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Les Braconniers furent donnés aux Variétés le 29 janvier 1873. Le défaut de la pièce était de rappeler un peu trop les Brigands. L'action avait beau se passer dans la province de Bigorre; la barbière, Ginetta, était une sœur puinée de Fiorella, et Bibletto était un frère adultérin de Fragoletto. Cela n’empéchait du reste pas le livret d’avoir de la fantaisie en certaines scènes ; et la musique d’Offenbach présentait des couplets comme celui du « Bouton de rose », une plaisante sérénade, le quatuor endiablé des assassins. Aux côtés de Zulma Bouffar, dans Ginetta, Marie Heïlbronn fit apprécier une voix aux vocalises vertigineuses, et Dupuis, Grenier, Berthelier, Léonce et Daniel Bac rivalisèrent d’entrain jusqu'au soir de la 60°, fin de la pièce.
Depuis longtemps, Offenbach rêvait de devenir à nouveau directeur : le fauteuil de la Gaïîté le tentait. Le musicien nourrissait des projets somptueux. Il avait compris que la simple opérette en trois actes, avec sa seule drôlerie, avec ses seuls interprètes, si merveilleux fussent-ils, pouvait difficilement réussir. [1 voulait donner à ses œuvres futures comme aux anciennes, pour en renouveler l'intérêt, une mise en scène féerique. Et il avait traité avec Boulet qui détenait les destinées du théâtre de la Gaïîté. Le 1°* juin 1873 était la date fixée pour sa prise de possession.
Offenbach avait compté sans la Société des Au-
En
teurs, dont les statuts interdisaient à tout directeur de monter ses propres œuvres. Quelques mécontents avaient demandé l’application de ce règlement. Une réunion fut provoquée par Alexandre Dumas, président de la Société, afin de discuter la question. I suffit à Offenbach de démontrer qu'en l'empéchant de jouer ses œuvres on priverait de pain non seulement lui-même pour des opérettes antérieures A sa direction, mais surtout ses collaborateurs. Et le musicien eut gain de cause; il obtint même l’autorisation de monter une œuvre inédite par an.
Les projets du maître ét4ient vastes. Le drame à grande figuration devait alterner avec l'opérette à spectacle. La salle fut entièrement refaite. Un tableau de troupe remarquable fut composé : comédiens réputés, chanteurs célèbres furent engagés ; on doubla le cadre des chœurs, des instrumentistes ; le personnel du ballet fut créé de toutes pièces. Les transformations du théâtre demandèrent trois mois de relâche, pendant lesquels des œuvres nouvelles du compositeur occupaient l'affiche d’autres scènes. C'étaient : la Leçon de Chant, un acte de Bourget, donné à Ems en 1867, que jouaient les Folies-Marigny le 17 juin, et la Permission de dir heures, autre primeur donnée à Ems à la même époque, livret de Mélesville et Carmouche, qui faisait avec Apothicaire et Perruquier, avec Choufleurt, les frais de la réouverture de la Renaissance, le 4 septembre; les interprètes étaient Falchiéri, Bonnet et Caliste, mesdemoiselles Dartaux et Grivot.
La Gaîté, toute rénovée, avait ouvert ses portes
deux jours auparavant, le 2 septembre, par un drame de Théodore Barrière, le Gascon. Offenbach avait écrit pour ce drame la fameuse légende béarnaise :
Mon grand-père était rossignol, Ma grand’mère était hirondelle.
Lafontaine en chantait le dernier couplet avec un succès fou.
Le 4 septembre apparaissait sur le programme qui comprenait deux autres opérettes, Pomme d'Api, un acte dû à la collaboration de Ludovic Halévy et W. Busnach. Pomme d’Api est une jeune fille; elle a quitté Édouard, neveu de M. Rabastens, et s’est placée chez l’oncle en qualité de bonne; tout s’arrange par le mariage de Pomme d’Api avec Édouard. Pièce légère comme un duvet, partition fluide comme l’eau du rocher, tout était fait pour plaire dans cette œuvre. Les couplets « C’est moi, Monsieur, je suis la bonne » et la romance « Consultez votre cœur » ont enlevé la salle. Une artiste avait débuté dans Pomme d'Apt : c'était la gracieuse Théo, blonde, enfantine, malicieuse, avec un filet de voix qui n’était qu’un souffle, mais un souffle si affriolant ! Daubray et mademoiselle Dartaux étaient les partenaires de Théo.
À la Renaissance qui s'était assuré le répertoire d’Offenbach, le maëstro donne, le 29 novembre de la même année, la Jolie Parfumeuse qu'il trouve le moyen d'écrire en sept semaines sur un livret de Crémieux et Blum. Et comme Offenbach, directeur
de la Gaîté, ne pouvait rien refuser à Offenbach,
compositeur de la Renaissance, c'était Théo qui avait été chargée de conduire la Johe Parfumeuse au succès. |
La pièce se passe aux Porcherons d'abord, puis dans l’hôtel du financier la Cocardière et enfin dans la boutique de la parfumeuse, rue Tiquetonne. C'est l’histoire de deux amourettes qui se poursuivent en un chassé-croisé : d’un côté, le financier avec Clorinde, la danseuse d'opéra, de l’autre, le bachelier Bavolet avec Rose Michon, la jolie parlumeuse.
Tout cela avait été établi comme un vêtement fait sur mesure pour le talent de Louise Théo par les librettistes et par le musicien. Le duo pastiché du premier acte, la valse chantée et la ronde de la Marjolaine, puis le duo final du deuxième acte, et la lettre ravissante du dénouement, sont les perles de cette jolie partition dans laquelle Rose Michon, jouée par Théo, Bavolet par madame Grivot, le financier par Daubray, Clorinde par mademoiselle Fonti, furent fêtés et acclamés chaque soir ; ajoutons à ces étoiles mesdemoiselles Lyon, Castello, Jane Eyre, et MM. Bonnet et Troy.
À la Gaïîté les recettes étaient fort belles ; mais le luxe de la mise en scène, la prodigalité du directeur, l'inactivité de la troupe de drame pendant que jouait celle d’opérette, et réciproquement, arrivaient à
élargir peu à peu le fossé des dépenses dans cette *é
apparente prospérité.
Orphée aur Enfers, agrandi, magnifié, étale ses splendeurs à partir du 7 février 1874 aux yeux des
spectateurs éblouis. Le tableau de la campagne de Thèbes, celui de l'Horloge céleste qui fait assister à la naissance des Heures, l’invraisemblable arrivée des dieux en omnibus, si drôle, l’Olympe avec ses colonnades de marbre et son escalier monumental, l'Enfer avec sa fantasmagorie flamboyante, avaient enthousiasmé le public et ajouté la féerie de la vue à la Joviale féerie des sons. On avait même laissé passer presque inaperçus les morceaux ajoutés par Offenbach, tant l’ancienne partition était riche de pages promues au rang des classiques de la fantaisie. Et d’autres pages avaient disparu : Offenbach avait notamment coupé le prologue de l’Opinion Publique qui avait cédé la place à un chœur de Bergers et à l'arrivée du conseil municipal de Thèbes. Offenbach et Crémieux avaient ajouté avant le « Sommeil de l’Olympe » les couplets du dieu Mars. Avait disparu l'intervention, amusante, mais un peu longue, de Minos, Æaque et Rhadamante, qui s'était éclipsée devant l’arrivée de Cupidon avec la police de l’Amour. La dispute de Jupiter et de Pluton avait aussi été supprimée pour alléger la partition. Et l’Orphée aux Enfers de jadis en deux actes et quatre tableaux devint un opéra-féerie en quatre actes et douze tableaux.
Les nouveaux interprètes s'appelaient : mademoiselle Cico, créatrice de Minerve, maintenant titulaire du rôle d'Eurydice, mesdames Matz-Ferrare (Cupidon), Gilbert (l’Opinion), Angèle (Vénus), Perret (Diane) ; Montaubry était Pluton, un Pluton assez triste, Christian était étourdissant dans Jupin, Grivot
198 | OFFENBACH (Mereure), Alexandre (John Styx), Meyronnet, violoniste chef d'orchestre qui jouait Orphée, tous avaient tenu en éveil le publie distrait par les fulgurantes beautés de l’opérette devenue féerie.
Pendant que la Gaîté réalise des recettes inconnues à ce jour, Offenbach remanie la Périchole, écrit un troisième acte presque entier, et la pièce fait florès aux Variétés avec Hortense Schneider et Dupuis; les Boufles réinstallent le répertoire du musicien dans la salle de ses anciens triomphes, et Pomme d’Api enchante le public de la salle Choiseul comme elle avait enchanté celui de la Renaissance ; il semble que les théâtres parisiens aient besoin d'Offenbach pour les désensorceler,
Et ici, qu'il me soit permis d'ouvrir une parenthèse : ce fut une étrange superstition que celle d'Offenbach jet{atore, d'Offenbach ayant le mauvais œil. Chaque fois qu'un directeur était aux abois, il venait supplier le maître de lui donner la primeur d’une opérette, de lui permettre de reprendre une opérette à succès ; et ainsi les recettes du théâtre en péril remontaient aussitôt! Offenbach n’a-t-il pas fait la fortune des Variétés? Disons que la légende du 7ettatore était une simple calomnie de rivaux jaloux, une arme de confrères que les succès du maître désespéraient. La seule personne à qui Offenbach faisait un sort moins favorable qu'aux autres, c'était lui-même qui n’était pas assez soucieux de ses propres intérêts et semait l'argent sans compter. Sa gestion de la Gaîté en est la preuve la plus éclatante.
Voici Orphée aux Enfers que nous venons de laisser sur son triomphe de la première. Le 18 mai on célèbre par un magnifique souper la centième. A chaque représentation le public accourt et les salles combles ont succédé aux salles combles. Le caissier de la Gaîté, suivant l’expression consacrée, se frotte les mains, car il vu passer dans son coffrefort un million 180,000 francs à ce jour. Le jour de la 185° où Orphée ira se reposer sur ses lauriers dans son Olympe et son Enfer un peu défraichis, il aura rapporté plus de deux millions, mais il aura fallu alimenter sur ce chiffre, si fantastique qu'il fût, la troupe dramatique qui depuis dix mois était inoccupée mais payée : on avait, en effet, commencé à répéter la Haine, de Sardou, dans la deuxième quinzaine d'octobre 1874.
Rien n'avait été assez beau pour monter ces cinq actes ; là où il fallait quatre-vingts armures ou casques, Offenbach en avait commandé deux cents ; là oüilétait besoin de costumes de laine, c’étaient des pourpoints de soie qui étaient sortis des ateliers du costumier. Sardou lui-même, si exigeant en ce qui concernait les détails de la mise en scène, n’en croyait pas ses yeux. La première eut lieu Le 3 décembre. La beauté de l'appareil extérieur nuisit à la pièce elle-même ; on regarda, on écouta à peine, et l'on ne comprit guère une œuvre dont l'intrigue était du reste assez embrouillée et dont l'interprétation ne répondait pas à l'attente des spectateurs. Devant des recettes de plus en plus déficitaires, au bout de 28 jours Sardou retira son œuvre. Mais Offen-
bach avait dépensé 350,000 francs pour la monter!
Une reprise d'Orphée succédait à la Haine, puis venait une fastueuse remise à la scène de Geneviève de Brabant, agrandie‘, où étaient utilisés armures, cottes de maille, hallebardes, bref tous les splendides accessoires destinés à la Haine. Offenbach, n'arrivant pas à boucler le lourd budget de la Gaîté, dut se rendre à l'évidence : il était impossible de continuer à lutter. Il fallut céder. À la fin de mai 1875, en présence de la situation critique dans laquelle se trouvait le théâtre, il réunit son personnel autour de lui; à tous, acteurs ou employés, il fit ses adieux en annonçant qu'il abandonnaiït la direction, et il termina son allocution très émue, après avoir remercié ses collaborateurs de leur attachement, en ces termes : « Mes enfants, vous serez payés jusqu'au dernier centime ; j'ai peut-être été imprudent, mais je tiens à rester l'honneur même. » Et de douces et sincères larmes versées par les plus grands comme les plus humbles allèrent droit au cœur d'Offenbach.
La gestion de la Gaîté coûtait au maître ses économies, ses droits donnés en gage à ses créanciers et l'obligation d'accepter les propositions que lui faisait depuis longtemps l’impresario Bacquero pour aller diriger des concerts de plein air à New-York et à Philadelphie ?. Mais avec quelle estime il sortait de tous ces embarras financiers dont tant d’autres se