‹ Offenbach 1923Chapitre 31 sur 54 · N° du 25 octobre · texte numérisé non relu

N° du 25 octobre

détrône. Et le pays s'aperçoit que le roi Carotte est affligé de plus de défauts encore que son prédécesseur ; 1l est beaucoup plus tyrannique que lui, et sa domination coûte cent fois plus cher que l’ancienne. Son panache (lisez son prestige) lui tombe de la tête. La révolution gronde, et Fridolin, qui s'était réfugié dans le royaume des singes pour y apprendre la politique, remonte sur le trône, après avoir été rappelé par Robert-Luron, le génie bienfaisant, qui lui fait épouser Rosée-du-Soir, princesse sage. Le roi Carotte redevient légume et se cache sous la terre.

Sardou avait prévu la chute de Napoléon IT; il allait plus loin en annonçant le retour de l'Empire. Les événements politiques et la guerre lui avaient donné raison en ce qui concernait la fin du régime. 1 fut très perplexe au sujet du dénouement; il le laissa subsister en entier. La seule modification qu'il apporta à son livret fut de transporter en Hongrie le lieu de l’action primitivement situé en Allemagne et de supprimer certaines discussions du conseil des ministres, et aussi des combats dont la vue aurait blessé le sentiment public.

La pièce fut mise en répétitions avec de magnifiques décors et des costumes somptueux : elle comprenait trois actes et dix-huit tableaux, — le directeur de la Gaîté, Boulet, avait dépassé en faste les espérance des auteurs. La première eut lieu le 15 janvier 1872, après quinze jours de relâche. La curiosité, on le comprend, avait été très surexcitée.

Le Roï Carotte fut un succès, On arriva à la

1499 représentation, et on s'arrêta, une prime ayant été promise aux auteurs si leur pièce parvenait à la 150°, — il y a de nombreux cas de déconvenues de ce genre dans. l'exploitation théâtrale. Les 149 représentations se déroulèrent avec des alternatives de froideur et d'enthousiasme — alternatives qui dépendaient de la composition des salles : certains spectateurs déploraient l’intrusion de la politique au théâtre, les autres s’en amusaient; les uns applaudissaient, les autres sifflaient!

Offenbach avait écrit pour le Rot Carotte sinon une de ses meilleures, du moins une de ses plus copieuses partitions. Polkas, valses, se succédaient avec la plus grande variété. La page qui est restée du Rot Carotte, c'est l'air charmant des colporteurs au deuxième acte : « Nous venons du fin fond de la Perse », qui défraie encore aujourd’hui les timbres des revues. Mais il serait injuste de dédaigner le rondeau de Cunégonde, sur un rythme de valse, suivi d’un chœur bien amusant ; le chœur « Vidons les flacons » plein d’entrain; l'air « Viv’ le roi Carotte » en polka ; le grand duo de Cunégonde et de Fridolin € Vers ce gnôme que j'abhorre »; le chœur si original des Fourmis, le délicieux ballet des insectes, les couplets du Panache. Mais à part le morceau plus haut cité, il n’est rien resté et il n'y a guère de reprise possible d’une pièce qui n'était en somme qu'une satire politique, une revue. Le fait de battre monnaie avec l'actualité porte en soi le germe de sa propre destruction. |

Les rôles du Rot Carotte étaient tenus par madame

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Zulma Bouffar, délicieuse dans Robin-Luron, Judic qui venait d'être découverte par Offenbach à l’Eldorado, mademoiselle Seveste, et par Masset, Soto, Alexandre, Grivot, Gravier.

Deux premières en trois jours n'étaient pas pour effrayer Offenbach qui aimait à se partager entre deux théâtres ; il l'avait prouvé lors de la Princesse de Trébizonde et des Brigands; il renouvela cet exploit après le Rot Carotte : le 18 janvier 1872, l’Opéra- Comique jouait Fantasio, partition composée par le maître, d'après la pièce, ou disons plus exactement, d’après les scènes d'Alfred de Musset.

Malgré les éliminations nombreuses qu'Offenbach fit subir à l’œuvre du poète, Fantasio ne fut pas l’occasion d’un succès. C’est qu’il y a loin d’un livret spécialement écrit pour la musique à une œuvre poétique qui se suffit toute seule. La poésie d'Alfred de Musset n'est-elle pas musique ellemême? L'action flottante, du reste, ne pouvait pas intéresser les auditeurs de l’'Opéra-Comique.

Et cependant, quelle jolie mélodie Offenbach ne trouve-t-1l pas pour paraphraser la ballade à la

lune :

Voyez dans la nuit brune, Sur le clocher jauni, La lune Comme un point sur un i.

La romance d’Elsbeth « Pourquoi ne puis-je voir sans plaisir » et le chœur des pénitents « O Saint- Jean, ta joyeuse face », le chœur des étudiants, et la chanson des fous, que chantait Melchissédec,

étaient en tous points dignes du poète. Mais ce premier acte semblait avoir épuisé toute la richesse de la Muse du compositeur. Fantasio fut abandonné après une quinzaine de représentations. Ses créateurs avaient été : mesdames Galli-Marié (le bouffon Fantasio), Priola (Elsbeth)}, Moisset; MM. Potel, Ismaël et Melchissédec.

La réussite de l’//e de Tulipatan aux Bouffes en 1868 avait fait prendre par Offenbach avec Chivot et Duru un engagement pour une opérette en trois actes qui devait être jouée aux Variétés. Or, pendant qu’on s'occupe de cette opérette dont le titre restait seul à trouver et qui n'a jamais vu le jour, voici qu'on pousse à ce theûtre les répétitions du Corsaire Noir, une œuvre dans laquelle les deux librettistes n'étaient pour rien. Il leur suffit d'en faire la remarque au compositeur pour que celui-ci, qui est à la fois l’auteur du livret du Corsaire Noîtr et de la musique, renonce, quarante-huit heures avant la première, à laisser représenter son œuvre et à obtenir du directeur qu’il la remplace par les Braconniers dont ces Messieurs avaient écrit le livret.

Le Corsaire Notr s'en alla à Vienne au théâtre An der Wien ou il fut donné le 21 septembre 1872. Le livret était signé Offenbach. Il y a là un mystère qu'il est difficile d'approfondir. Était-ce vraiment un essai du compositeur? N'était-ce pas plutôt l’œuvre d’un collaborateur masqué à qui Offenbach, homme de théâtre si généralement perspicace, avait conseillé de ne pas laisser son nom sur l'affiche ? Ce qui est sûr <’est qu’à Vienne, où Offenbach était

si aimé, si choyé, la critique fut loin d’être tendre pour le librettiste. La pièce se passe à Marseille chez Lambrequin, négociant devenu rentier. Il vit avec ses deux nièces, Marinette et Reine, et ses deux cuisinières, Suzanne et Jeanneton. Il a une passion, le théâtre, veut transformer sa maison en théâtre et ses amis en chanteurs d'opéra. Pendant qu'il fait répéter Zampa, survient le commandant Bombarzo, amoureux de Reine, que tous les invités prennent pour le « Corsaire Noir », un pirate qui depuis longtemps dévaste la côte. Et voici deux colporteurs : ce sont des amoureux déguisés qui demandent à Lambrequin la main de ses nièces. Et l’un d'eux est à son tour supposé être le Corsaire Noir, tandis que l’autre revêt le costume d’un des personnages de Zampa. Deux autres personnages arrivent : ce sont les vrais pirates, mais de bons pirates pas méchants du tout. Et cela finit par un mariage.

Il serait difficile de donner tort à la presse qui fut sévère pour cet imbroglio. Qui sait si ce n'était pas vraiment un début du musicien dans la carrière d'auteur dramatique, tant la pièce semble manquer d'expérience ? Toutes les suppositions sont possibles.

La presse parisienne était venue en grand nombre pour assister à cette première. De Villemessant, Philippe Gille, Albert Wolff, Edmond Tarbé (frère du directeur du Gaulois et critique musical de ce Journal où il signait du nom de Fantasio), Xavier Aubryet, Émile Blavet, Gaston Mitchell, Eugène Pitou qui remplaçait Jules Claretie alors critique de

l'Événement, avaient fait le voyage ainsi que Bertrand, directeur des Variétés. Bertrand s’intéressait à mademoiselle Geistinger, une diva viennoise, qui était venue compléter son éducation musicale à Paris, où elle avait pris des leçons de Roger, l’ancien ténor de l'Opéra. Offenbach l'avait présentée à Bertrand pour la faire débuter aux Variétés; l'engagement ne s'était pas conclu avant le Corsaire Noir ; il ne se conclut pas non plus après la première.

La partition comptait comme épisode plaisant un orchestre d'amateurs, nous dirions presque un orchestre dadaïiste, qui avait pour mission de jouer faux une mélodie charmante ; c'était une amusante satire des orchestres mondains. Il y avait aussi une parodie de l'air de Zampa qui eut du succès, et enfin un air ajouté par Offenbach à Vienne pour l'étoile, air appris et répété en une nuit.

Aux côtés de mademoiselle Geistinger se trouvait un comique qui était très goûté, Swoboda, un autre comique nommé Friese, deux chanteuses, mesdemoiselles Roeder et Meersberg, qui ne parvinrent pas, malgré leur talent, à prolonger longtemps la pièce sur l'affiche.

Pour être complet, ajoutons qu'avant le Corsaire Noir, Offenbach avait fait représenter en mars, sur une autre scène de là-bas, celle du Karl-Theater, une opérette en un acte, Fleurette; le livret était d'un Viennois, nommé Ascher. La principale interprète fut mademoiselle Mila Roeder.

Mais revenons à Paris.

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