‹ Offenbach 1923Chapitre 24 sur 54 · REA TRES · texte numérisé non relu

REA TRES

Les Bouffes-Parisiens, qui avaient laissé échapper un beau succès, avaient cru tenir une vengeance en n'exécutant pas un traité qu'ils avaient conclu avec Offenbach. .[l y eut procès : le directeur fut condamné à jouer tous les jours deux actes du répertoire du grand musicien et à monter chaque année deux partitions inédites. Douce condamnation! Il s’exécuta en représentant d’abord les Refrains des Boujfes, revue où défilaient tous les couplets que le public avait faits siens : mesdames Zulma Bouffar, Lise Tautin, Tostée, Irma Marié, MM. Berthelier, Léonce, Désiré, Duvernoy, Gobin et Gourdon, firent revivre le 21 septemhre 1865 ce ravissant florilège musical.

Deux mois après, le 3 novembre, c'était au tour de Jeanne qui pleure et Jean qui rit (encore une opérette transtuge d'Ems) d'affronter le public parisien. Désiré, Jean-Paul et Pelva, avec Zulma Bouffar qui succédait à mademoiselle Albrecht dans le double rôle de Jeanne et de Jean, firent applaudir cette œuvre due à la collaboration de Nuitter et Tréfeu.

Offenbach était absorbé tout entier par une grande opérette qu'il avait écrite pour les Bouffes; il en avait particulièrement soigné la partition; et sije n ai pas pu trouver la preuve matérielle de ce qu’il l'avait destinée à l’Opéra-Comique, je ne crains pas d'affirmer qu'elle était digne, dans les deux premiers actes, de figurer au répertoire de la salle Favart. Hector Crémieux et Philippe Gille étaient les librettistes de la pièce, qui s'appelait les Bergers.

Le 1* décembre, le Figaro avait inséré un long

article dans lequel Offenbach se déclarait enchanté des trois actes de ses deux collaborateurs :

€ Au premier acte, dit-il, nous sommes en pleine mythologie, et, pour montrer à la mythologie que je n'avais pas de parti-pris contre elle, je l’ai traitée en opéra seria, étant entendu, n'est-ce pas ? que la musique seria n'exclut pas la mélodie. Vous me comprendrez aisément quand vous saurez que les auteurs du libretto se sont servis du charmant épisode de Pyrame et Thisbé pour en prêter la fable à leurs bergers, Myriame et Daphné. Je n'aurais pas osé faire pleurer l'amant par l’amante sur l’air du « Roi barbu », et je me suis cru obligé, pour tout ce premier acte, d’emboucher mes pipeaux sur un mode plus élevé. Au second acte, j'ai nagé en plein Watteau, et j'ai mis tous mes efforts à me souvenir (c'est si bon dese souvenir !) de nos maitres du xvit° siècle. Dans l'orchestre comme dans la mélodie, j'ai tâché autant que possible de ne pas m’éloigner de ce style Louis XV dont la traduction musicale me séduisait tant, Au troisième acte, j'ai cherché à réaliser la musique Courbet! Nous avons choisi autant que possiblé les tableaux où les femmes sont habillées. Vous apprécierez notre réserve.

(Je me résume en vous affirmant que je n’ai jamais écrit une partition avec plus d’amour, ayant à remplir le cadre le plus heureux que je pusse souhaiter : trois époques, trois couleurs différentes réunies dans le même Opéra... »

Les trois actes avaient un sous-titre : le premier € l'Idylle ! », le deuxième « le Trumeau » et le dernier « la Bergerie réaliste ».

1. Ce premier acte a été représenté à l'Opéra de Monte-Carlo sous la direction Raoul Gunsbourg, le 7 février 4907. II s’appelait

La musique du premier acte est charmante; son caractère pastoral est très réussi : le duo d'amour « Nous nousaimons en tous points » et les fins couplets d'Eros ont comme un parfum de thym et de cytise. Dans le pastiche xvur° siècle du deuxième acte, le caractère bucolique fait place à une musique enrubannée et fleurie. Daphnis s'appelle ici Colin ; Myriame est devenue la Marquise et l'Amour est un intendant fringant qui trompe Colin. Le dernier acte est moins réussi, avec son allure réaliste, avec sa caricature trop grimaçante de la musique moderne. La ronde de la « Soupe aux choux » est délibérément vulgaire ; peut-être pourrait-elle plaire au public d'aujourd'hui.

La répétition générale des Bergers eut lieu le 5 décembre. Au premier acte, au moment où le chœur des pasteurs grecs vient s’incliner devant le petit dieu Eros, une explosion formidable terrifia les acteurs et les quelques privilégiés qui avaient été admis à ce spectacle : c'était le ballon de gaz destiné à former l’auréole de l’Amour qui avait éclaté et plongé toute la salle dans une complète obscurité. Il y eut des évanouissements ; et surtout la femme d'un des interprètes, madame Frasey-Berthelier, mariée à Berthelier, fut longue à reprendre ses sens; elle mourut quelques mois plus tard des suites de la frayeur qu'elle avait eue.

La répétition générale fut levée et reportée au

Myriame et Daphné. Les interprètes étaient mademoiselle Maggie Teyte, le ténor Clément et le baryton Dufranne. Myriame et Daphné fut donné avec la première de Thérèse, de Massenet,

11 décembre. Le succès en fut grand et celui de la première ne fut pas moindre. Le public ne ratifia ni l'un ni l’autre; il ne se laissa séduire ni par la mise en scène Watteau qui était d’un goût achevé, ni par l'apparition d’un bœuf sur la minuscule scène du passage Choiseul, ni par le livret, ni surtout par la partition. Les Bergersse traînèrent péniblement pendant cinquante représentations que ne galvanisèrent même pas les plaisanteries de Désiré au troisième acte et les suites administratives dont s’occupa la chronique.

Désiré, en effet, jouait un berger moderne qui montait à un moment donné sur un tonneau et qui déclarait qu'il s’'appuyait sur les principes de 1789. Désiré avait imaginé de faire se défoncer le tonneau et de tomber en disant : « Décidément, les principes de 89 ne sont pas très solides ». Le délégué du ministère de l'Intérieur, sous prétexte que cette facétie ne figurait pas sur le manuscrit et qu’elle était du crû de l'artiste, envoya au théâtre ce qu’on nommait alors un communiqué : c'était une amende infligée à Désiré. A vrai dire, les journaux de l'opposition, et notamment le Siècle, s'étaient emparés du geste de Désiré pour flétrir « la corruption impériale » et entonner leur habituelle philippique. Le comm üuniqué y mit fin. Maïs la pièce des Bouffes n’en éprouva aucun effet ascensionnel. Désiré se découvrit chaque soir respectueusement en parlant de 89 et de ses principes.

Ce fut en vain.

Cet insuccès découragea Offenbach de continuer

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à s'occuper des Bouffes ; le procès qu'il avait gagné l'avait réintégré, non dans l’administration effective, mais dans une espèce de conseil artistique de la société Hanapier, gérante des Bouffes. Les autres membres de la société étaient un financier nommé Troncin du Mersan et un amateur, le marquis de Saint-Denis. L'association fut dissoute ; et avec l’autorisation du liquidateur Lefrançois, Troncin du Mersan continua seul à l’exploiter pour céder le sceptre, en septembre, à Varcollier, le mari de madame Ugalde. La première manifestation de cette nouvelle direction fut, après deux ou trois mois d'hésitations qui se traduisirent par des recettes fort. maigres, la reprise d’'Orphée aux Enfers avec Cora Pearl dans le rôle de Cupidon.

On avait longtemps cherché un Cupidon. Cora Pearl, de son vrai nom Emma Cruch, une célébrité du boulevard, dont les équipages, l'hôtel tendu de soie, la salle de bain en onyx, les mille fantaisies défrayaient la chronique, se présenta avec son accent anglais, avec ses cheveux filasse. Varcollier, directeur des Bouffes, trouva la femme amusante. Le soir de la reprise tout Paris était là : le duc de Mouchy, Khalil-bey, le prince Murat, le duc de Hamilton, Pietri, les ducs de Sagan, de Richelieu, de Cossé- Brissac, les frères Ezpeleta, le prince Troubetzkoï, Emile Augier, de Gontaut-Biron, Vacquerie, Daru, Narischkine, le marquis de Caux, Nigra, Camille Doucet, etc., etc.., et les femmes à la mode, les Léonide Leblanc, Silly, Anna Deslions, Léontine Massin, Caroline Letessier, Giulia Barucei, Constance

Rézuche, Lucile Mangin, Marguerite Bellngé, Adèle Courtois, d’autres encore.

Cora Pearl fait ses premiers pas sur la scène ; elle estconstellée de diamants depuis la coiffure jusqu'aux chaussures — c’est une vraie exposition de bijoux. Mais elle est en proie à une peur affreuse, elle qui dans la vie n'avait peur de rien ni de personne. Elle commence, en l'accompagnant d’un geste tout à fait gauche, son couplet qu’elle pimente d’un fort accent britannique :

Jé souis Kioupidonn! Mon amour A fait l’école buissonnière.

Les amis applaudissent, crient bts, l’encouragent ; les gilets en cœur vont jusqu’à lui accorder « du chien ». Mais un autre soir, « l’orchestre est envahi par une bande d'individus à cheveux longs et des coups de sifflet interrompent..…. l'étoile. C’est le Quartier Latin, la jeunesse studieuse, toute « l’avantgarde de la pensée », qui fort noblement s’avise de protester au nom de la morale outragée. Cora Pearl répond par un pied de nez! ». Ce fut l’occasion d’un orage formidable dans la salle. Cora Pearl fut obligée d'abandonner son rôle : l'étoile avait brillé douze jours!

Offenbach se désintéressait de plus en plus des Boulfes avec la direction desquels il s'était définitivement brouillé. Débarrassé des liens qui l’attachaient au passage Choiseul, il s'occupe au Palais-

1, Figaro, 10 février 1867,

Raval des répétitions de la Vie Parisienne, aux Variétés de celles de Barbe-Bleue.

Au Palais-Royal, en attendant, il donne la reprise d'un petit acte, dont Meilhac et Halévy lui avaient fourni les paroles. Cet acte, le Brésilien, joué par Hortense Schneider, Brasseur et Gil Pérès, avait passé inaperçu au point de vue musical quand il avait paru pour la première fois sur l'affiche, le 9 mai 1863, car le nom d’Offenbach n’y figurait pas. Paris lui fut plus hospitalier quand sur le programme de réouverture en septembre 1866, parut le nom du compositeur ; et chacun freconna le refrain piquant: « Voulez-vous accepter mon bras », qui n’avait pas, on nesait pourquoi, porté sur le publie en 1863 ; c'était dureste la seule page que le compositeur avait jugé utile d'écrire ; mais, chaque soir, on bissait les quatre couplets de la chansonnette. |

Barbe-Bleue avait été prêt avant la Vie Parisienne. La première en fut donnée le 5 février 1866 aux Variétés. Le succès de la Belle Hélène avait rendu le public diflicile et la presse exigeante. Offenbach résolut de livrer bataille avec les mêmes artistes. Hortense Schneider ne se contentait plus de 2,000 francs par mois, « prix du vêtement destiné à couvrir les splendides épaules d'Hélène ». Sollicitée par le Chàätelet, elle allait accepter les 300 francs par soirée que lui offrait la direction Hostein : Hippolyte Cogniard se saigna et lui accorda le même cachet pour qu'elle pût rester aux Variétés et créer Boulotte, de Barbe- Bleue.

Dupuis, le beau Päris, n'était pas content de son

rôle de Barbe-Bleue, trop sérieux, sans aucun effet à en tirer, disait-il ; il n’assista même pas à la lecture de la pièce. Offenbach le fit venir rue Laffitte, lui joua, chanta, mima le rôle; et Dupuis, revenu de son opinion première, arriva satisfait dès la première répétition.

Orphée aux Enfers et la Belle Hélène avaient été la satire de la Grèce antique ; tout comme Geneviève de Brabant, Barbe-Bleue fut la parodie du moyen âge, et son succès ne fut pas moindre que celui de la Belle Hélène. La pièce n’a pas grand rapport avec le conte de Perrault. Le Barbe-Bleue de Meilhac et Halévy n'égorge pas lui-même ses femmes; c’est un joyeux compère qui les fait empoisonner par son chimiste attitré, Popolani. Il ne leur offre pas le fatal verre d'eau sucrée pour les punir, mais uniquement pour changer de sultanes. Du reste, Popolani, le coadjuteur, se garde bien d’exécuter les ordres de Barbe- Bleue. Il laisse vivre les femmes et se peuple un sérail à peu de frais. C’est, on le voit, à l’imitation de son maître; car Barbe-Bleue n’est pas cruel du tout. Quand la malheureuse Boulotte se traîne aux pieds de son sanguinaire mari et le supplie, éplorée, de la laisser en vie, Barbe-Bleue ne répond qu’un mot : « Je veux me remarier ». Il ne songe qu'aux

Amours nouvelles, Changer de belles, Changer tous les huit jours!

Or, quand au troisième acte, Barbe-Bleue s'aperçoit qu'il a été joué par Popolani et que les sept

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femmes sont là devant lui, ilest très embarrassé, mais aussi très heureux de marier ces sept femmes à sept chevaliers. C’est ainsi que se termine ce conte qui n’effraie pas les petits enfants comme la fable de Perrault, mais qui divertit les grandes personnes. Et

c'est aussi de cette façon que se justifie la réplique de Barbe-Bleue :

Je suis Barbe-Bleue, 6 gué!

Jamais veuf ne fut plus gai.

Il n’y a rien là, on le voit, de commun entre le Barbe-Bleue breton qui voulut égorger sainte Trophine, ou celui de Salzbourg, dont la légende prétend s'être emparée, et la bouffonnerie qui fut créée aux Variétés |

Le succès fut dû d’abord au livret tout à fait charmant, surtout au deuxième acte où les librettistes s'étaient laissés aller à toute leur fantaisie, avec cette cour du roi Bobèche dont l'étiquette est sans cesse mise à mal par des querelles de ménage.

La musique n’était pas moins irrésistible de drlerie. Le couplet d'entrée de Barbe-Bleue, le duo du début, la chanson de la « batifoleuse », l'air : « Ma première femme est morte », la valse du tirage au sort des rosières, au premier acte, les couplets exquis du bon courtisan :

Un bon courtisan s'incline,

Oui s'incline, oui s’incline, Tout autant que son échine, Son échine, son échine

Lui permet de s’incliner…

le morceau du baise-main, sont les pages saillantes du deuxième acte; et le grand duo de Boulotte et de Barbe-Bleue au troisième acte, demeuré comme un modèle de cocasserie, ainsi que le Lamento « Madame, j'ai perdu ma femme », montrèrent que le musicien

n'était pas à court d'inspiration au dénouement.

L'interprétation avait été d’une fantaisie formidable. Le rôle de Boulotte, tenu par Hortense Schneider, « la Malibran de la cocasserie musicale », dit le critique du Figaro, et Barbe-Bleue, par José Dupuis, représentent dans la pièce la partie opéra, la partie musicale; ils exigeaient des artistes de premier plan comme les deux chanteurs-comédiens que je viens de citer. Les personnages comiques ne le leur cédaient en rien comme importancé. Le roi Bobèche, c'était Kopp, qui avait réussi à camper un type de jocrisse, grave comme un âne qu'on étrille, philosophe, sceptique, pince-sans-rire, bon enfant et paternel. Le comte Oscar était Joué par Grenier (l'ex-Chalcas) qui en faisait une caricature énorme d'ampleur; Grenier était célèbre par un cartilage qui lui servait de nez; il avait des os si friables qu'il se cassait parfois un bras ou une jambe sans presque s’en apercevoir. Christian disait de lui :

—— C'est un artiste bien trempé, mais pas JuSqu'aux 05.

Popolani était échu à Couder, de son vrai nom Courtecuisse, un comédien dont l’entrain était proverbial; Hittemans joua le prince Saphir; Aline Duval, la belle Duval, fut Clémentine, la femme du roi Bobèche; et j'allais oublier les petits rôles

d'Alvarez et de Fleurette (la princesse Hermia), confiés à Hamburger et à mademoiselle Vernet.

Est-il utile d'ajouter que les attaques contre Barbe-Bleue — on essaya de voir par-dessus l’extravagance amusante du livret un esprit frondeur auquel Meiïlhac et Halévy n'avaient nullement songé — commencèrent dès le lendemain de la première. Le roi Bobèche était particulièrement pris à partie par certains journaux, visé par d’autres qui profitaient de tout et de n'importe quoi pour fronder le pouvoir. Barbe-Bleue ne servit pas de bouclier aux spectateurs; le public, au contraire, s’y divertit à pleines ‘ salles. Le public, en bon courtisan, comme il est dit dans la pièce, s’inclina devant le franc succès d'une œuvre qui n'avait eu d'autre but que de divertir et de charmer.

Et voici que le 31 octobre de la même année, en compagnie des mêmes auteurs, Offenbach remportait un triomphe non moins éclatant avec la Vie Parisienne, au Palais-Royal.

Tous les directeurs de théâtres de Paris préparaient alors la pièce qui devait faire recette pendant l'Exposition de 1867 en voie d'organisation. Plunkett avait voulu devancer ses collègues, on le voit, par cette date du 31 octobre 1866. IL avait imposé une seule condition aux trois collaborateurs : c'est que personne autre que les acteurs choisis dans la troupe du Palais-Royal ne pourrait interpréter la nouvelle

pièce. Meilhac, Halévy et Offenbach acceptèrent ce contrat. Meilhac et Halévy reprirent comme canevas de leur pièce une idée qu'ils avaient jetée dans le Photographe, un de leurs vaudevilles en un acte joué au même théâtre le 24 décembre 1864 et passé inaperçu. Quant à Offenbach, il écrivit, pour la presque aphonie de Brasseur, pour la totale extinction de voix de Hyacinthe, pour le fausset de Gil Pérès et pour l'organe nasillard de Lassouche, comme s’il eût eu à sa disposition les voix musicales et très artistement conduites d’un Dupuis au d’un Berthelier. IL y eut une seule interprète qu’on ne put pas recruter au Palais-Royal : c'était celle qui devait faire la Gantière du troisième acte. On s’adressa à Zulma Bouffar.

Jamais pièce ne fut répétée dans une atmosphère plus hostile que la Vie Parisienne. Personne ne présageait un succès : une comédienne même, mademoiselle Paurelle, ne voulut pas se faire faire de robe nouvelle, tant elle croyait que la pièce n'aurait que les trois représentations réglementaires. Halévy et Meilhac avaient eux-mêmes subi l'influence du découragement général et semblaient disposés à abandonner la lutte. Offenbach, lui d'habitude si sensible, était plus rassuré. Voici le billet qu'il adressa à Hortense Schneider pour l'inviter à la première :

(Ma chère amie,

€ Je sais que Meilhac s’est chargé de ta loge — il fallait bien que tu sois à notre première. Une première de moi, sans mes filles chéries, Hélène et Boulotte, aurait

été une chose impossible. À demain donc; j'espère que tu useras plus d’une paire de gants en applaudissant les choses adorables que j'ai faites dans notre Vie Parisienne. « À ces jours-ci notre lecture.

€ Ton père affectueux, « Jacques OFFENBACH.

« Mardi ».

Hortense Schneider m'a conté qu’elle s’est très chaleureusement acquittée de la mission que lui avait confiée son auteur favori. Elle a ajouté qu’elle n’était pas la seule et que la princesse de Metternich, qui se trouvait dans la loge voisine, ne fut pas moins endiablée à faire éclater ses gants blancs.

La Vie Parisienne est comme une façon de canevas destiné à donner aux provinciaux et aux étrangers une idée de ce qu’il pouvait y avoir de pittoresque dans Ja Ville-Lumière.

La Baronne ne dit-elle pas dès le premier acte :

Je veux, moi, dans la capitale, Voir les divas qui font fureur,

Voir la Patti dans Don Pasquale Et Thérèsa dans le Sapeur.

Voici une lointaine affabulation de cette pièce qui ne peut que perdre à être racontée — peut-on analyser la poussière magique qui diapre les ailes d’un papillon ?

Le naïf baron suédois de Gondremark et sa très jolie femme débarquent à Paris. Le vicomte Raoul de Gardefeu s'empare d'eux pour leur faire les honneurs de la capitale. Il les installe dans son propre logis et leur fait croire qu'ils habitent le

Grand-Hôtel ; mais Gondremark se fâche à peine : ne s'est-il pas amusé? Et Gardefeu continue; il organise pour le couple une fête chez l’Amiral suisse, dont les invités sont tous des valets et des femmes de chambre endimanchés; il les mène dans un salon du Café Anglais. Et Gondremark s'amuse, s'amuse de tout. Et c'est là en somme, sous la fantaisie burlesque de la trame, toute la philosophie de la pièce.

Autour du baron de Gondremark gravitent des types, des fantoches, qui sont devenus pour ainsi dire classiques * Bobinet et le vieux Gardefeu qui représentent la blague parisienne et l’indulgence avertie; c'est ensuite la petite gantière, Gabrielle, qui se métamorphose en grande dame et prouve l'adorable souplesse de la Parisienne à ne jamais rester au-dessous du rang le plus élevé qui lui peut échoir.

Enfin, au milieu de toute cette pimpante folie de la Vie Parisienne, il y a une délicieuse pointe de mélancolie : c’est la fameuse lettre à Métella’ par par laquelle le comte de Frascata recommande son vieil ami Gondremark à cette gracieuse personne. Il y a dans ce billet tout parfumé de griserie je ne sais quoi d'attendri et de délicieusement dolent : être vieux ce nest rien, être blasé ce n’est pas grave; mais quitter Paris voilà ce qui cause de la peine. |

Et c'est là toute la morale de la pièce : c’est un

1. Métella était une enfant jaillie du cerveau de Meilhac et Halévy, qui avaient fait jouer au Vaudeville, le 24 novembre 1862, une petite comédie, intitulée la Clef de Métella. Dans cet acte, Métella était aussi une demi:mondaine — on disait alors « une demoiselle ».

hommage délicat à Paris, à tout ce que la vie parisienne présente de capiteux et d’atirayant.

La partition est, par l'originalité et la variété de ses trouvailles mélodiques, par la verve de son inspiration, par sa richesse harmonique, par sa puissance rythmique, une des mieux venues du riche répertoire du maître. Un autre musicien aurait épinglé sur toutes ces scènes épisodiques de simples couplets de vaudeville. Offenbach s’est laissé enlever par le sujet et il a composé de la musique qui a le laisser-aller, la bonne humeur, le charme d’un Mozart endiablé. Dès le lever du rideau, le chœur des employés met l'auditeur en gaîté; puis voici les jolis couplets de Bobinet « Elles sont tristes les marquises », qui se terminent par le joli duo, si fin, de Bobinet et Gardefeu : « Repeuplons les salons du faubourg Saint-Germain »; et l’amusant trio de Gondremark, de la baronne et de Gardefeu sur les attractions de Paris. Et le tout est couronné par ce finale: » Tous les étrangers vers toi s’élancent, Paris! » qui est un hymne enfiévré, une bacchanale. Au deuxième acte, c’est le duo de la Bottière et du Gantier, si gai et si tendre; puis le duo du baron et de Gardefeu « Portez la lettre à Métella » en un mouvement de boléro si entraînant, et le délicieux rondeau de la lettre exquise que lit Métella, un chefd'œuvre de douce émotion et de joie, où la musique est le parfait vêtement du couplet, et le finale échevelé du dîner avec l’air si amusant de Gabrielle et la reprise du chœur : « Es-tu content, son colonel? » Il faudrait tout citer, et Les couplets de la Parisienne et

l’ensemble formidable du troisième acte, à la fête chez l’Amiral suisse, « Son habit a craqué dans le dos », et le crescendo formidable « Tout tourne, tout danse », qui est comme le vertige d'une époque, le délire d’une civilisation. Il semblerait que le dernier acte dût être essoufflé après un pareil élan musical : le chœur des garçons de restaurant « Fermons les yeux » et le délicat rondeau de Métella « Ohé! les heureux du jour » montrent qu'Offenbach savait à merveille l’art des contrastes.

La Vie Parisienne réunit une pléiade d’interprètes dont on ne savait pas dire s'ils étaient faits pour leurs rôles ou si leurs rôles avaient été faits pour eux, tant ils étaient remarquables les uns et les autres. C'était Zulma Bouffar qui chantait et jouait Gabrielle; Céline Montaland était éclatante de beauté dans la Baronne de Gondremark ; Métella, c'était Honorine, détaillant le couplet à souhait, intelligente et spirituelle à l’extrême ; qui se doutait alors qu’elle serait effroyable de laideur et de vice dans la reprise du rôle de la Frochard, des Deux Orphelines ? Les autres femmes de la Vie Parisienne étaient madame Thierret (madame de Quimper-Karadec), mesdemoiselles Paurelle (Pauline) dont nous avons parlé plus haut, et Léontine Massin (madame de Folle-Verdure). Les hommes ne le cédaient en rien comme excellence à la troupe féminine : Brasseur jouait les trois rôles du Brésilien, de Frick et de Prosper; Hyacinthe était le baron de Gondremark; Gil Pérès, pince-sans-rire, distingué, désenchanté, ahuri, fut Bobinet; Priston, avec son perpétuel enrouement et aussi sa malice,

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créa Gardefeu; enfin Lassouche trouva le moyen de se faire remarquer dans le simple petit rôle d'Urbain, le chef des garçons — c'était le temps où les vrais acteurs ne mesuraient pas les répliques au mètre et n'avaient qu'un seul but : contribuer à la supériorité d’une troupe et d’un spectacle.

Et ce fut grâce à ce choix d'artistes, que la Vie Parisienne vit défiler au Palais-Royal tout Paris d’abord, puis le monde entier. Et cela dura un an.

L'Exposition de 1867, en effet, va ouvrir ses portes. Comme tous les théâtres, les Variétés veulent attirer une partie de cet univers qui vient autant pour admirer la splendeur de la France dans ce palais du Champ-de-Mars, résumé des progrès du commerce et de l’industrie, que pour goûter à la griserie de Paris, pour voir les jolies femmes qui poussent entre les pavés... ou s’y promènent, pour entendre les flons-flons de l’opérette et les refrains du Café-concert. C’est la Grande-Duchesse de Gérolstein qui sera aux Variétés la pièce de l'Exposition, tout comme la Vie Parisienne fait florès au Palais- Royal.

La Grande-Duchesse s'appelait d'abord la Chambre Rouge; Meilhacet Halévy, d'accord avec le musicien, ont estimé à juste raison que ce dernier titre manquait de panache.

On s'était mis au travail en décembre, car il fallait

être prêt pour avril, moment où allait commencer à se déverser sur Paris la pluie d’or attendue.

Les répétitions s'étaient déroulées sans trop d’incidents ; il semblait qu'Hortense Schneider et Offenbach eussent fait abandon de leurs nerfs avant de pénétrer dans le théâtre. Dupuis, Grenier, Couder, Kopp, tous se déclaraient enchantés de leurs rôles, et la diva n'était pas moins ravie que ses camarades, tant librettistes et musiciens lui avaient fait la part belle. |

La première eut lieu le 12 avril. La veille il avait fallu répéter devant la sévère Anastasie. Hortense, la pelisse sur l’épaule, le talpack de hussard sur l'oreille, la cravache à la main, aobtenu un gTOS SUCcès. Le censeur présent a lui-même daigné rire comme les autres invités. Il avait caché son jeu.

Le lendemain, les habitués des premières attendaient les trois coups frappés par le régisseur, qui étaient pour le chef d'orchestre le signal d'attaquer l'ouverture... Rien... Sur la scène les soldats de la Grande-Duchesse étaient alignés pour le chœur du début. On entend le bruit d’une dispute. Voici ce qui s'était passé : |

La Grande-Duchesse la veille avait arboré sur son magnifique costume l’ordre de Gérolstein, un ordre quelconque qu'elle avait composé d’un grand-cordon fantaisiste et d’une croix bizarre, le tout soigneusement recruté chez un antiquaire et chez les spécialistes qui tiennent boutique au Palais-Royal. Or le censeur Zélé avaitimaginé que cet ordre baroquement assemblé déplairait à l'Empereur et au grand-chan-

celier de la Légion d'honneur. Il signifia à la direction des Variétés l'interdiction officiellement apostillée d’exhiber cette décoration. Personne n’osait transmettre la défense à Hortense Schneider. Offenbach se chargea de la mission. Et quand la diva descendit de sa loge avec son large ruban qui s’étalait sur la poitrine, avec sa croix d’argent au côté, il lui communiqua l’ukase. J1 est aisé de deviner quel fut l'accueil d'Hortense Schneider. L'artiste grinça des dents, sanglota, et finalement dit qu'elle ne jouerait pas la pièce.

Les spécialistes du théâtre sont généralement peu émus par ces amours-propres d'interprètes vexés, de jolies femmes contrariées. Offenbach ne perdit pas la tête ; il donna au chef d'orchestre le signal pour commencer. « Fut-ce l’entrain de sa musique? Fut-ce le sentiment du devoir?... Je ne sais pas », me raconta un jour plaisamment Hortense Schneider, « mais comme un cheval de cirque qui entend la polka sur laquelle il doit tourner sur la piste, Je séchai mes larmes; et quand le rideau se leva, j'étais souriante. » Anastasie du reste ne perdait rien pour attendre : l'année suivante, le portrait d'Hortense en Grande-Duchesse figurait au Salon avec l’ordre que dame Censure avait osé prohiber!!

Meilhac et Halévy avaient imaginé l’affabulation que voici : |

Dans la principauté de Gérolstein, la Grande-

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