‹ Offenbach 1923Chapitre 28 sur 54 · LUDOVIC · texte numérisé non relu

LUDOVIC

Elle ne rentra pas aux Variétés. Son rôle fut confié à Zulma Bouffar qui avait gagné ses galons aux Boulfes et qui sans avoir peut-être «le chien » de

sa camarade, savait bien conduire une voix très prenante et était une fort jolie femme.

La répétition générale fut donnée le 9 do hhro: À l'issue de cette répétition, Offenbach, très frappé par ce fait que le deuxième acte n'avait pas porté, résolut avec Meilhac et Halévy de le remanier. Il avait été décidé que, pour éviter le froid causé au final par l’absence de monde sur la scène, on ferait revenir les carabiniers. Dupuis, quijouait Falsacappa, le chef des brigands, se souviendrait-il de la modification pratiquée à la dernière heure ?

Le lendemain, jour de la première, à la fin du premier acte, il avait failli compromettre une scène en rétablissant une réplique supprimée qui amenait primitivement l'entrée des brigands apprenant leur métier et s’exerçant à dévaliser un mannequin. L'anxiété des auteurs fut au comble, malgré les applaudissement unanimes qui accueillirent ce premier acte. Dupuis franchit non moins victorieusement le cap du deuxième acte.

Meilhac, Halévy et Offenbach avaient eu aussi une autre angoisse au premier acte. Il s'agissait de Baron, cette fois. Ce remarquable comique faisait sa première création dans une œuvre. des trois auteurs. Consciencieux, scrupuleux de son art, Baron avait ce qu'on appelle « le trac » en style de coulisses : et surtout il s’affolait quandil y avait de la musique. Dès qu'il entendait un accompagnement d'orchestre en dehors de ce qu'il avait strictement à chanter, il se croyait perdu ; il regardait d’un air agressif, menaçant, le soliste qui se permettait de pousser un son.

Or, l'entrée du chef des carabin'ers, rôle dans lequel Baron fut prodigieux de drôierie, était précédée d’une ritournelle de flageolet avec des notes aiguës de la fantaisie la plus amusante. Baron n'avait Jamais réussi à prendre la mesure. Offenbach, le soir de la première, supprima la ritournelle en prévenant, bien entendu, Baron. Mais Baron était un peu perdu par l'émotion, il attendait le motif du flageolet de :

Nous sommes les carabiniers, La sécurité des foyers ;

Mais je ne sais par quel hasard, Au secours des particuliers, Nous arrivons toujours trop tard.

Il finit par rattraper l'orchestre. On s'en aperçut dans le public. Mais sa voix de tonnerre enrhumé était si comique qu'on l’applaudit furieusement: et quand il lança la réplique :

— Je sais pourquoi nous arrivons trop tard : c’est que j'avais deux clairons qui sonnaient toujours et avertissaient les voleurs. Mais maintenant.

— Eh bien, maintenant ?

— Oh! je les ai remplacés par des tambours.

À ce moment la partie était gagnée haut la main.

Il est bien difficile de décider si les Brigands sont supérieurs à une autre œuvre des mêmes auteurs. Ge qui est sûr c’est que la pièce et la musique se marient à souhait, c'est que jamais partition n’avait été plus variée, jamais livret n'avait été plus fin, plus ironique et au fond plus vrai. Des mots comme celui du caissier du duc de Mantoue, qui a volé trois millions à son gouvernement : « Il faut voler

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selon la position qu’on occupe dans le monde » avaient non seulement déchaîné un rire formidable, mais on désignait par des noms propres le caissier en question*.

Le brigand Falsacappa a appris que le prince de Grenade envoie sa fille à la cour de Mantoue où elle se mariera avec le chef de cette principauté. L'ambassadeur chargé de cette mission doit revenir avec une somme de trois millions. Falsacappa a l’idée de substituer le portrait de Fiorella, sa fille, à celui de la princesse et de se faire passer lui-même avec ses acolytes pour l’ambassadeur et son cortège. Mais au lieu du trésor qui a été dissipé par Antonio, caissier prévaricateur et amateur de « petites femmes », — ce caissier est la trouvaille de la pièce — Falsacappa ne trouve qu’un coffre vide ou à peu près. Survient le véritable ambassadeur. Cette tentative coûterait cher à Falsacappa si le prince ne reconnaissait dans Fragoletto une jeune fille qui lui a jadis sauvé la vie. Les brigands sont pardonnés et pourront aller à de nouveaux exploits.

J'ai dit que la partition ne le cédait en rien au livret. Le chœur d’entrée des brigands, le dialogue « Bon ermite où nous conduis-tu? », la chanson de Falsacappa « Quel est celui qui par les plaines? » et les couplets, à la plaisante modulation, de Fiorella « Au chapeau je porte une aigrette », sont les pages les plus délicieuses du premier acte; au deuxième

1 I] s'agissait du fameux banquier Mirès qui avait eu de nombreux démêlés avec la justice et qui néanmoins continuait à lancer de nouvelles affaires.

acte, le chœur en canon « Soyez pitoyables et donnez-nous du pain », le duo de Fiorella et de Fragoletto, le petit duo du notaire, et bien d’autres morceaux encore, tels que l’air du caissier au troisième acte « Hélas ! j'ai mangé la grenouille », sont restés dans toutes les mémoires.

Le succès fut aussi dû à Zulma Bouffar, un Fragoletto très aguichant, ce qui n’empêcha pas la critique de regretter à l'unanimité Hortense Schneider ; à mademoiselle Aimée, qui dans Fiorella montra beaucoup de voix, mais fut une comédienne inexpérimentée. Les comiques assurèrent le triomphe : c'étaient Kopp, l’inénarrable Pietro, confident de Fragoletto et sous-chef des brigands, Dupuis, superbe dans Falsacappa, Baron dont nous avons parlé, Léonce (le caissier Antonio), Blondelet (le baron de Campotasso), Lanjallay (le duc de Mantoue), et Cooper qui débuta tout séduisant de jeunesse et d'élégance dans le page Adolphe de Valladolid.

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