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La direction du Palais-Royal, mise en goût par le succès de la Vie Parisienne, avait commandé aux trois auteurs une nouvelle opérette. Ce futle Chdteau à Toto, dont la première fut donnée le 6 mai 1868.
Après avoir raillé la Grèce et le moyen âge, Meilhac et Halévy avaient eu l'idée de s’en prendre aux préjugés de la noblesse. Le sire de Crécy-Crécy est l'héritier de la haine de sa famille contre les la Roche- Trompette; il entretient sa fille dans ce sentiment que, bien entendu, elle abandonnera pour laisser parler son cœur. La pièce se perd en épisodes dont quelques-uns sont fort plaisants. Le vieux Crécy- Crécy ne peut entendre prononcer le nom d’HenriIV sans soulever respectueusement son tricorne :
— Je l’aimais, ma fille, dit-il plein de déférence.
— Le Vert-Galant, mon père? répond pudiquement la jeune fille.
— Embrasse-moi pour ce mot, s’écrie le père.
C'est là du meilleur Meilhac et Halévy. Malheureusement toute la pièce ne se tient pas à cette hauteur. Elle ne rebondit que lorsque le vieux noble revient au troisième acte en facteur rural, chantant une chanson des plus cocasses.
On peut dire que cette chanson est un des rares moments de gaîté musicale de la pièce; la partition est courante, coulante, mais elle n'apporte aucun élément nouveau dans l’œuvre du maître. Mesdames Zulma Bouffar, Alphonsine, Paurelle, Worms, avec Gil Pérès, Brasseur, Hyacinthe, Lassouche, défendirent courageusement ces trois actes.
Pendant ce temps, le théâtre des'Bouffes avait
périclité sous la direction Dupontavisse et Lefranc. Jules Noriac avait repris la succession en ramenant sur la scène du passage Choiseul l’opérette d’Offenbach : c'était l’Z/e de Tulipatan, de Chivot et Duru, bouffonnerie en un acte, qui justifie fort bien son appellation. Transportées sur le papier, les plaisanteries du genre de celle que je vais citerne disent pas grand'chose ; elles ont énormément diverti le public qui assistait à la réouverture le 30 septembre 1868. Le roi de Tulipatan croit successivement avoir d’abord deux fils, puis deux filles, ensuite deux fils et deux filles, puis enfin ni fils ni filles. Il cherche alors à prendre une moyenne : il s’égare en ces calculs de (hautes mathématiques » et ilcompte à part : € Quatre Ôté de zéro, c’est impossible; j'emprunte un qui vaut dix, etilne me reste rien. » Ce fut dans la salle un rire inextinguible; les bravos allèrent aussi à l'amusante partition d'Offenbach qui eut pour interprètes Berthelier, Bonnet, Limonet, Taranne, Victor, mesdames Thierret et Castello. Les couplets du Tintamarre, le chœur et la chanson du canard et la barcarolle bouffe : « Dans Venezia la belle » avec ces paroles burlesques « T’auras beau geindre, il ne sera jamais le mien », firent la joie de la représentation.
Dans la même soirée on donnait une autre première d'Offenbach, le Fifre enchanté. Le Fifre enchanté avait été joué en juillet 4864 à Ems sous le titre du Soldat magicien, paroles de Nuitter et Tréfeu. Il y a dans cette œuvre un quintette de tout premier ordre : « Ça sent la truffe », qui s'apparente aux
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OFFENBACH Dessin de Gustave Doré (Le Journal Illustré, Octobre 1867, p. 317)
plus parfaites inspirations de l’auteur de la Grande- Duchesse.
Six jours plus tard, le 6 octobre 1868, la première de la Périchole avait lieu aux Variétés.
Qu'est-ce que ce titre la Périchole? Ce n'était pas un mot inventé par Meilhac et Halévy. La Périchole a existé, ce fut une artiste célèbre dans les fastes du théâtre espagnol. Son nom véritable était Micaëla Villegas*; elle vécut au Pérou, son pays natal; elle joua à Lima. Un jour elle avait été mandée au palais par le vice-roi; très capricieuse, très orgueilleuse, elle fit à ce gouverneur une réponse déplaisante, et on entendit le vice-roi courroucé s’écrier quand elle fut partie : « Perra Chola! », ce qui signifie « chienne d'indigène ». Et le lendemain quand on colporta le nom de celle qui avait osé tenir tête à un si haut personnage, on ne la désigna plus que sous le nom de « la Périchole® ».
En 1826, Prosper Mérimée s'était emparé de l’aventure de Micaëla Villegas pour en faire une pièce qu'il fit paraître dans le Théätre de Clara Gazul. Ce recueil était une de ces mystifications littéraires alors à la mode : Clara Gazul était une soi-disant
1. Dans un article des plus intéressants, publié par le Figaro (suplément du 21 mars 1929), M. Robert de Flers a retracé l’histoire vraie de cette comédienne.
2. Comment prononcer le mot Périchole? Meilhac voulait qu'on prononçât le ch comme dans «écho ». J'ai entendu Sarcey entamer à ce sujet une longue discussion : il s’était renseigné auprès d'Es-
pagnols et il disait d’après eux que le ch se prononce toujours comme dans « Sancho ».
femme de lettres espagnole dont Prosper Mérimée avait traduit les œuvres. La pièce où était mise à la scène la Périchole s'appelait le Carrosse du Saint Sacrement. Arsène Houssaye, qui était administrateur de la Comédie-Française, voulant donner un échantillon du talent d'auteur dramatique de son ami Mérimée, avait choisi l’acte en question pour être représenté aux Français. Le Carrosse n'eut aucun succès et quitta l'affiche au bout de cinq représentations : la pièce n’était pas mûre pour le public qui n'en comprit sans doute pas l'ironie. Le théâtre du Vieux- Colombier, qui l’a reprise en 1920, a rencontré là un succès qui ne s’est pas ralenti.
La pièce de Meilhac et Halévy n’a rien de commun avec celle de Prosper Mérimée. En août 1868, les deux auteurs du livret avaient donné connaissance à Hortense Schneider de la création qu'elle allait faire aux Variétés. Les études commencèrent en septembre dans le calme, dans le plus parfaitaccord; à peine, un jour, Hortense rendit-elle avec quelque dépit son rôle au compositeur pour une observation musicale faite sur un ton un peu vif; le soir même elle redisait au piano l'air de la lettre de la Périchole, et aussitôt elle avait oublié son accès de nerfs, sa démission. Oh! ce motif de la lettre, tendre et enivrant à l'égal d’une phrase de violoncelle, comme il est charmant! Quelle suavité, quelle légèreté et quelle délicieuse pointe de sentiment! Le lendemain de la première, tout Paris le chantait. Les auteurs du livret avaient, pour écrire cette adorable lettre, transposé le billet que Manon, dans le roman de l'abbé Prévost; envoie
à Des Grieux : « Je te jure, mon cher chevalier, que tu es l’idole de mon cœur et qu'il n’y a que toi au monde que je puisse aimer de la façon dont je t'aime! Mais ne vois-tu pas, ma pauvre chère âme, que dans l'état où nous sommes réduits, c'est une sotte vertu que la fidélité? Crois-tu que l’on puisse être tendre lorsque l’on mange du pain? La faim me causerait quelque méprise fatale; je rendrais quelque jour le dernier soupir, en croyant en pousser un d'amour... » Etles versiculets de Meilhac et Halévy chantent aussi tendrement que la musique d'Offenbach :
O mon cher amant, je te jure
Que je t'aime de tout mon cœur; Mais, vrai, la misère est trop dure, Et nous avons trop de malheur.
On ne saurait être bien tendre, Alorsque l’on manque de pain;
A quels transports peut-on s'attendre En s’aimant, quand on meurt de faim ?
Je suis faible, car je suis femme,
Et j'aurai rendu quelque jour
Le dernier soupir, ma chère âme, Croyant en pousser un d'amour.
En prose ou en vers, tout cela était joli au possible. Mais si invraisemblable cela soit-il, le soir de la première, couplets et musique passèrent inaperçus.… aux fauteuils; ce furent les galeries supérieures, si j'en crois les dires d'Hortense Schneider, qui firent le succès. On peut expliquer cet accueil froid par cette hypothèse que les spectateurs des Variétés venaient pour s'amuser et que le premier acte n’a rien de bouffon : ce Piquillo qui veut en finir avee
la vie parce qu'il a été abandonné par la Périchole, ce Piquillo qui meurt de faim, c’est presque du drame. La musique, heureusement, est gracieuse au possible.
Exposons le sujet de la pièce :
Le premier acte montre la fameuse chanteuse des rues avec son amant Piquillo, l’un aussi gueux que l'autre. Piquillo, sur la place publique où se donne une fête, va chercher fortune; quand il revient, la Périchole a disparu; elle lui a laissé en partant la lettre dont nous venons de parler. Piquillo est désolé; il accroche une corde à un clou, son cou à la corde et il monte sur un escabeau. Au moment de pousser l'escabeau du pied, il hésite parce que. pousser un escabeau du pied est une chose délicate. À ce moment arrive en courant un homme, qui, sans prendre garde, bouscule l’escabeau. Piquillo reste pendu, on vient le décrocher, et son premier mouvement en rouvrant les yeux est de dire :
— Quel est l’imbécile qui a donné un coup de pied dans l’escabeau?
Cet imbécile c’est le conseiller du roi, venu chercher quelqu'un qui serait disposé à épouser une femme les yeux fermés. Il expose à Piquillo qu'il vaut mieux être marié que pendu. Piquillo hésite, car il aime la Périchole quoiqu'elle l'ait trahi; et il ne se doute pas que c’est précisément cette femme qu'on va lui donner en mariage.
Comment se fait-il que l'on veuille lui faire épouser la Périchole ? Le roi a emmené la chanteuse dans sa petite maison,fmais il ne peut la présenter à la Cour que si elle a un chaperon pour répondre d'elle. Il a
5] à » ; À en L'APOGÉE DE LA MUSIQUE BOUFFE 169
donc ordonné qu'on lui trouve un mari qui ne sera un mari que pour la forme. La Périchole n'accepte pas d'emblée, car elle aussi, elle aime son Piquillo. Pour les convaincre tous deux, on les grise, le roi et ses courtisans se grisent, et c’est le chœur de l'ivresse qui commence. La Périchole elle aussi ne se tient guère mieux que les autres et ce sont alors les couplets délicieux dont nous reparlerons tout à lhenrer:
Je suis un peu grise; Mais chui!
Faut pas qu’on le dise!
Chut!
Au deuxième acte, l’action s’égare et s'étire, mais la musique parle si éloquemment lorsque le livret ne trouve pas grand chose à dire!
Il faut en convenir, sans vouloir rabaisser aucun des collaborateurs d’Offenbach : si spirituelles que fussent leurs pièces, la vraie dépense de grâce, d’esprit et de gaîté, le vrai génie de la mélodie et de la bouffonnerie résidaient dans la partition. Edmond Tarbé, en sa critique de la Périchole parue dans le Gaulois, avait fort justement dit à ceux qui reprochaient à Offenbach de chanter toujours la même chanson : « La muse du maëstro est vêtue d'une robe de moire aux tons changeants ; c’est toujours la même robe, ce n'est jamais le même reflet. »
Quelle partition est plus délicieusement bariolée que celle de la Périchole! Dès le lever du rideau la musique pétille, sémille, sautille ; c’est le chœur de
fête qui boit en l’honneur du vice-roi, et dans ce chœur s'intercalent les couplets des trois cousines, des trois aimables cabaretières qui vendent et versent du vin. Et voici qu’apparaît le gouverneur de Lima, Don Andrès de Ribéra, qui chante les amusants et mystérieux couplets de l’Incognito. Puis c'est la Périchole et Piquillo, en mendiants, la guitare en bandoulière, esquissant le duo-complainte de l'Espagnol et de la Jeune Indienne qui se termine par le fameux € I grandira, car il est Espagnol », devenu aussi classique dans l’opérette que le « Qu'il mourût » du C1d. Et c'est enfin la chanson de la lettre, une de ces inspirations où la qualité du sentiment, où la vérité de l'intonation, où le pathétique tendre, si bien fondu avec le texte du livret, nous transportent dans le domaine de l'émotion simple, sincère, sur les hauteurs où plane le génie. Mais Offenbach était un homme de théâtre trop avisé pour terminer un acte sur une page triste, si parfaite qu'elle fût ; et c’est la scène du mariage et de la griserie. Ces couplets dela Périchole : « Ah! quel dîner je viens de faire! » avec leur discret accompagnement de flûte et hautbois, Offenbach les avait soignés, couvés, et il les avait recommandés à Hortense Schneider.
— Surtout, n'appuie pas, lui disait-il. Un geste de trop, 'et.c'est fu! |
Quand Hortense arriva à la première répétition, elle était très émue, elle s'attendait, m'’a-t-elle raconté, à un de ces orages coutumiers dans le travail nerveux du théâtre. Et lorsqu'elle eut achevé ses
deux couplets, Offenbach, enthousiasmé, de venir l’embrasser en lui disant :
— Pas un accent de plus, mon enfant, ma chérie! C'est parfait ainsi!
Heureux compositeur qui avait rencontré de pareils interprètes! Seuls, les chœurs et l'orchestre lui donnèrent des soucis pendant ces répétitions.
Le deuxième acte n’est pas moins riche de musique avec sonentracte-valse, avec les couplets de Piquillo renforcés par le chœur « Les femmes, les femmes, il n’y a qu’'ça », qui ont fait le tour du monde, avec le chœur des seigneurs « Quel marché de bassesse ! » qui parodie si drôlement la Favorite, avec la chanson de la Périchole : «Mon Dieu! que Les hommes sont bêtes! », où sous le comique se dissimulent la richesse et la fermeté du style d'Offenbach et la déclamation lyrique la plus exacte. Et cet acte se termine par un de ces finales éblouissants dont le musicien possédait le secret, avec le galop de l'arrestation « Sautez dessus ! » et le rondo des « Maris ré- », des « Maris cal-», des « Maris ci-», des « Maris trants, » d'une si amusante prosodie. Au troisième acte, on remarque le joli air de Piquillo : « On me proposait d’être infime », le duo dela Périchole et de Piquillo qui s’enchaîne avec les couplets de l’Aveu : « Tun'es pas beau, tu n’es pas riche », où l'esprit du musicien s'affirme d’abord en une façon de récitatif impérieux pour se fondre dans cette phrase exquise de tendresse : « Et pourtant, je t'adore, brigand » ; ce n'est pas une romance, ce n’est pas un air superficiel, ce n'est pas solennel, c’est la vie même traduite par la musique.
De telles pages ont peut-être paru autrefois être trop neuves pour leur temps ; elles sont aujourd’hui dans la vraie note de la comédie lyrique gaie. Elles ont pour les anciens le don d'évoquer le mélancolique souvenir de la jeunesse et de ses jolies envolées; elles sont pour les jeunes des modèles de naturel, de sentiment, de clarté expressive, de gaîté sans vulgarité.
Après la musique, le plus clair du succès alla aux artistes. IL était impossible de trouver une chanteuse plus comédienne ou une comédienne meilleure chanteuse qu'Hortense Schneider. Ceux d’entre nous — et j'en suis — qui ont eu la chance, même sur le tard, d’entendre la diva dire, murmurer, vivre, câliner l'air de la lettre, peuvent seuls se figurer ce qu'elle en pouvait tirer quand elle était en pleine possession de son talent : les larmes nous venaient aux yeux. Et avec quel goût elle chantait, elle esquissait l'air de la griserie! José Dupuis ne le lui cédait en rien. Cet artiste qui, à la ville, était sans expression, devenait sur les planches d’une finesse, d'une pénétration, d’une fantaisie déconcertantes ; la mimique de Piquillo, pendant qu'il arrivait lisant la lettre que lui avait laissée sa maîtresse, alors que les violons jouent l'air en sourdine, attendrissait tous les Spectateurs. Fe,
Les autres interprètes, Berthe Legrand (Guadalena), Grenier (Don Andrès de Ribeira), Lecomte (Don Pedro), et Christian (le comte de Panatellas) !,
. 1. Le rôle du Vieux prisonniern'avait pas de titulaire réel en 1868. Ce n’est qu'à la reprise de 1874 qu'il prit quelque importance et
ne le cédaient en rien à leurs illustres collègues.
La Périchole eut même les honneurs d’une parodie en 1869 — c'était l’année où Hervé donna CAilpéric. Un auteur de café-concert, nommé Noussot, bâtit pour l’Alcazar une opérette intitulée la Chlpéricole où, faisant également honneur aux deux compositeurs, il avaitintroduit uniquement de la musique d'Offenbach et d'Hervé. Dans une des scènes, il avait imaginé une dispute entre deux harengères qui s’appelaient, l’une, Frédégonda, et l’autre, la Périchole; et c'étaient les pompiers de Nanterre qui devaient séparer les deux rivales. Cette parodie n'était peutêtre pas ce quise pouvait rêver de plus fin; mais c'était bien le signe de l’immense popularité des deux œuvres.
En cette année 1869, la Périchole accomplissait son tour d'Europe et ses qualités musicales étaient acclamées à Vienne, dans le pays même où Johann Strauss était le roi de l’opérette.
Le 10 mars de cette année apparaissait à l'Opéra Comique Vert-Vert, sur un livret que Meilhac et Nuitter avaient emprunté à de Leuven et de Forges et dans lequel, une trentaine d’années auparavant, Déjazet avait remporté un beau succès.
L'idée de mettre à la scène le perroquet de Nevers inventé par Gresset n’était du reste pas neuve : Des-
fut confié à Daniel Bac. La pièce ne comportait que deux actes en 1868; clle fut remaniée en trois actes pour cette reprise de 1874,
fontaines l'avait tentée en 1790 et Dalayrac l'avait
mise en musique pour l’Opéra-Comique; Bernard Valville l'avait reprise en 1800 avec Gauthier comme compositeur et leur œuvre avait été représentée au théâtre des Jeunes Artistes.
L'action a pour cadre le pensionnat de Nevers ; le pensionnat est original : la sous-directrice est secrètement mariée avec Balador, le maître à danser, et deux pensionnaires ont épousé deux officiers de dragons. Quant au neveu de la directrice, il est élevé dans la maison et il reçoit le nom de Vert-Vert, le perroquet que le jardinier Binet vient d’enterrer dans un coin du jardin. Or Vert-Vert part en voyage sous la conduite de Binet à qui il est confié : il est désolé d'abandonner Mimi, une jeune fille à qui il fait la cour. Mimi, elle aussi désolée d'être séparée de celui qu’elle aime, part à sa recherche ; elle endosse l’uniforme d’un des dragons et se trouve en face de Vert-Vert donnant la réplique à une chanteuse, Gorilla, la prima donna. Elle a appelé à son aide les deux officiers qui l’aident à ramener Vert-Vert au pensionnat après l'avoir grisé. Les deux dragons
profitent du trouble général (n'ont-ils pas surpris la
directrice en tête à tête avec le maître à danser ?) pour emmener leurs femmes et Mimi retiendra par de solides chaînes le volage Vert-Vert. Sans nul doute, la musique l’emportait encore ici sur l'affabulation, et Offenbach avait écrit une des plus soignées parmi ses partitions. Le rôle de Vert-Vert est délicieusement composé avec des oppositions très trouvées. La romance : « Oui, l'oiseau reviendra
dans sa cage » est d’un tour mélodique ingénieux. L'air de bravoure de Corilla, le duo entre Vert-Vert et la cantatrice, l’air du coche au deuxième acte, l’adroite leçon de danse, le brindisi entraînant, et le quatuor spirituel du dernier acte témoignent que l’œuvre est musicalement loin d’être à dédaigner.
Vert- Vert a été chanté par mesdemoiselles Girard, Cico, Moisset, Trial, par Capoul, Sainte-Foy, Pédro Gailhard, Couder et Potel.
Cet opéra-comique s’est maintenu toute une saison sur l'affiche de la salle Favart.
Le compositeur ne sommeillait pas : dans le même mois, douze jours après, le 22 mars, il donnait une nouvelle première, la Diva, à l'ancien théâtre de ses succès, aux Bouffes-Parisiens. La Diva était l’exécution d'une promesse qu'Offenbach avait faite à Hortense Schneider depuis plus de quinze ans, au début de la carrière de l'artiste.
Les auteurs du livret, Meilhac et Halévy, avaient imaginé une espèce d'autobiographie d’Hortense Schneider, autobiographie parlée et chantée. On voyait l'artiste d'abord en demoiselle de magasin, sur le point de se merier, et se décidant à aborder la carrière théâtrale parce que son futur n’est pas venu la chercher pour la conduire à la mairie. Nous voici ensuite dans la loge où elle s'habille ; elle est devenue étoile et voit à ses pieds l'aristocratie de la naissance et de la finance. Et le dénouement, qui a pour cadre le théâtre, conclut par un souper et par la bacchanale du « pas du lézard au soleil. »
Cet exposé de l’existence d’une artiste, cet aperçu
de la vie des coulisses, était-il très intéressant? À dire vrai, le public n’y prend pas grand plaisir; ce genre de pièces n’intéresse que lesinitiés. La musique était quelque peu rapsodique; les diverses pages manquaient d'unité. Le duetto « Tu la connais, ma douce maîtresse, la blonde Lischen, » bâti sur un thème alsacien, avec couplets se terminant par une tyrolienne, était la perle de cette Diva, ainsi que l’étourdissant final du deuxième. Il convient encore de citer le duo « Je suis l’ami de Raphaël », la délicieuse valse chantée par la diva, et le chœur des huit Jeunes filles travesties en clairons.
Les répétitions s'étaient écoulées dans une atmosphère de calme, d'entente rares. Voici une lettre d'Offenbach qui montrera combien le musicien avait d'égards pour son interprète :
(Ma chère amie,
«Je n’ai pas voulu te voir aujourd’hui, pour ne pas l'en. nuyer. J'ai fait répéter hier soir 56 fois ; ils iront très bien, La seule observation à te faire, c’est de ne pas trop presser le mouvement de « Faites-nous rire », ta ronde du premier acte, pour pouvoir la presser un peu plus tout à la fin. Et voila.
(Je suis bien souffrant. Pourvu que ma Diva soit en bonne santé, le reste m’est indifférent. Adieu, ma chère Hortense. |
€Le plus vieux, le plus jeune, le plus charmant, le seul, et surtout le plus dévoué de tes compositeurs, :
«Jacques OFFENBACH. »
Lundi. ba,
Le soir de la première, la Diva fut, nous raconte Sarcey !, « reçue froidement et non sans défiance. Le publie spécial de ces sortes de solennités avait l’air de vouloir jouer un tour à mademoiselle Schneider. …. On l’écoutait en silence et l’on n’applaudissait que du bout des doigts et comme à contre-cœur.
« En revanche, aussitôt qu'une occasion se présentait de battre des mains à une autre, on la saisissait avec empressement; on y mettait une sorte d’affectation. 11 y avait là une assez agréable actrice, mademoiselle Bonelli, qui jouait un rôle tout à fait secondaire, un rôle de coryphée. Elle n'avait, au milieu d'un chœur assez joli du reste, qu'un trille à faire en solo; le public a fait répéter trois fois et le chœur et le trille. Cette manifestation tournait à la scie parisienne... » Et Sarcey continue en disant que la diva avait chanté de la façon la plus agréable. « Mais, ajoute-t-il, il y a des jours de malheur où rien ne Va. »
La seule scène qui amusa le public, fut celle de deux officiers prussiens qui arrivent en présence de la nièce de la diva séduite naguère par un de leurs compatriotes, et n'ayant pu retrouver son séducteur. Dès qu'elle aperçoit les deux officiers, elle pousse un cri en disant : « C’est lui, c’est bien lui, mais lequel? » Si on relit aujourd'hui le livret de Meïlhac et Halévy, il est aisé de s’apercevoir que les traits de cette qualité sont rares dans les trois actes, et on comprend que la Diva, malgré la voix délicieuse d'Hortense
4, Journal illustré, avril 1869,
Schneider, le comique fin de madame Thierret, la gentillesse de mademoiselle Raymonde, l'apparition de beauté de mademoiselle Valtessé, malgré des comiques comme Désiré, Hamburger et Bonnet, n'eut pas une longue carrière.
Aux Bouffes, dans cette année 1869, Offenbach donnera encore un acte, la Romance de la Rose, de Tréfeu et Préval, qui fut joué le 11 décembre par mesdemoiselles Valtesse et Périer, par Lacombe, Hamburger et Victor. Une veuve américaine avait entendu soupirer au bord de la mer la romance de la Rose que Flotow a introduite dans Martha. Elle veut savoir quel est le chanteur : c’est, sans doute, le musicien qui là, tout à côté, habite avec le peintre. Non, le musicien chante mal et détonne: le peintre, lui, possède la jolie voix. Mais comme il ne cherche point d'aventures, car il a une fort jolie maîtresse, il veut éconduire la veuve américaine, et il fait écorcher la mélodie par une clarinette jouant faux, par une guitare non accordée, ete., etc. On voit sans peine combien Offenbach a pu se laisser aller à son esprit inventif sur cet amusant livret. Il y a dans sa partition une chanson, « le Chien du colonel », accompagnée d'aboiements, qui est d’une inénarrable fantaisie et dont le succès a été complet.
À ce moment-là, Offenbach était tiraillé entretrois œuvres différentes qui essuyèrent le feu de la rampe les 7, 10 et 11 décembre — ce serait une redite fas-
L'APOGÉE DE LA MUSIQUE BOUFFE AU ris)
tidieuse que d’entonner un couplet pour admirer cette facilité. Des trois œuvres nous venons de citer la première, la Romance de la Rose. Quatre jours auparavant, aux Bouffes, le 7 décembre, avait été donnée la Princesse de Trébizonde; le 10 c'était le tour des Brigands.
La Princesse de Trébizonde est due à la collaboration de Nuïitter et Tréfeu qui ont écrit trois actes de
la plus franche fantaisie, dans la note de la farce ita-
lienne. Un saltimbanque, Cabriola, a gagné à la loterie un château, des terres et le titre de baron. Escorté de toute sa troupe, il vient prendre possession de ses terres. Parmi les mannequins de cire qu'il montrait dans sa baraque se trouve la princesse de
Trébizonde. Un jour le nez de cette figure est cassé;
la fille du saltimbanque, Zanetta, prend la place et le costume du mannequin. Le fils du prince Casimir s'en éprend; il échappe à la surveillance de son précepteur Sparadra et épouse la jeune fille. Il y a au deuxième acte une scène des plus amusantes : c’est celle où toute la troupe des saltimbanques, logée au château, s'est gobergée; mais tout à coup le goût
de la profession reprend le dessus, et les pitres, les
mangeurs de feu et les avaleurs de sabres de se laisser ressaisir par leurs exercices et leurs tours. La musique est charmante : le duo « Ne me tente pas », l’air sautillant « Quand je suis sur la corde raide », les adieux à la baraque ancestrale, amusante parodie d’ « Asile héréditaire », de Guillaume Tell, la marche des saltimbanques avec son rythme si caractéristique; l’ariette spirituelle et l’amusant
chœur du « mal de dents », sont les pages saillantes de cette partition. |
La Princesse de Trébizonde servit de début dans l'opérette à Céline Chaumont qui arrivait du Gymnase; son souffle de voix fut contesté dès le premier soir, mais son impeccable diction, sa vivacité et son intelligence scénique firent impression dans le rôle de Zanetta. Les autres créateurs furent mesdames Thierret (Paola), Fonti (Zanetta), Van Ghell (le prince Raphaël), MM. Berthelier (le prince Casimir), Désiré (Gabriolo), Bonnet (Trémolini), Edouard Georges (Sparadra), qui maintinrent pendant plus de quatre mois la pièce sur l’affiche.
Et voici, le lendemain, les Brigands.
Les Brigands furent la première pièce représentée par Bertrand-le-Magnifique, qui succédaità Cogniardle-Prévoyant dans le fauteuil directorial des Variétés. Lorsque Meilhac et Halévy avaient parlé à Cogniard d'un décor du premier acte qui se passerait dans Çun site d’une sauvagerie étrange, un paysage à la Salvator Rosa », — ce sont les termes mêmes du livret — Cogniard, effrayé par ce mot de « Salvator Rosa » qu'il entendait prononcer pour la première fois de sa vie, s'était écrié avec la plus grande terreur :
— Mais je n'ai pas ça dans mon magasin de décors !…
Et il avait passé la main. Bertrand, lui, dépensa sans compter. Îl consacra 12,000 franes pour monter l'ouvrage — ce serait aujourd’hui le prix d’un seul décor ; à l'époque on proclamait que ces 42,000 francs méritaient un conseil judiciaire!
Des préparatifs du succès des Brigands, il y a peu d'échos parvenus jusqu’à nous. Il est vraisemblable qu'il ne se produisit aucun incident. Offenbach avait écrit le travesti de Fragoletto pour Hortense Schneider. Mais une question d’amour-propre froissé avait éloigné la diva du théâtre des Variétés — l'autorité, la férule directoriale étaient de mauvais Moyens pour amadouer Hortense Schneider, Et puis l'étranger l’attiraitavec ses gros cachets, avecses beaux cadeaux. Elle alla faire connaître à travers les grandes capitales le répertoire de son maître préféré.
Il existe une lettre dans laquelle Meilhac déplorait l'incendie qui avait en partie détruit l’appartement que Hortense Schneider habitait avenue du Bois. Meilhac écrivit à l'artiste ce billet de condoléances :
« Paris, dimanche.
(O0 mon amour, j'ai su ton incendie, et ton sauvetage, et je t'embrasse.