‹ Offenbach 1923Chapitre 29 sur 54 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Les Contes d’Hoffmann et la fin de la carrière du compositeur. Offenbach grand ami de la France. — L’opérette et la guerre. — Le Roi Carotte. — Le Corsaire Noir à Vienne. — Offenbach directeur de la Gaïté. — Pomme d'Api. — La Jolie Parfumeuse à la Renaissance. — Magnifique reprise d'Orphée aux Enfers à la Gaîté. — La Haine, de V. Sardou. — Offenbach abandonne sa direction. — Madame l'Archidue

aux Bouffes. — La Boulangère a des écus aux Variétés. — Le Voyage dans la Lune à la Gaïté. —- Offenbach en Amérique. — Madame Favart aux Folies-Dramatiques. — La Fille du Tambour-Major. — La mort d'Offenbach. — Ses œuvres posthumes. — Belle Lurette. — Les Contes d’'Ho/fmann à l’Opéra-Comique. — L'homme. — Le musicien et sa technique. — Offenbach critique. — Conclusion.

Nous ne suivrons pas Offenbach dans ses pérégrinations qui ne furent interrompues que par la guerre de 1870. Condamné alors à l’inaction, il souffrit doublement, et dans son cerveau de cOMpositeur obligé de laisser sa Muse au repos, et dans son âme de patriote.

Car Offenbach était F rançais. Il n'avait pas seule-

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ment obtenu ses lettres de grande naturalisation * qui n'étaient accordées qu’au bout de vingt ans de séjour. Ses ennemis l'avaient raillé, poursuivi de leurs sarcasmes. Il était allé, lors de la déclaration des hostilités, installer tous les siens à la frontière espagnole; de là il s'était rendu en Italie; et les malheurs de la France l'avaient rendu malade, tant il aimait son pays d'adoption. Faut-il donner une preuve de cet amour? Voici la belle lettre vibrante qu'il adressa en mars 1871 à ses collaborateurs et amis Nuitter et Tréfeu, et que le musicographe Martial Ténéo a extraite du fonds Nuitter, domicilié à la bibliothèque de l'Opéra? :

« Ah! que je les plains (bis), « Ces pauvres Sarrazins!

« Voilà le refrain qui pendant cinq mois de fièvre et pendant mon sommeil me revenait sans cesse. Oh! mon pauvre cher ami, combien j'ai souffert de vos souffrances ! Je ne vous parle pas de mes souffrances physiques,-je vous en ferai le compte tout à l'heure; mais je vous parle de mes souffrances morales, en pensant à vous tous, mes bons vieux camarades, mais aussi quel bonheur le jour où, enfin, j'ai su que vous aviez de quoi manger.

« J'espère que ce Guillaume Krupp et son horrible Bismarck paieront tout cela. Ah! les horribles gens que ces Prussiens, et quel (sic) désolation pour moi de songer que je suis né sur les bords du Rhin et que je

tiens par un fil quelconque à ces horribles sauvages!

1. J'ai eu entre les mains son diplôme daté du 14 janvier 1860; cette pièce officielle est, bien entendu, précieusement gardée par la famille Offenbach.

2, Lettre publiée dans le Gaulois, 5 octobre 1919.

Ah! ma pauvre France, combien je la remercie de

m'avoir adopté parmi ses enfants! |

€ Je connais l’histoire de Trébizonde!, donc je ne vous en parle pas; je plains les pauvres petits camarades qui espèrent, parce que j'ai beaucoup de succès, me nuire en disant que je suis Allemand, quand ils savent très bien que je suis Français jusqu’à la moëlle des os! Ils en seront pour leurs lâchetés. J'espère être bientôt de retour, et, j'espère aussi, mes chers amis, que nous nous remettrons au travail, et quoique, hélas! né à Cologne, vous daignerez encore me confier un poème. Écrivez-moi : Goldene Lamme, Vienne, Autriche (pas Allemagne); je n’y ref. jamais les pieds dans ce maudit pays. Nuitter, embrassez bien Tréfeu; Tréfeu, embrassez bien Nuitter, et moi, j'embrasse la femme de mon cher Tréfeu.

« Votre,

€ Jacques OFFENBACH. »

Ajouterai-je que le maître prononçait le français avec un fort accent du sol natal, et que cet accent lui semblait désagréable à lui-même. Maintes fois on l’entendit, quand on le plaisantait sur ce chapitre, lancer cette amusante boutade : « J'en voudrai toujours à mon pays de m'avoir f... un accent comme celui que j'ai. »

Sa naturalisation n’y pouvait rien changer; mais elle lui valut, comme je l'ai dit, des ennemis qui dissimulaient leur jalousie de métier sous le couvert du patriotisme le plus ardent; elle lui valut surtout en Allemagne une hostilité qui ne désarma jamais.

1. On avait repris la Princesse de Trébizonde aux Bouffes en février 1871 et les recettes du mois n'avaient pas dépassé 22,500 francs. Fortunio complétait le spectacle.

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Les littérateurs à la solde du roi de Prusse ou de l'Empereur d'Allemagne n’ont-ils pas attribué au « vertige bachique » d’Offenbach le pouvoir d’avoir € sapé le principe d'autorité’ » en France, d’avoir par sa raillerie « corrodé les traditions les plus inviolables »? Mieux encore : un biographe du compositeur, Paul Becker ?, qui a écrit son livre uniquement d'après le volume de Martinet, Offenbach, sa vie el son œuvre, en y ajoutant quelques réflexions de son crû, a osé dire que « le monde civilisé clamait sa Joie de vivre grâce aux airs d'Offenbach en un cancan orgiaque ». Pour un peu, il accuserait l’auteur de la Grande-Duchesse d'avoir déchaïîné la guerre de 1870, tout comme les ennemis français du maître osaient prétendre qu'il avait favorisé les plans de Bismarck en démoralisant la France. Tout cela serait comique si ce n’était odieux.

Après la cessation des hostilités, les théâtres retrouvèrent leur activité. À nouveau les partitions d'Offenbach reprirent leur place sur chaque scène. Les Bavards aux Bouffes, les Brigands aux Variétés, puis la Princesse de Trébizonde venant après les Bavards, aux Bouffes; et enfin Boule-de-Neige, dont nous avons conté l’histoire lors de la première de Barkouf, dont il n’était qu’une réincarnation.

Depuis longtemps, bien avant 1870, Offenbach,

1. Gazette de Francfort, chronique musicale sans signature, du 18 mai 1874.

2. Offenbach, un vol. de 138 pp. avec 12 gravures hors-texte dans la collection Die Musik, publiée sous la direction de Richard Strauss. Marquart, éditeur. Berlin, 1909.

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