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2. Offenbach a raconté les péripéties de cette tournée dans un volume intitulé Offenbach en Amérique. — Notes d'un musicien en voyage. Calmann-Lévy, édit. Paris, 1877.
fussent moins souciés, ne considérant que leur intérêt personnel!
À ces sacrifices s’ajoutait celui d'abandonner les projets des pièces qu’il avait conçus pour la Gaîté : une partition pour la Chatte Blanche, des frères Cogniard, partition qui devait compléter celle de Jonas que l’on jouait avec cet ouvrage.
Comme cela s’était passé pendant qu'il régnait sur les Bouffes, il n'avait pas cessé de produire pendant qu'il gouvernait la Gaîté. À Londres il avait fait représenter en 1873 une féerie de Nuitter et Tréfeu, Wittington et son Chat, pour la commande de laquelle il toucha 60,000 francs, au grand ébahissement de ses collaborateurs! ; la lettre de Nuitter et Tréfeu qui remercie Offenbach est conçue sous la forme la plus divertissante.
Aux Bouffes le rideau se levait le 31 octobre 1873 sur une des partitions les plus heureuses de la seconde série, qui va de 1871 à la mort du maître, Madame lArchiduc, trois actes d'Albert Millaud auxquels avait collaboré Ludovic Halévy. Le livret, sans être d'une excessive originalité, était d’une facture soignée. L’archiduc Ernest, d’une principauté italienne, a pris fantaisie d’abdiquer entre les mains de la comtesse de Castellano ; au lieu de couronner la comtesse, il offre le pouvoir à Marietta, une fille d'auberge, qu’il a remarquée ; elle se tire si bien de sa situation imprévue que l’Archiduc se met à cons-
1. Wittington et son Chat fut joué au Châtelet longtemps après la mort d’Offenbach, le 19 octobre 1893, sous le titre le Chat du Diable.
pirer contre elle. Bien entendu, au dénouement, tout rentre dans l’ordre, et chacun dans ce qui lui appartient.
Dès l'ouverture on est pris par cette fantaisie qui est la marque même d’Offenbach : un rythme fou, dégingandé, auquel succède une phrase câline, telle une supplication qui voudrait se faire pardonner un mouvement désordonné. Puis e’est le quatuor du Baiser avec sa strette amusante : « Embrassons-nous » ; c'est ensuite la chanson du « P'tit bonhomme pas plus haut qu'ea », devenue populaire, le ravissant sextuor de l’Alphabet, les couplets de l’Original, la chanson anglaise, le chœur « Pas de scandale ! » et la marche des Dragons où réapparaît l’Offenbach enflant la voix et, comme il l’avait fait dans maintes opérettes précédentes, pour parodier le style ampoulé des grands opéras.
Madame l'Archiduc a été jouée par Judic de qui le rôle de Marietta fut une inoubliable création, par madame Grivot (Fortunato), mademoiselle Perret (la Comtesse), par Daubray (l’Archiduc), Fugère (le Comte), Grivot (le conspirateur Scævola), Habay (Giletti), Homerville (l’Hôtelier) et Scipion (Coclès). La pièce dépassa la centième.
Aux Bouffes-Parisiens encore, Offenbach donna, le 21 mai 1874, un acte sur des paroles de Crémieux et Blum, Bagatelle. C’est l'aventure d’une chanteuse de café-concert, Bagatelle, qui, sifflée, a été vengée par un admirateur inconnu, nommé Georges, lequel a mis les siffleurs à la raison. Un beau jour un audacieux escalade la fenêtre de Bagatelle : la chanteuse
outrée va chasser l'individu, quand il se fait connaître à elle, elle ne lui sera plus cruelle. Mesdames Judic, Grivot, Suzanne et l’auteur Edouard Georges menèrent cette opérette avec crânerie. Judic fut délicieuse dans la chanson de Bagatelle, madame Grivot était charmante dans le travesti de Georges, et il y avait un Joli petit trio où les deux chanteuses et Ed. Georges étaient très applaudis.
L'enchantement exercé par la musique d’Offenbach sur le monde du théâtre était infaillible à un tel degré qu'Eugène Grangé et Edouard Millaud lui demandèrent en 1875 pour les Hannetons, leur revue qui devait se jouer aux Bouffes le 22 avril, d’arranger quelques-uns de ses airs les plus connus. Et comme au fur et à mesure que les couplets défilaient, les auteurs éliminaient ceux d’autres musiciens, Oflenbach les pria de le mettre en garde contre l'accusation d’accaparement qui ne devait pas manquer de se produire. Grangé et Millaud imaginèrent de faire fabriquer un rideau-annonces qui montrait Offenbach auteur de produits pharmaceutiques, Offenbach auteur d’un pâté célèbre, Offenbach auteur d’une ligne de chemins de fer, bref, Offenbach auteur de tout ce qui pouvait s’imaginer. Ce fut une telle hilarité dans la salle que les envieux n’osèrent pas formuler leurs réclamations. Les gais fredons du compositeur avaient été confiés à mesdames Peschard, Théo, Claudia, Méryète, à Daubray, Fugère, Habay, Homerville et Ed. Georges.
L'activité que déployait le compositeur pour satisfaire à ses engagements revêtait des formes à la fois puériles et touchantes : aux siens, à lui-même, ilne voulait pas avouer le fatal résultat qui attendait sa gestion; malade, parfois martyrisé par la douleur, il tenait à ne pas manquer un jour sa visite à la Gaîté, pas plus qu'il ne voulait abandonner ses répétitions dans les divers théâtres qui jouaient ses œuvres. Pour pouvoir aller de la rue Laffitte à une de ces scènes ou à l’autre, il avait loué une voiture à la journée: dans le véhicule il avait fait installer un siège sur lequel des porteurs le hissaient et le ramenaient, et un pupitre pour travailler dans l'intervalle. Ce fut sur cette installation sommaire qu'il écrivit quelques pages de ses trois nouvelles partitions, /a Boulangère a des écus, le Voyage dans la lune et la Créole, qui eurent des fortunes diverses.
Le 19 octobre 1875 avait lieu aux Variétés la première de la Boulangère a des écus. On n'avait pas revu réunis sur une affiche les noms des trois collaborateurs Meiïlhac, Halévy et Offenbach depuis les Brigands en 1868. On attendait avec impatience leur pièce. Bertrand, le directeur, avait fait revenir de Russie Hortense Schneider qui devait créer le principal rôle ; il avait fallu arracher la diva à prix d’or à ses succès de là-bas, aux représentations à bénéfice qui lui étaient offertes à n'importe quelle occa-
HORTENSE SCHNEIDER EN 1875 (Photo Bergamasco, à S'-Pétersbourg)
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L'OPÉRETTE CHERCHE A AGRANDIR SON CADRE 205 Sion, aux cadeaux somptueux, impériaux, qui lui venaient du tsar et de la cour.
Voici une lettre que Meilhac écrivait à Hortense
deux jours avant la lecture de la pièce :
« Lundi.
« Encore quarante-huit heures pour arranger ton rôle et le rendre tout à fait digne de toi, à Reine, si cela est possible, Et ce sera fini. Nous avons préféré retarder ja lecture et te voir absolument contente.
« Nous avons beaucoup regretté de ne pas te trouver chez toi samedi.
« Je t'embrasse, à € H. MEIzHAC. »
Au fur et à mesure que la lecture se déroulait, Hortense trouvait que ses auteurs préférés ne lui avaient pas réservé le rôle queses succès de jadis lui permettaient d'attendre. Elle leur en faisait l’observation de façon un peu vive. Mais Le lendemain, elle recevait, par l'inadvertance d’un régisseur, son habituelle convocation à la répétition ; et, quand elle arriva aux Variétés, c'était mademoiselle Aimée qui répétait Toinette. Il y eut procès, et Le directeur des Variétés perdit sa cause.
La boulangère, de Meilhacet Halévy, c'est Margot, une « nouvelle riche ». Elle a un carrosse pour livrer ses pains, elle a des laquais et un suisse. Elle se mêle de politique en sauvant des mains de la police Bernardille, le perruquier de la duchesse du Maine; Bernardille a pris une part active à la conspiration de Cellamare. Or, Margot aime Bernardille, mais celui-
ci a donné son cœur à la gentille Toinon. La boulangère, dépitée, dénonce le perruquier qui obtient sa grâce par l'intervention de Toinon auprès du Régent.
Îl est évident que le tatent de mademoiselle Aimée était loin d’égaler celui d'Hortense Schneider; mais Paola Marié avec Dupuis, Pradeau, Léonce, Berthelier, Baron et Bac, firent assaut de fantaisie dans la pièce. Et la partition d’Offenbach avec la chanson du Suisse, le duo « Tout blanc, tout noir », la romance € Elle est à moi », les couplets du Coco et la chanson populaire « la Boulangère a des écus qui ne lui coûtent guère », futaccueillie avec une faveur marquée.
Aux Bouffes, le 3 novembre, la Créole, livret d'Albert Millaud (son collaborateur Meilhac était resté dans la coulisse) eut une destinée moins heureuse, malgré les soins qu'avait apportés la direction à monter cet ouvrage. D'autre part, il faut convenir que le ton en était plus sérieux que d'habitude. L'action se déroule au temps de Louis XVI. Dora, une créole de la Guadeloupe, est aimée par René, un mousquetaire -qui est le neveu du commandant Adhémar de Feuilles-Mortes. Or, le commandant a l'intention de marier sa pupille Antoinette avec René. D'autre part, Antoinette est aimée par Frontignac, un ami de René. Profitant de ce que le commandant a pris la mer, René hâte le mariage de Frontignac avec Antoinette. Et voilà que le commandant revient en ramenant sur son bord la belle créole. Mais comment lui annoncer le mariage de René au mépris des ordres de son oncle? La créole se charge de dénouer l'affaire à l’aide d’une lettre de Dugay-
L'OPÉRETTE CHERCHÉ A AGRANDIR SON CADRE 207 Trouin, lettre qu’elle remet au commandant sous la seule condition qu’il acceptera le fait accompli.
La partition de la Créole était copieuse sans être des plus orignales. On a cependant salué au passage la jolie villanelle d’Antoinette accompagnée au clavecin, les amusants couplets de la Créole : « Si vous croyez que cela m'amuse », la scène des grands parents, la romance des Feuilles-Mortes, le duo endiablé des Notaires, la délicieuse berceuse et une chanson bouffonne des dames de Bordeaux qui est du meilleur tour d'esprit. Il y avait là, on le voit aisément, un bon nombre de pages saillantes. La pièce réussit mieux en Angleterre sous le titre de The Commodore qu'elle n’eut de succès en France. Ses protagonistes aux Bouffes avaient été mesdames Judic et Van Ghell, Daubray, Cooper, Fugère et Homerville.
La Gaîté, au lendemain du départ d’Offenbach, avait comme directeur Albert Vizentini, un véritable ami de la musique, et dont le premier geste avait été de commander une opérette-féerie à son prédécesseur. Cette opérette fut le Voyage dans la Lune, quatre actes et vingt-trois tableaux, de Leterrier, Vanloo et Mortier. Je n’entreprendrai pas de raconter ce scénario dont la complication n’est qu’un prétexte à mise en scène. Vizentini avait du reste réalisé des merveilles, et les décors tenaient autant de place que le dialogue. Il s'agissait dans la pièce d'envoyer un projectile dans la lune; mais comment faire? Le projectile était transformé en un wagon confortable qui permettait le voyage projeté.
Ce voyage s’accomplissait avec trois joyeux compères, le roi Vlan, le prince Caprice et l'ingénieur Microscope. La scène de l'Observatoire ne manquait pas de pittoresque ; les paysages lunaires étaient réussis. Et les amateurs de théâtre parlent encore aujourd’hui du Ballet dela Neigeet de ses danseuses aux jupes en duvet de cygne, aux manchons blancs immaculés, et des hirondelles frileuses qui venaient tourbillonner parmi ces flocons qui donnaient délicieusement froid.
Parmi les numéros de la partition, on se souvient de la romance du prince Caprice à la lune, du chœur des artilleurs, du madrigal « Je regarde vos jolis yeux », de l’air-boniment du charlatan, et du ravissant duo de la Pomme. Mesdames Zulma Bouffar, Marcus, Cuinet, puis Christian, Léonce, Habay et Grivot, chantant et jouant bien, étincelants dans leurs costumes de féerie, menèrent l’œuvre au succès.
Au trio d’opérettes dont il vient d’être question, il convient d'ajouter une œuvre en un acte, Tarte à la crème, livret de Millaud. Offenbach l'avait signée de son ancien pseudonyme Lange. Peut-être ne voulait-il pas avoir l'air d’accaparer à ce moment l’affiche des Bouffes ; peut-être, trop modeste, car il n'avait écrit qu'une seule valse, trouvait-il prétentieux que son nom fût publié; la pièce s’intitulait du reste « valse en un acte. » Tarte à la Crème fut représenté le 14 décembre 1875 avec mesdemoiselles Soll et Rolla, MM. Homerville, Hamburger et Pescheur comme créateurs.
Et voici qu'était arrivée l’heure de s’exécuter pour
accomplir l'engagement en Amérique. Offenbach
nous raconte *, avec une émotion réelle, ses impressions : (« Le moment était venu. Moment douloureux pour un homme qui a toujours vécu en Europe que celui où il va s'engager dans une longue route vers un pays lointain !... »
Dans ce livre il ne parle pas seulement de sa traversée et des succès qu'il remporta — ce fut surtout à New-York et à l'exposition de Philadelphie qu'il fut l'objet d’ovations — il ne donne pas seulement des aperçus musicaux, mais il est Le « reporter » fidèle de ce qu’il voit ; il étudie les physionomies de la vie publique, et son volume est des plus intéressants.
Ce qui lui manquait le plus là-bas, au milieu de tous les applaudissements américains, c'était sa famille. Voici, comme échantillon de son affection pour les siens, une lettre pieusement conservée par un de ses petits-fils qui a bien voulu me la communiquer :
€ New-York, 9 juin 1876.
« Mes chers petits-fils,
« Vous avez été très gentils en écrivant quelques mots à Gros-Jacques ?. Si vous saviez, mes petits chéris, combien il pense souvent à vous ! Vous si loin de lui! Si je pouvais seulement vous embrasser et me retrouver dans la rue Laffitte au milieu de tous les miens, comme je vous