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ébauché une pièce selon ces principes. Un beau jour, agacé par l’étroitesse de ces limites, il vint dire à Offenbach qu'un pareil Olympe était vraiment trop mesquin et que, pour lui, il renoncerait au projet de la pièce en de pareilles conditions. L'affaire se compliqua de ce fait qu'Halévy, fonctionnaire, fut nommé en Algérie et quil déclara abandonner la collaboration active.
Or, voici que le ciel s’ouvrit pour livrer passage à l'Olympe. À la suite de l’aventure de Croguefer, que nous avons racontée plus haut, la présence de plusieurs personnages sur la scène des Bouffes fut tolérée, et on ne limita pas le nombre de ces person nages. Dieux, déesses, héros et demi-dieux, toute la mythologie put ainsi être mobilisée, et il n’yeut plus aucune difficulté pour peupler l'Olympe des Bouffes. Ludovic Halévy, directeur d’un bureau ministériel en Algérie, resta dans la coulisse, et Hector Crémieux se remit à la besogne avec une hâte fébrile, apportant Jour par jour à Offenbach des scènes, des morceaux de scène, des couplets, à propos desquels: celui-ci tressautait de joie ou demandait des modifications, donnant ses indications d'homme de théâtre avisé. Voilà comment Orphée fut élaboré; mais il va sans dire que les pages de résistance, les grands ensembles, furent composés dans le silence et le recueillement.
Offenbach s'occupe en même temps des répétitions; il augmente sa troupe du nombre des personnages exigés par la pièce, il renforce les chœurs, il renforce l'orchestre. Mieux encore : il apprend, un beau jour,
que Bache avait quitté la Comédie-Francaise. Il engage Bache.
Qui était Bache?
Bache était un acteur invraisemblable, un demifou peut-être, en tous cas un original, un fantaisiste. Il se promenait, quand il était invité chez un ami, il se promenait sur le boulevard avec un immense couteau de cuisine sous le bras, couteau enfermé dans un étui de chagrin noir, parce que nulle part que chez lui, affirmait-il le plus sérieusement du monde, on ne trouvait de couteaux de table qui coupaient. Bache avait obtenu le prix de violoncelle au Conservatoire, il avait aussi étudié la médecine ; et puis il avait tout abandonné pour devenir acteur. Après une courte carrière au Vaudeville et au Palais-Royal (1845-1848), il se dit : « Et pourquoi n'entrerais-je pas à la Comédie-Française » ? et il y entra. Il y débuta en 1853 par le rôle de Basile, du Barbier ; il y créa des rôles auxquels s’adaptait son physique immensément long, maigre, à La fois drôle et mélancolique de personnage évadé des contes d'Hoffmann. Que se passa-t-il? La Comédie-Française eut en 1858 assez de Bache, elle le remercia. Dès qu Offenbach, qui avait été chef d'orchestre dans la maison, et qui savait que Bache, bon musicien, chantait avec goût, apprit la nouvelle de ce renvoi ou de cette démission, il engagea Bache.
Oui, mais quel rôle luiconfier? Il n’y en avait plus dans Orphée; tous étaient distribués. Qu’à cela ne tienne! On lui en fera un. Et voilà comment John Styx apparut dans un tableau ajouté pour lui au
troisième acte en qualité de domestique — il disait « domestyx» — pour épousseter le boudoir de Pluton. Il fallut toute la fantaisie de l’acteur pour que le rôle, qui ne tenait nullement à l’action, pût produire de l'effet; or, quand Bache chantait les couplets :
Quand j'étais roi de Béotie,
il les faisait bisser chaque soir; mieux encore, il les a rendus célèbres, et on pourrait à peine aujourd’hui s’aviser de les couper.
Si Je me suis attardé ainsi à raconter l’histoire du rôle de John Styx, c’est pour montrer qu'Offenbach montait Orphée avec une audace de spéculateur; il ne négligeait aucun élément d’où pût venir le succès. Ï avait deviné que son avenir artistique était attaché à cette œuvre. Ou le genre de l’opérette avait donné tout ce qu'il était possible d'attendre de lui, ou il s’élèverait plus haut. Ce fut un vrai tournant dans la carrière du musicien. Il avait en lui-même cette confiance sans laquelle il n’est pas de réussite possible. Le public cependant ne sembla pas lui donner raison tout d'abord.
Mais avant de parler du succès, occupons-nous de la pièce. Les auteurs, ou, si vous préférez, l’auteur (puisque la pièce est signée du seul Hector Crémieux), s'est emparé du mythe d'Orphée qui, ayant perdu sa femme, va la redemander aux royaumes infernaux; c'était ainsi une touchante histoire d'amour. Pour en faire un sujet d'opérette, la douleur d'Orphée a été transformée en une Joie; et au lieu d’aller la rechercher par amour, le poète grec
LES DÉBUTS Y y
s’en va la réclamer pour faire taire les clameurs de l'Opinion publique, un personnage en chair et en os qui raconte partout qu Orphée est trompé. De là à imaginer un réveil des Dieux, il n’y avait qu'un pas; et le deuxième acte nous présente les Dieux et les Déesses rentrant à l'aurore de leurs équipées nocturnes; et les scènes que Junon fait à son royal époux Jupiter s'apparentent aux fantaisies que le divin Homère a imaginées dans l’IZade. L'arrivée d'Orphée, remorqué par l’Opinion publique, la visite de Pluton à son parent Jupiter, sont prétextes à des épisodes qui sont devenus, dans la seconde version, de vrais tableaux de féerie.
Cette première version était en deux actes et quatre tableaux ; l’Orphée, agrandi en opéra-féerie, a quatre actes et douze tableaux. En 1858 et en 1862, les Bouffes présentèrent une mise en scène fort belle pour l'époque, mais qui paraîtrait bien mesquine aujourd'hui avec ses nuages enfantins, avec ses palais primitifs; nous verrons plus tard! comment Offenbach, devenu directeur de la Gaîté en 1874, remania, élargit son œuvre avec l’aide de Crémieux.
Quoi qu’il en soit, la partition d'Orphée aux Enfers est encore aujourd’hui une des plus délicieuses qui soient sorties de la plume d'Offenbach. L'ouverture, les couplets d'Eurydice, le duo du concerto d’Orphée avec le solo de violon, la chanson pastorale d’Aristée, les couplets de l’'Opinion publique et la strette finale, voilà pour le premier acte. Le chœur exquis