Voir le volume consacré à Lecocq
À la suite de la décision du jury, Offenbach annonça que le théâtre des Bouffes jouerait les deux partitions primées, non pas dans la même soirée, mais en deux spectacles différents. Qui commencerait l'alternance? Le sort désigna Lecocq, dont la première représentation eut lieu le 8 avril 1857. Le Docteur Miracle fut ainsi joué 22 fois : 11 fois avec la musique de Lecocq, 11 fois avec celle de Bizet. C'était peu au point de vue du succès devant le public. Mais c'était considérable néanmoins d’avoir tiré de l'ombre dans un même concours le futur compositeur de Carmen et celui de la Fille de Madame Angot.
Revenons à Offenbach; le directeur-auteur, tout en donnant asile à d’autres musiciens, n’en continuait pas moins à produire. En novembre, il faisait représenter les Deur Pécheurs sur un livret falot de Dupeuty et Bourget; c’est pourtant dans cet acte que se trouve posé et résolu le fameux problème, passé à l’état de proverbe, de l’âge du capitaine « Étant donné un navire parti de Smyrne, ayant vingt-deux mètres de tirant d’eau, dire quel est l’âge du capitaine.
€ Réponse : Cet âge ne pourra être donné que lorsque le navire approchera de la Cannebière.
€ Pourquoi? parce que le capitaine fera sa quarantaine. »
Heureux temps où ces plaisanteries anodines fai-
saient la joie du public et devenaient impérissables !
Revenons à Offenbach; ïl collabore avec Jonas aux Petits Prodiges, et dans cet acte il intercale la Valse des Animaux qui fit fureur pendant le carnaval de 1858. Et comme il était en veine de collaboration, le voilà qui, d'accord avec l’auteur, remet Bruschino au point.
De qui était Bruschino ? De Rossini — excusez du peu, aurait dit Rossini lui-même. La pièce, dont le texte était du librettiste Foppa, s'appelait en réalité Z due Bruschini o il Figho per azzardo, car il s’agit de deux personnages, le père et le fils, affublés du sobriquet de Bruschino. L’opéra-bouffe en question a une histoire qui ne manque pas d'intérêt.
Rossini était tout jeune, il avait vingt et un ans; il s'était fait déjà jouer maintes fois çà et la; il avait donné son Polibio e Demetrio, sa Cambiale di Matrimonio, sa Didone abbandonata et surtout son /Z#ganno felice qui l'avait mis en vue. Il arriva à Venise en 1813, au moment du carnaval ; le directeur du théâtre San Mosé, avec qui Rossini ne s'entendait pas, lui donna à mettre en musique un mauvais livret. Le compositeur s’ingénia — il n'avait pas à subir, étant maestro, puisqu'il avait été exécuté ailleurs, les formalités et les attentes de la réception d'une œuvre — pour écrire une partition plus mauvaise que le livret. C’est ainsi que dès la trentième mesure de l'ouverture, les seconds violons devaient frapper avec leurs archets, au premier temps, le fer-blanc des lampes de léurs pupitres. C'était un effet nouveau; mais les Vénitiens, qui
n'étaient pas prévenus, crurent qu'on se moquait d'eux et firent du scandale. Le vacarme continua quand, le rideau levé, on entendit des paroles de tendresse accompagnées par une musique qui signifiait la colère, des scènes bouffonnes traitées de façon lugubre, et réciproquement, des vocalises confiées à un personnage dont la voix était lourde et des notes aiguës à un chanteur dont la voix était grave. En langage moderne on appelle ce procédé « du sabotage » — rien n’est nouveau sous le soleil.
Le public prit très mal la plaisanterie, seuls riaient les initiés. Les cris, les sifflets, les chants des spectateurs, vinrent renforcer la partition que Rossini, grave comme un organiste dans une cathédrale, dirigeait, jouant, selon l'usage, du clavecin à l'orchestre. 7 due Bruschini eut une représentation houleuse qui fut à la fois la première et la dernière.
Offenbach voulut venger Rossini de l’accueil que les Vénitiens avaient fait à la farce en question du maître italien. Rossini, qui s'était installé à Passy depuis 1855 et qui, depuis Guillaume Tell en 1829, avait brisé sa plume, ne consentit pas à affronter le public de 1858 avec une œuvre inconnue à Paris. Et il disait plaisamment à Offenbach : « Il me suffit d’avoir été la victime à Venise ». Offenbach insista, offrit à Rossini de faire remanier le livret par de Forges qui le traduisit de l'italien, et lui-même retoucha certaines pages de la partition. Ce fut mademoiselle Dalmont à qui furent confiées les destinées de l’œuvre; les autres interprètes étaient de qualité plus moyenne encore; tous et toutes
n'étaient pas rompus aux difficultés vocales de la musique d’un Rossini. Le public des Bouffes fut certes moins turbulent que celui du théâtre San Mosé ; on applaudit deux duos, un air de basse et le final. Ce fut un de ces insuccès d'estime comme il en échoit à Paris aux gloires dont la foule respecte le prestige. Et la farce de Rossini fut jugée trop sage, Offenbach avait habitué Paris à de la bouffonnerie plus profonde où la musique faisait chorus avec le livret.
Nous arrivons à une œuvre d'Offenbach qui, avec le Mariage aux Lanternes, peut marquer un échelon dans sa carrière : Mesdames de la Halle, livret d'Armand Lapointeï. C'était encore l’opérette en un acte, mais l'opérette qui rompait en visière avec les vieux errements, l’opérette à plusieurs personnages. Le moment était proche où Offenbach allait déchirer les nuées de l’Olympe et faire se trémousser les Dieux et les héros sur la scène des Bouffes, et, plus tard, des Variétés.
Mesdames de la Halle, comme livret, est assez mince; le langage des poissardes, leurs coqs-àl’âne, leurs démèlés avec le sergent, la présence de deux amoureux parmi les épluchures, tout le désordre plaisant des étalages, des paniers, des tréteaux, un baquet d’eau destiné à faire choir les personnages, Raflafla, le timbour-major inénarrable,
1. Armand Lapointe, homme de lettres, devint en 1864 directeur des Bouffes.
à qui une lettre est présentée et qui répond : « Je ne peux pas lire, je n'ai pas ma canne », tels furent les éléments de gaîté dont nos grands-pères se régalèrent. Mais il y avait surtout une musique d’une implacable bouffonnerie et dont la modernité, instinctive sans doute, a encore enchanté le public de 1913. Nous avons été ainsi surpris de trouver dans le chœur des marchandes les cris de la rue qui sont un des leifmotiv de Louise, rencontre que ne soupconna réellement pas Gustave Charpentier ; et l’ensemble burlesque avec ses roulades, traité en parodie de Meyerbeer, le boléro « Je suis la petite fruitière », avec son rythme original, et la fricassée finale qui a de la couleur, ont paru aussi jeunes, aussi divertissants qu'en 1858. Les interprètes, Lise Tautin, mademoiselle Chabert, le joyeux Léonce, Désiré, d’autres encore, et un décor somptueux représentant le marché des Innocents, n'avaient pas été étrangers au succès formidable de cette partition. |
Ce fut à la présentation plutôt qu'au livret et à la musique que fut due la réussite de la Chatte métamorphosée en femme; le vaudeville de Scribe et Mélesville, adapté en opérette, donna lieu à une vraie prodigalité de mise en scène qui fit se maintenir les recettes au maximum malgré le peu de valeur intrinsèque de l’œuvre.
Offenbach dépensait sans compter; l’argent n'avait
4. Le 3 avril 1913, M. Rouché, directeur du théâtre des Arts, avait fait représenter Mesdames de la Halle dans un programme de musique où figuraient Pygmalion, ballet de Rameau, et le Festin de l'Araignée, de M. Albert Roussel.
pour lui aucune valeur. Ce génie de la musique gaie était le plus déplorable administrateur qu'un théâtre pût rêver. Il était grand seigneur. Sobre et n'ayant aucun besoin pour lui-même, il trouvait toute sa satisfaction dans le luxe des autres. Y avait-il dans la salle des Bouffes un ou deux fauteuils dont le velours était déchiré? Une réparation eût tout arrangé; Offenbach faisait changer le velours des fauteuils de toute la salle. Les costumes de ses personnages, il ne les trouvait jamais assez riches et c'était d’étoffes somptueuses qu'il les revêtait. Des peintres de marque étaient appelés à dessiner les décors. Offenbach avait enfin d'inépuisables « fonds secrets » pour soulager des misères; et dans le monde des théâtres on se le disait, on savait que jamais un nécessiteux ne sortait du bureau directorial les mains vides. Il y avait même des aumônes qui dépassaient les limites permises. Mettre de l’argent en réserve lorsque les Bouffes réalisaient de forts bénéfices, économiser pour parer aux jours où ses recettes seraient plus maigres, personne n’aurdit osé le proposer à Offenbach. N'’était-il pas son propre maître ? Le théâtre des Boulfes n’était-il pas son bien? |
Ge fut pourtant une période difficile à traverser que l’année 1858; certes la vogue s'était toujours maintenue, mais le chiffre des dépenses avait augmenté dans de notables proportions. Certains créanciers devenaient exigeants, le papier timbré montrait même parfois ses reflets bleuâtres dans le bureau du caissier. Offenbach sentait qu'il fallait frapper un
grand coup pour se remettre en selle. Mais, harcelé par les uns, tiraillé par les autres, il se réfugiait chez des amis et trouvait ainsi le calme nécessaire à son travail. Les jours agités et les nuits avec préoccupations étaient-ils bien propices à ce qu'il pût traduire sur le papier les mélodies qui bouillonnaient dans sa tête? Il se réfugia à Bruxelles à plusieurs reprises pour écrire Orphée aux Enfers.
Il serait inexact de prétendre que ce chef-d'œuvre fut ainsi composé à l'aventure; et il ne faut pas ajouter foi à la légende, accréditée par Martinet!, de l’étourdissant final composé en une nuit dans une chambre d'hôtel. Certes, la facilité d'Offenbach était proverbiale, mais elle n’excluait pas un certain soin; et précisément l’éblouissant final du deuxième acte est une des scènes les plus travaillées de la partition d'Orphée aux Enfers ! Offenbach lui donna plusieurs formes selon les diverses reprises ; et je sais qu'Emile Lassailly, chef d'orchestre des Variétés, retoucha fort heureusement en 1912 cette page célèbre, sur les conseils même de la famille Offenbach.
Le maître portait depuis deux ans Orphée dans sa tête; depuis deux ans il rêvait du moyen d’annexer la légende du vieil aède grec au répertoire des Boufies-Parisiens. Ludovic Halévy avait esquissé un scénario dont Orphée, escorté des quatre personnages permis par la prescription ministérielle, Jupiter, Pluton, Eurydice et Proserpine, devait être le héros. Crémieux, collaborateur d'Halévy, avait