‹ Offenbach 1923Chapitre 34 sur 54 · Ouv. cité, p · texte numérisé non relu

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pendant la traversée la partition de la Boîte au La, opérette en quatre actes d'Eugène Grangé et Jules Noriac, que la direction des Bouffes attendait impatiemment. | ;

À vrai dire, le sujet n’était pas inédit : il avait été joué aux Variétés sous forme de vaudeville à couplets sur des airs de ponts-neufs pour les débuts de Lise Tautin. lei comme là, il n’y avait rien de très intéressant dans la pièce. L'aventure de Francine qui tire victorieusement son amoureux, Pourpadet, de quelques aventures désagréables, les duels dans lesquels elle le remplace, son passage au travers d'embarras d'huissiers dont elle le délivre, sa résistance à des farces de peintres, y avait-il là de quoi retenir l'attention des spectateurs habitués à plus de fantaisie? Le rondeau du lait, au lever du rideau, un chœur au premier acte, les couplets de Francine dans l'atelier du peintre, et la fable du Pot au Lait, le rondeau des huissiers, telles furent les seules pages saillantes de cette opérette qui dut quelque vogue à ses interprètes, mesdames Théo, Paola Marié, Pauline Luigini, Blanche Miroir, Baréty, avec Daubray, Fugère, Colombey, Scipion et Homerville.

Pendant les répétitions de cette Boîte au Lait, Offenbach avait trouvé le moyen d'écrire pour les Bouffes une gentille petite opérette en un acte, sur un livret de Philippe Gille et Jules Noriac, Pterrette et Jacquot; la première fut donnée le 13 octobre. On remarqua dans la partition un duo, une chanson savoyarde et un quatuor-bouffe du souper. Cette opérette fut créée par les deux sœurs Cécile et Esther

Grégoire, par mademoiselle Cuinet et par Daubray. Mesdemoiselles Cécile et Esther Grégoire avaient été découvertes par le maître à Strasbourg, il les avait fait engager durant son absence; leur passage au théâtre fut éphémère.

Il travaillait à ce moment-là à une opérette.. scientifique. Arnold Mortier et Ph. Gille, mis en goût par le succès du Tour du Monde qui attirait la foule chaque soir au Châtelet, avaient eu l'idée de tirer une pièce d’un autre roman de Jules Verne, le Docteur Ox. Idée singulière qui consistait à broder des couplets et de la musique sur le cas de ce savant mû par l’idée de remuer la ville de Quiquendone restée étrangère à tout progrès. Le docteur Ox, accompagné de son préparateur et servant Ygène, dotait la population du gaz ox...ygène (bien entendu). Au moment d’épouser la fille du bourgmestre Tricasse, une Circassienne, Prascovia, séduite jadis par Ox, faisait manquer l’expérience.. et aussi la pièce en forçant son suborneur à l’épouser.

Le Docteur Or avait été luxueusement monté par la direction des Variétés. On avait applaudi dans la partition la légende de la Guzla, les couplets amusants de la sérénade que chantait si joliment Dupuis, la marche bohémienne, puis au deuxième acte les couplets flamands du docteur Ox et de Prascovia. Il fallut les beaux décors et les costumes que Bertrand avait prodigués pour mettre cette œuvre en valeur; et ce fut à peine si Judic, Aline Duval, Angèle Baumaine, avec leurs camarades masculins Dupuis, Pradeau, Léonce, Cooper, Baron, Dailly, Bac, Em-

manuel et Guyon, purent rencontrer l’occasion d’un succès personnel.

Un autre opéra-bouffe, la Foire Saint-Laurent, trois actes d'Hector Crémieux et Saint-Albin, qui était destiné par Offenbach aux Folies-Dramatiques, confirmait cette impression que le genre semblait décliner; la collaboration de Meilhac et Halévy manquait au musicien ; et le public lui aussi, gâté par des mises en scène trop somptueuses, ne trouvait plus à l’opérette en elle-même la même saveur que jadis. |

La Foire Saint-Laurent présentait Bobêche, amant de Malaga, l’ex-dansceuse, mariée au prince Ramollini. Ni Bobêche, poursuivi sur les toits de Ramponneau, ni Malaga, sa maîtresse, ne furent susceptibles de tenir en haleine les spectateurs. Les auteurs avaient pris soin en pure perte de varier leur intrigue en la compliquant des aventures du fils de Curtius, l'homme du musée de cire; une parade de foire, une scène de fantasmagorie, toute cela amené on ne sait trop comment, corsaient le deuxième acte. Offenbach ne pouvait trouver d'inspiration dans un sujet aussi creux ; le trio militaire, la ronde de la Foire Saint- Laurent au premier acte, et la ronde finale de Lucrèce et Tarquin furent les seules pages qui se détachèrent de la partition. Mesdames Van Ghell sous le travesti de Bobêche, Juliette Girard, Milher, Maugé, Luco et Haymé, n’arrivèrent pas à insuffler la vie à cette œuvre.

Même insuccès aux Bouffes pour Maïtre Péronilla, trois actes, livret de X..., disait-on dans les courriers

de théâtres, — d’Offenbach, a-t-on proclamé le soir de la première, le 13 mars 1878.

ALP pièce avait été lue par le régisseur, et l’auteur anonyme n'avait pas paru aux répétitions qui furent dirigées par le compositeur seul.

J'ai eu la chance de pouvoir soulever un coin du voile de ce mystère en fouillant à la bibliothèque de l'Opéra, grâce à l’obligeance de mon excellent confrère et ami Antoine Banès, le fonds Nuitter qui à ce moment n'était pas encore livré au publie. La vérité est qu'Offenbach avait trouvé le sujet; il en avait parlé jadis à Meilhac et Halévy — elle s’appelait à ce moment-là Frimouskino. Ses deux compagnons de lutte n'avaient pas voulu s’en charger. Il la soumit à Nuitter et à Paul Ferrier et décida ces deux librettistes à écrire d’après ses indications les vers des couplets ; quant à lui, il s’occupa du dialogue.

Voici une brève analyse de la pièce :

Maître Péronilla est un ancien avocat devenu marchand de chocolat. Il a une fille, Manuela, courtisée par le chanteur Alvarez et par le barbon ridicule Guardona, que préfère le père. Le mariage est célébré par-devant notaire; mais, lors de la cérémonie religieuse, Alvarez est substitué à Guardona. Manuela est donc bigame, et les tribunaux sont saisis de l’affaire. Or un avocat plaide pour Manuela; tout à coup il laisse tomber sa perruque : c’est le père de l’accusée. Manuela épousera Alvarez qu’elle aime, et sa sœur Léona qui avait pris parti pour le vieux Guardona est contrainte à se marier avec lui.

Musicalement ie deuxième acte était très réussi. Les couplets chantés par le page Antonio et les petits pages, la valse et surtout la Malaguena, furent applaudis et bissés. Cet acte était aussi, au point de vue dramatique, le plus spirituellement traité des trois. Au premier acte de la partition on pourrait citer la romance d’Alvarez, le délicieux rondeau de Frimouskino, « Je pars, je vais, je vole ».

Les interprètes s'appelaient : mesdames Peschard, Juliette Girard, Paola Marié et Humberta, Daubray, Jolly, Montaubry, Troy, Scipion et Jannin.

Le succès fut modéré. Et voilà qu’au lendemain de la première, Oswald, l’auteur dramatique, envoyait du papier timbré à Comte, le directeur des Bouffes. Oswald avait, lisait-on sur l'exploit, confié à Comte le manuscrit du Bigame ou le Voyage de Noces, avec lequel Maitre Péronilla offrait des ressemblances frappantes. Comte appela en témoignage Offenbach, avec Nuitter et Paul Ferrier. Nuitter affirma n'avoir jamais connu un manuscrit d’Oswald et attribua à Offenbach seul la paternité de la pièce. Le réclamant fut débouté de son procès.

Piqué au vif par la moindre réussite des œuvres que nous venons de citer, Offenbach, tenant à remonter le courant créé par certains directeurs contre lui, se mit à écrire pour les Folies-Dramatiques Madame Favart, la deuxième des trois opérettes qu'il s'était engagé par traité à livrer à ce théâtre. Chivot et Duru avaient écrit un livret tout à fait bien venu en prenant comme sujet de leur pièce la charmante chanteuse du XVIII siècle. Madame

Favart, donc, aime son mari: et celui-ci la cache et se cache pour la soustraire aux obsessions de Maurice de Saxe. Favart et sa femme s'intéressent aux amours d’'Hector de Beaupréaux et d’une jeune fille nommée Suzanne. Madame Favart obtient pour Hector une place de lieutenant de police sans laquelle il n'aurait pu être agréé par la famille de Suzanne. Mais elle s’est fait passer pour la femme d'Hector; et quand les policiers viennent pour l'arrêter, ils se rendent chez Hector. Or, madame Favart n’est pas reconnue. Mais voilà qu’elle est conviée à participer à la représentation qui célèbre la victoire de Fontenoy; elle envoie Suzanne pour la remplacer.

Suzanne est dans le plus grand embarras : elle est incapable d'interpréter la Chercheuse d'Esprit qui est le triomphe de madame Favart. La vraie créatrice du rôle monte alors sur les planches, et elle joue le rôle devant Maurice de Saxe avec tant de succès qu'elle ose lui demander sa grâce et celle de son mari.

Trompant les mauvais espoirs de ses ennemis qui croyaient qu'il avait épuisé toute la mesure de son inspiration, Offenbach avait écrit pour Madame Favart une partition où il montra quil n'avait jamais été plus en possession de son talent. La ronde en forme de pastiche « Ma mère aux vignes m'envoyit », les couplets de Suzanne demandant à son père de lui laisser épouser Hector, la chanson de l’Échaudé avec sa couleur archaïque, le rondeau amusant de la Vieille, le duo de la Tyrolienne, sont encore aujourd'hui fort goûtés. Mesdames

Simon-Girard, Gélabert, le ténor Simon-Max, le baryton Lepers, Luco, Maugé, furent les interprètes applaudis de cette œuvre qui attestait un renouveau de jeunesse et d'inspiration chez le musicien.

La destinée de la Marocaine, de Paul Ferrier, assisté non officiellement de Ludovic Halévy, fut moins heureuse. La pièce fut représentée aux Bouffes le 13 janvier 1879. Le livret était d’une complication qui n’en rend guère l’analyse possible. La musique offrait, comme toujours, des morceaux d'une jolie venue, tous écrits dans un sentiment très réel de la couleur locale, le chant du muezzin accompagné par un chœur de femmes, la sérénade « Aux baisers de la nuit sereine », une valse. La Marocaine fut chantée par Milher, Jolly, mesdames Paola Marié, Hermann et Mary Albert.

Le troisième et dernier opéra-bouffe de la série promise aux Folies-Dramatiques fut la Fille du Tambour-Major, livret de Chivot et Duru. Ce fut de l'Offenbach de la meilleure période ; on écouta avec ravissement ces mélodies si fraîches, si pimpantes, du maître vieillissant; on se divertit à la pièce qui était à la fois gaie et qui faisait vibrer avec tant de bonheur la corde patriotique. L'œuvre arrivait au bon moment pour prouver que le genre musical gai n'était pas à son dernier souffle et que, le jour où il trouverait un bon poème escorté d’une musique de jolie qualité, la foule se laisserait conquérir à nouveau par l’opérette prétendue agonisante.

Cette Fille du Tambour-Major, Offenbach l'avait composée d’un bout à l’autre dans son lit où le

clouaient les tortures de la goutte. De loin en loin, il avait pu supporter d’être étendu sur un fauteuil américain près de son piano, et cela lui permettait de se soulever un peu pour atteindre le clavier où il essayait l'effet de certains accords, de certains accompagnements. Mais qu'il fût dans le lit ou sur le fauteuil, Offenbach écrivait, écrivait en dépit des souffrances qu'il endurait; il sifflotait sans cesse les airs qu'il jetait sur le papier ; et son écriture fine, semblable à des pattes de mouches, à des égratignures de félin, ne trahissait rien des atroces élancements qu'il ressentait. Seule la volonté de produire encore, d’enfanter de nouvelles pages gaies, avait pu conserver quelque feu à ce pauvre corps décharné, dont le docteur Lamarre, le dévoué médecin familial, avait dit : « Il ne résiste plus que par un miracle, car il n’y a plus rien là-dedans ».

Et pourtant la dernière heure n’était pas venue. En dépit du froid glacial, Offenbach, se sentant un peu mieux, s'était fait transporter aux Folies-Dramatiques. Les boulevards étaient enfouis sous la neige, la température était de quinze degrés au-dessous de zéro ct les recettes idem. D’autres théâtres, sans Spectateurs et sans chauffage suffisants, avaient fermé leurs portes. Offenbach en prit prétexte pour faire faire aussi relâche aux Folies-Dramatiques. Ce repos forcé il le mit à profit, il imposa des répétitions supplémentaires, il pratiqua des coupures dans la pièce. Et la première arriva le 13 décembre 1879, sans que le froid du reste eût fait trêve à ses rigueurs.

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MANUSCRIT INÉDIT. D'OFFENBACH (Collections Louis Schneider)

Le succès fut fulgurant ; les artistes furent obligés de recommencer presque deux fois leurs rôles, et quand le rideau tomba sur l’entrée des Français à Milan, au troisième acte, la salle entière se leva pour acclamer l’auteur, les auteurs ; et le lendemain tout Paris avait pour mademoiselle de Monthabor les yeux qu'il avait eus pour Eurydice, la belle Hélène, la Grande-Duchesse, Boulotte et la Périchole.

La fable contée par Chivot et Duru n’est qu’une Fille du Régiment à rebours ; peu importe, elle n’en est pas moins habilement faite pour charmer et émouvoir le spectateur. Une compagnie de soldats, à la tête de laquelle se trouve le lieutenant Robert, franchit les Alpes et va rejoindre l’armée lancée en ltalie par le Premier Consul pour harceler les troupes italiennes commandées par le général Mélas. La compagnie du lieutenant Robert, avec le tambour-major Monthabor et le petit tambour Griolet, envahit un couvent de femmes qui ont fui, apeurées. Seule, l’une d'elles, plus audacieuse, Stella, fille du duc et de la duchesse della Volta, est restée. Le lieutenant Robert se met à aimer cette vaillante petite personne qui suivra dorénavant le régiment. Or, voici que Robert reçoit un billet de logement dans le palais du due à Novare; et — le hasard des opérettes le voulant ainsi — le tambourmajor Monthabor et la duchesse della Volta, sa femme divorcée, se retrouvent : Stella est leur fille ! Stella n'écoutant que son cœur, s'engage comme vivandière dans la compagnie de son père. On se

met à la poursuite de Monthabor, de Robert et de

Stella ; celle-ci, prise par la police autrichienne, va

être forcée d’épouser un marquis Bambini, choisi par ses parents, lorsque la victoire de Bonaparte vient tout changer. Les Français entrent, acclamés, dans la ville de Milan qui salue ses libérateurs, et Stella se mariera avec Robert.

Là encore, la muse claire, jaillissante, tendre, gaie, parfois lyrique, fait valoir ce qui pourrait paraître inconsistant dans le sujet. La chanson du petit tailleur amoureux, puis celle de Stella « Gentil Français! » sont les perles du premier acte; le finale du deuxième acte, traité à l'italienne, autour duquel s’enrubanne en un effet inattendu la chanson de « Mam’zelle de Monthabor », est d’une inspiration de la plus grande manière d’Offenbach. Le dernier acte est celui qui est le moins riche de musique ; mais comment ne pas être remué, enthousiasmé par le magnifique finale militaire dans lequel retentit le Chant du Départ! C'est du théâtre, convenons-en, mais c'est du théâtre qui donne le frisson patriotique et cela suffit. La F7le du Tambour- Major a été un gros succès qui s’est perpétué à chaque reprise de la pièce. |

Le 7 mers, Offenbach avait eu la force de présider le souper de centième qui se donnait à l'Hôtel Continental. À côté des jolies invitées à cette fête, à côté des Léonide Leblanc, Bade, Berthe Legrand, Becker, Humberta, Clary, Rivero, Ghinassi, Rose Thé, Humann, Lavigne, etc., se trouvaient les collaborateurs du succès, les interprètes, mesdames

Simon-Girard, Noémi Vernon, Listrel, Réval, et Simon-Max, Lepers, Luco et Maugé. Après le souper l'orchestre avait joué un quadrille composé de motifs d'Offenbach. Et le maître lui-même, qui reconnaissait sa musique si reconnaissable, ne pouvait parfois pas dire exactement à quelle opérette appartenait tel ou tel fragment qu'il entendait. Car s'il fêtait le centième d’une Fille du Tambour-Maÿjor, il fêtait en même temps la plus que centième de ses opérettes.

Les Folies-Dramatiques avaient réouvert en août avec leur triomphe de l’année. Et le musicien, qui ne se faisait aucune illusion sur le sort qui l’attendait, cachant aux siens sa crainte exacerbée de ne pouvoir mettre la dernière main à certains ouvrages commencés, travaillait en désespéré. Albert Wolff, dans un article ému, a dit du musicien : « Appelez cela l’âme, la flamme ou l'ambition de l'artiste, comme vous voudrez; toujours est-il que cette force invincible soutenait le corps abandonné par la force physique... »

Sa partition des Contes d'Hoffmann le préoccupait surtout. Ses détracteurs n’avaient-ils pas eu raison de lui quandils l’avaient déclaré incapable d'aborder l’Opéra-Comique avec succès? Il tenait à leur jeter un démenti par-delà le tombeau ; et cette œuvre en laquelle il avait foi — ila eu raison — serait en même temps le legs de son génie à ceux qui l'avaient aimé et qui croyaient en lui.

Il voulait aussi mettre sur pied Belle Lurette, une opérette à la première de laquelle son destin ne lui permit pas d'assister. Et dans les jours qui pré-

cédèrent sa mort, il recevait alternativement dans sa chambre de malade Adèle Isaac, de l’Opéra- Comique, à qui il faisait répéter les airs d’'Antonia, d'Olympia et de Stella, et Koning, le directeur de la Renaissance, à qui il donnait son avis pour la distribution de Belle Lurette.

Dans l’après-midi du 3 octobre 1880, il travaillait ainsi selon son habitude, lorsque tout à coupil sentit l’étouffement l’envahir, le paralyser; il poussa une plainte et perdit connaissance. On courut immédiatement quérir le médecin, on courut prévenir ses filles qui arrivèrent, désolées, au chevet de leur père moribond. Quand il se réveilla de son évanouissement, quand il commença à rependre ses sens, 1l aperçut sa femme désespérée qui pleurait; il lui dit : € Oui, tu as raison de pleurer, je crois bien que cette nuit ce sera la fin ».

Et l’agonie commença. Dans son délire il songea encore à ses Contes d'Hoffmann qui, avec sa famille, tenaient toute sa pensée, il fredonna même une phrase, — le cygne entonnait son dernier chant. Puis vers six heures du soir un prêtre arriva. Offenbach parut comprendre les paroles que lui adressait le ministre de la religion, et à trois heures et demie du matin, au milieu d’une crise plus violente, il poussa un cri. Jacques Offenbach avait expiré.

Il est inutile de faire à nouveau, après le livre de Martinet que nous avons cité plus d’une fois, le récit des funérailles du compositeur, funérailles à la Madeleine, auxquelles tout ce qui comptait dans Paris prit part, où la Chanson de Fortunio fut exécu-

tée au grand-orgue au milieu de l’émotion et même des larmes des assistants. Nous voulons rester ici sur le terrain exclusivement musical. Nous ne ferons aussi que mentionner la magnifique représentation organisée aux Variétés, le 18 novembre, par le Figaro, pour rendre hommage à la mémoire du musicien qui avait été la gloire de son époque et l’ami du journal depuis son début jusqu'à son dernier souffle.

Offenbach n’était pas mort tout entier puisque, le 30 octobre, la Renaissance représentait de lui Belle Lurette, dont le livret était d'Ernest Blum, Alfred Blau et Raoul Toché. Léo Delibes avait consenti à mettre la dernière main à la partition et à orchestrer quelques pages restées inachevées, parmi lesquelles l’ouverture.

Belle Lurette est une blanchisseuse, une ouvrière, qui travaille sagement chez sa patronne, Marceline ; cela ne l'empêche pas d’avoir trois amoureux : le baryton Campistrel, le poète Cigogne et le peintre Merluchet. Or, un grand seigneur veut l’épouser parce qu'il sera privé d'un héritage s’il ne se marie pas; ce grand seigneur c’est le duc de Marly. Marceline, venue pour servir de mère à son ouvrière, reconnaît dans Malicorne, l’intendant du duc, son séducteur de jadis. Et dès lors tout se complique : le duc, à peine marié, abandonne mademoiselle Lurette, laquelle fait du scandale; sous cette

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menace, le duc revient à celle dont il a fait choix, et Malicorne épouse Marceline.

Cet imbroglio sans suite avait été écrit pour te interprètes désignés; certes ils obtinrent de gros succès personnels, mais la réussite de la pièce s’en ressentit.

La partition d’Offenbach'était certes d'une écriture soignée; elle sembla d’une originalité moindre que d'habitude. On applaudit néanmoins le « Jabot du colonel », le ravissant ensemble « Nous sommes les amoureux », l’air exquis des « Vingt ans » que chantait si bien madame Jane Hading, la parodie du « Beau Danube bleu » et la ronde du Lavoir, une des plus délicieuses trouvailles rythmiques d'Offenbach.

La pièce n’eut pas la destinée qu’on eût souhaitée pour la mémoire du compositeur, malgré les talents réunis de mesdames Jane Hading, Mily Meyer, de Cooper, Jolly, Vauthier et Alexandre. Un voile de tristesse pesa sur toute l'assistance de la première représentation.

Le 10 février 1881, les Contes d'Hoffmann, donnés salle Favart, firent rayonner sur le nom du maître une auréole de gloire. Offenbach, nouveau Moïse, était mort en face de cette Terre Promise, de cet Opéra-Comique qu'il avait souhaité pendant toute sa carrière doter d'œuvre durable, dans lequel il s'était efforcé de conquérir ce titre de musicien sérieux que lui déniaient ses détracteurs. Ce fut à sa famille que fut réservée cette consolation dernière, cette tardive consécration.

Depuis longtemps Offenbach avait eu l’idée de

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