ne fftt de le dépouiller insensiblement de tout son pouvoir , et accablé à la fois de honte et d'inquiétudes, il fit une ligue avec la France, leva une nombreuse armée, et, se révoltant contre celui qu'il avait reconnu récemment pour son seigneur suzerain , il envahit le territoire de l'Angleterre. En même temps il écrivit à Edouard qu'il cessait de se considérer comme son vassal. A la lecture de cette lettre, le roi s'écria en français-normand : — Ahl cet idiot ose-t-il bien faire une semblable folie I Hé bien , puisqu'il refuse de nous suivre,. comme c'est son devoir, ce sera nous qui irons le trouver. En effet, il assembla une nombreuse armée à laquelle se joignit Bruce , qui avait disputé à Baliol la couronne d'Ecosse , et qui espérait alors que , si ce prince en était dépouillé par suite de sa rébellion, ce serait à lui qu'elle reviendrait. Edouard défit les Ecossais dans un grand combat près de Dunbar, et Baliol, qui paraît avoir été un homme sans énergie, abandonna toute résistance. Il vint trouver Edouard dans le château dé Roxburgh, et là il ne rougit pas de faire les actes de soumission les plus humilians. Il parut dans le plus humble costume , sans manteau royal, ^ans armes d'autcune espèce , et tenant k la main une baguette blanche. Là il confessa que, poussé par de mauvais/conseils et par un espritde vertige, il s'était révolté contre son seigneur et maître, et qu'en expiation ir cédait tous ses droits sur le royaume d'Ecosse et sur tous ses habitans à leur seigneur et maître le roi d'Angleterre. Il liii fut alors permis de se retirer sans qu'il lui fût fait aucun mal.
Baliol se trouvant ainsi dépossédé, Bruce exprima l'espoir d'obtenir la couronne en se reconnaissant tributaire d'Edouard. Mais ce prince lui répondit sévèrement : —Pensez-vous que nous n'ayons
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.jienà iaire qa'à vous conquérir des royaumes? Lui bisanit ei^ .teadre clairement par ce langage qu'il comptait garder TEcoas^ pour lui-même ; et en effet, les mesures qu'il s'empressa de prendra .lendireut ses .projets encore plus évidens.
Edouard traversa l'Ecosse à la tête d'une ;armée nombreuse , fit forçant les Ecossais de tous les rangs à se soumettre à son aatorité. Il transporta à Londres les archiTes du royaume. Il alla même jusqu'à faire enlever une grande pierre sur laquelle c'était une /coutume nationale de placer les rois d'Ecosse le jour de leur couronnement; et, malgré la difficulté d'une semblable translation, il ordonna qu'elle fût déposée dans l'église de l'abbaye de Westminster. Il voulait prouver par là qu'il était maître absolu de l'Ecosse, et qu'à l'avenir ce pays n'aurait pas d'autre roi que lai et ses descendans. Cette pierre a été religieusement conservée, et c'est encore aujourd'hui sur elle que le trône du roi est placé le jour de son couronnement. Enfin Edouard confia le gouvernement de l'Ecosse à «n brave seigneur nommé le comte de Surrey; à Hughes Cressingham , ecclésiastique qu'il nomma grand-trésorier, etàWilliiim Ormesby, qu'il institua grand-juge du royaume, Q mit des garnisons anglaises dans tous les châteaux et toutes les places fortes de l'Ecosse, d'un bout du royaume à l'autre ; et ne se fiant pas aux Ecossais, il nomma des gouverneurs anglais dans presque toutes les provinces.
Vous saurez, mon cher enfant, que peu de temps avant qu'il soannt l'Ecosse, Edouard avait conquis le pays de Galles, cette partie montagneuse de l'Angleterre où les Bretons avaient cberp cfaé.un refuse contre les Saxons, et où, jusqu'au règne de ce jprince .adroit et. amibiiieux, ils avaient réussi à conserver leur indépendance. En soumettant cette province , .Edouard se condui;$lt avec tout autant de perfidie et bien plus de cruauté encore qu'eji JBcossie, puisque ayant (ait prisonnier le dernier prince de Galles, il le fit pendre çans qu'il eût commis d'autre crime que de 4éiendre son pays contre les Anglais , qui n'y avaient aucun droit, peut-être Edouard pensa -t-il en lui-même qu'en réunissant toute .l'île de la Grande-Bretagne sous un seul roi et sous un seul gouvernement, il détruirait pour jamais tout principe de guerre, et jque ce motif pouvait iseryir d'excuse aux moyens violons et {c;auduleux qu'il avait employés pour y réussir. Mais, mon enfant, il sufilit qu'une mesure soit inique , pour que Dieu ne la bénisse pas, quand même elle aurait pour objet de produire un plus grand avan-
tage. Il n'est jamais permis de faire le mal , même ponr opérer le bien; et l'usurpation injuste et violente d'Edouard, bien loin de hâter l'heureux moment où l'Angleterre et l'Ecosse seraient réunies sous un seul gouvernement, ne fit qu'accroître la haine nationale qui les divisait , et reculer à une distance presque incalculable le rapprochement de deux peuples que la nature semblait avoir destinés à n'en faire qu'un.