‹ Offenbach 1923Chapitre 25 sur 54 · Ce portrait est de Pérignon et orne encore aujourd'hui le · texte numérisé non relu

Ce portrait est de Pérignon et orne encore aujourd'hui le

boudoir du premier étage dans l'immeuble 123, avenue de Versailles, et légué par la diva à l'Orphelinat des Arts.

Duchesse a confié le commandement de son armée au général Boum. Elle passe ses troupes en revue quand elle remarque un magnifique soldat, Fritz, beau comme un astre, bête comme son sabre. Fritz devient le favori et monte en grade : sergent, comte, général en chef, il franchit pour ainsi dire sans coup férir tous les échelons de la hiérarchie et il remplace le général Boum qui tombe en disgrâce. Il finit par soulever l'envie, et un complotle menace. Mais Fritz au fond est un cœur honnête : il devait se marier avec la petite paysanne Wanda ; la fortune s’offrait à lui s’il acceptait les faveurs de la Grande-Duchesse sil renoncera à cette dernière plutôt que de manquer de parole à Wanda qu'ilépouse. Dès la nuit de ses noces il est l’objet de mille farces de la part de celle dont il a excité le dépit : on lui donne des aubades, des sérénades, il est envoyé à la tête de quelques soldats pour attaquer un château voisin. Là il est pris pour un galant, il reçoit une volée de coups de bâton, il perd ses grades aussi facilement qu’il les a gagnés, el son successeur est nommé : c’est le baron Grog. Mais lorsque la Grande-Duchesse apprend que le baron est marié et père d’une nombreuse famille, elle lui enlève le sceptre du commandement, et le général Boum remonte en selle.

Il y a là, sous la drôlerie superficielle de la pièce de Meilhac et Halévy, mieux que du vaudeville. La Grande-Duchesse de Gérolstein est la parodie de l’esprit militaire déformé, de l'amour du galon, du plumet, de la fanfreluche. La Grande-Duchesse à des

ancêtres dans le théâtre latin : le général Boum, c’est

Pyrgopolinice du Miles gloriosus, de Plaute, l'officier fanfaron. Regardez le général Boum : c'est le « dur à cuire », c'est, soyons encore moins respectueux, « la vieille culotte de peau » que Leroy plus tard nous présentera sous le nom du colonel Ramollot. Ses énormes bottes évasées le forcent à écarter formidablement les jambes ; son habit chamarré, son panache exorbitant, ses sourcils en accent circonflexe, sa voix de rogomme, tout conspire à le rendre risible. Un bruit se fait entendre, on sonne, quelqu'un éternue. Boum s'écrie aussitôt : « Où est l'ennemi? Où est l'ennemi? » On lui offre une prise de tabac : « Je ne prise pas de ce tabac-là ! » dit-il; il tire en l’air deux coups de pistolet et il hume avec volupté l’odeur de la poudre — c’est là son seul tabac. On lui demande son plan pour la guerre qui va commencer, il répond :

— Rien de plus simple. Voyez-vous, Altesse, l’art de la guerre peut se résumer en deux mots : couper et envelopper.

— Comme la galette, alors? dit spirituellement la Grande-Duchesse.

Telle est la caricature du général Boum.

En face de ce bravache, Meilhac et Halévy ont campé un naïf, un Jocrisse, l’amoureux de la petite Wanda, qui représente le bon sens, le sens commun. La Grande-Duchesse lui demande à lui aussi son plan de campagne :

— Oh! c’est bien simple, réplique-t-il, nous nous mettons tous ensemble, nous allons au-devant des autres, nous les rencontrons et nous cognons de toutes nos forces.

— Et vous gagneriez la bataille? reprend la Grande- Duchesse.

— Ou je la perdrais tout comme un autre, dit Fritz.

Hélas ! rien n’est plus vrai. Et voyez la suite : quand il a battu l'adversaire grâce au statagème des bouteilles qui ont enivré l’armée ennemie, il est consacré grand général; mais il a l'audace de repousser l'amour de la Grande-Duchesse, et c’est une femme qui le précipite dans le néant d’où elle l'a tiré. Il rend à la souveraine « le sabre de son père », ce sabre qu'il a rapporté cabossé, ébréché, non pas parce quil s’est battu, mais parce que les coups de bâton d’un mari jaloux ont ainsi abimé ce souvenir de famille.

Il y a, sous toute cette fantaisie extravagante, toute une philosophie cachée qui l’a prolongée jusqu’à nous, qui l'empêchera de se faner et qui, même à la lecture, sans le secours de la représentation, nous fait sourire, nous fait rire, et nous charme encore aujourd'hui.

Le livret seul aurait suffi au succès; la partition d'Offenbach ne le lui cède en rien: elle abonde, comme ses sœurs, en pages devenues classiques, qui, même détachées de leur cadre, ont leur valeur intrinsèque. Quand elles ne se recommandent pas par leur force comique, quand elles ne parodient pas des scènes d’opéras, comme le chœur des conjurés qui semble faire un pied de nez à la Bénédiction des Poignards, des Huguenots, elles seraient dignes d’être tombées de la plume d’un de nos grands classiques.

PA

Ce sont, au premier acte, les couplets du « Piff! Paff! », le rondeau : « Ah! que j'aime les militaires! », l'air de la Gazette de Hollande, la chanson du sabre; au deuxième acte, l’air des billets doux, l’amusant récit de la bataille, le duo de la Grande-Duchesse et de Fritz, et la bacchanale du « Carillon de ma grand’mère », dont le mouvement est endiablé! puis au troisième acte,-les couplets : « Tout cela pour que cent ans après », le quintette : « Sortez de ce couloir », la ravissante légende : « Ah! mon aïeul, quand il buvait » ; autant de morceaux où la verve, l’originalité, l'inspiration se sont dépensées en belle humeur et en ravissement.

Paris fit à la Grande-Duchesse le même accueil qu'il réservait aux souverains accourus pour visiter l'Exposition. Offenbach était consacré roi de l’opérette, Hortense Schneider en était la reine. La presse ne tarit pas d'éloges. Sarcey dit dans son compterendu de mai 1867 dans le Journal Illustré : « Les Variétés sont dans la joie du triomphe. Elles ont donné la Grande-Duchesse de (érolstein, une sœur cadette de la Belle Hélène et de Barbe-Bleue, et cette nouvelle bouffonnerie a réussi autant et plus que les deux autres. ».

Les artistes partageaient le succès des auteurs : Dupuis (Fritz), Couder (le général Boum), Grenier (le prince Paul), Kopp (le baron Puck), Baron (le baron Grog) et mademoiselle Garait (Wanda). Hortense Schneider est surtout louée « pour le bon goût qu'elle montre dans l’excentricité la plus folle ». Et c'est alors le défilé des empereurs, des rois et des

156 nu OFFENBACH

princes qui viennent acclamer l'interprète comme si elle était une vraie Grande-Duchesse, une collègüe. Faut-il les citer? C'est l'Empereur, accompagné de l'impératrice ; c’est Le prince de Galles et la duchesse de Manchester, le roi de Grèce, le prince royal de Prusse, l'empereur de Russie, les rois de Suède, de Portugal, et Ismaïl-Pacha, vice-roi d'Egypte; Adolphe Thiers, Bismarck et de Moltke, font trêve aux préoccupations de la politique étrangère pour passer une soirée aux Variétés. Le grand-duc Wladimir, fils du tzar, envoie à l'ambassade de Russie un télégramme ainsi conçu : « Voudrais voir Schneider dès premier soir ». Et le protocole, ne connaissant que le protocole, délègue à l'arrivée de l'illustre personnage Henri Schneider, le président du Corps législatif. Ah ! qu'il serait intéressant de connaître le récit exact de cette déconvenue!!

La Grande-Duchesse poursuit jusqu'au 5 décembre sa triomphale carrière, interrompue un seul soir, à la 26° représentation, par l'accident arrivé à Grenier. En jouant à saute-mouton, au finale du 2° acte, Grenier, dont nous: avons dit? combien les os étaient friables, se déboîte la jambe; et c’est Nélaton, le chirurgien de l’empereur, envoyé par M. de Morny, qui le remet sur pied.

1. Les Leltres à une aulre Inconnue (6 juin 1867), de Prosper Mérimée, parlent d’une rivalité à propos des hommages que le père et le fils adressaient à la diva. Dans certains petits journaux du temps on fait même allusion à une scene plus que vive qui aurait eu lieu entre le tsar et son ffils dans le passage des Panoramas.

Page 1