‹ Offenbach 1923Chapitre 6 sur 54 · RER · texte numérisé non relu

RER

1. Ce frère, qui était né en 1817, s'appelait Jules Offenbach il donnait des leçons de violon à Paris: il fut aussi pendant plus Sieurs années vielon:solo- aux Bouffes-Parisiens el mourut env octobre 1880, quelques jours après Jacques. è

LES DÉBUTS k 35

que ui’. Ils avaient imaginé tous deux, à moins que ce ne fût Offenbach qui l'avait proposé à son. complice, de jouer alternativement une note. Et l'on riait, et l’on pouffait, au nez et à la barbe de Valentino qui était alors chef d’orchestre. Le seul jour où Offenbach était grave et même triste, c'était celui du paiement des appointements; car sur ses quatre-vingt-trois francs de traitement mensuel, Offenbach avait souvent des retenues qui en absorbaient la plus grande part, heureux s’il ne se trouvait pas devoir de l’argent au caissier. On comprend qu'il ne dut pas s’éterniser dans cet emploi obseur et mal rétribué. Il rêvait de destinées plus hautes. Dès 1838, c’est-à-dire un an après sa sortie du Conservatoire, — sans récompense, bien entendu — il trouvait un éditeur, Ad. Catelin, qui publiait de lui trois romances, dont l’une (op. 1), Pauvre Prisonnier, était dédiée au chanteur Ponchard; les deux autres étaient le Sylphe, dédié par le compositeur à sa sœur Arabella, et une Ronde tyrolienne, avec accompagnement de piano et hautbois. L'année suivante, deux mélodies de lui paraissaient au Ménestrel : J'aime la réverie, romance sentimentale, et Jalousie, morceau dramatique, sur des vers d’Aimé Gourdon. * En 1841, il débutait comme violoncelliste dans les salons et les concerts ; il jouait aussi des fantaisies sur le mirliton ; mais ce n’était pas en vérité son talent de virtuose sur l’un ou l’autre de ces ins-

1. Hipp. Seligmann (1817-1882), premier prix de violoncelle en

truments qui lui valut quelques relations mondaines, c'était la causerie vive, agréable, attachante, originale, dont il accompagnait ses soli. Il donna une audition publique, le 25 avril 4841, chez M. de la Corbière. Le programme se composait du menuet et du final d’une sonate de Beethoven; le piano était tenu par un enfant qui fit parler de lui, Antoine Rubinstein. Offenbach joua deux de ses compositions, une Fantaisie sur des thèmes russes, et un solo intitulé le Cor des Alpes qui dut obtenir du succès puisqu'on le retrouve inscrit souvent dans les soirées qu'il organisait.

Mais Offenbach avait bien deviné que le métier d'instrumentiste ou d'auteur de romances ne pouvait enrichir son homme. Il se sentait attiré par le théâtre. Il raconte ainsi ses débuts dans la biographie que lui a consacrée Martinet : « Anicet Bourgeois donnait au Palais-Royal une pièce intitulée Pascal et Chambord et me demanda de composer plusieurs airs nouveaux pour Achard. À mon grand désespoir, je me le rappelle, je fus obligé de couper la moitié du final à cause de Grassot dont la voix sans pareille m’exaspérait. » Pascal et Chambord avait un autre collaborateur qu'Anicet Bourgeois? :

1. Page 6; ajoutons que Pascal et Chambord fut joué le 2 mars 1839.

2. Anicet Bourgeois fut un auteur dramatique d'une prodigieuse fécondité qui égalait presque celle de Scribe et d'Ennery. Ce fut surtout le « charpentier » auquel recouraient des auteurs comme Dumas père, Barrière, Pixérécourt, etc... pour construire leurs pièces. Ses œuvres sont Latude, la Dame de Saint-Tropez, le Médecin des Enfants, le Bossu, les Pilules du Diable, qui sont au répertoire. Il a écrit aussi de nombreux vaudevilles comme l’Avare en gants jaunes avec Labiche et les Trois Epiciers avec Lockroy, qui se jouent parfois encore.

c'était Edouard Brisebarre. La pièce avait deux actes et comme interprètes Leménil, Achard, Grassot, mesdames Pernon et Leménil.

La froideur avec laquelle fut accueilli ce petit essai musical montra à Offenbach que le moment n était pas encore venu de dire adieu au violoncelle. IL écouta les conseils paternels et accepta les offres d’une tournée de concerts en Allemagne et à Londres. Mais là aussi ce n'était pas par sa virtuo-

sité qu Offenbach conquérait ses auditeurs; c'était

par sa faconde qu'il les charmait, commençant ses séances par une causerie familière; et dans ses programmes, il n'essayait pas d'aborder les classiques ; il faisait, si l’on peut employer ce terme, de l'esprit avec son violoncelle : ses imitations d’autres instruments étaient le « clou » de ses séances; il y avait notamment une imitation de cornemuse, puis de claquette, qui lui valait de réels succès.

Quand, plus tard, il fut devenu célèbre, il n’abandonna pas son violoncelle. Les programmes des soirées qu il donnait chez lui le présentent dans un solo de son instrument favori. Et les détracteurs ne lui manquèrent pas. Un jour, un des Escudier, Maurice, l'éditeur et critique, écrivit sur l’album d’une madame Cohen, en la datant de novembre 1865,

l’épigramme suivante :

Quand Offenbach au violoncelle Demande un son par trop léger, On est toujours prêt à crier :

« Eh! tire donc la ficelle! »

Et Offenbach, piqué au vif quand il feuilleta l’album de madame Cohen, répliqua par cette autre épigramme ? :

Il n’est plus de ficelles!

Les frères Escudier

Ont usé toutes celles Qu’on pouvait employer.

De part et d’autre la rime n'était pas très riche, mais le trait était mordant.

Quoi qu’il en soit, ce garçon de vingt ans, svelte jusqu’à la maigreur, avec ses longs cheveux blonds bouclés qui retombaient en arrière, avec ses yeux perçants qui vrillaient pour ainsi dire le spectateur, possédait l’attirance mystérieuse d'un personnage des contes d'Hoffmann, le professeur Kreisler. Et le causeur agréable se transformait en un fin comique, puis en satiriste fiévreux, étincelant; il se dégageait de lui l'impression d'une vision fantastique, sarcastique, quelque chose comme un rêve insaisissable, en perpétuel mouvement, dont la fascination s exerçait sur tous.

Ces succès à l'étranger ne l’empêchaient pas de produire. Le voici qui fait escale à Paris entre deux tournées : on affiche en lettres énormes un concert à la salle Herz où il jouera ses nouvelles compositions. Et il exécute les fables de La Fontaine quil a mises en musique : La Cigale et la Fourmi, Le Renard et le Corbeau, Le Loup et L'Agneau, Le Rat de Ville et Le Rat des Champs, La Laitière et le Pot au

41. Ces deux quatrains ont été publiés par l'Evénement en 1866.

| Lait. Un critique lui fait malicieusement le reproche | d’avoir oublié de joindre à ses fables La Montagne | qui accouche d’une Souris.

| Offenbach ne perd pas confiance en lui-même; il | continue à affronter le public à la fois comme ins- |trumentiste et comme compositeur. C'est ainsi qu’en | 1843, il fait entendre une série de scènes espagnoles | pour violoncelle et double quatuor, quelque chose | comme des Impressions d'Espagne qui auraient été les ancêtres, cinquante ans avant, des Zmpressions | d'Italie. On apprécia dans cette musique le mélange ide vérité et de sentimentalisme qui devait faire le ! succès en 1893 de l’œuvre de Gustave Charpentier; et on savoura la couleur « très ibérienne » du boléro. À ce concert avait pris part le ténor Roger, plus tard étoile de l'Opéra et camarade d’Offenbach au Conservatoire. Roger chanta plusieurs mélodies pittoresques du jeune compositeur qui valurent des bravos à l’auteur comme à l'interprète. Dans la France musicale, Labarre conseille à Offenbach « d'appliquer un peu du style de ces romances à ses œuvres pour violoncelle. »

En 1844, le jeune musicien compose une Fantaisie pour son instrument favori; cette Fantaisie est faite de souvenirs de Moïse et de Guillaume Tell; il la dédie à Rossini. Quelques jours après, il publie une

Élégie aux mânes du duc d'Orléans et de la prin- - cesse Marie; et ce morceau où il pleure deux morts illustres avec des sons harmoniques, des variations et des traits de virtuosité, lui vaut une lettre de * remerciments du roi Louis-Philippe.

Puis, il retourne à Londres où il a la chance de.

donner un concert chez la reine Victoria et chez le duc de Cambridge. Et il devient ainsi le violoncelliste préféré de l'aristocratie anglaise auprès de laquelle l'élégance de la forme avait plus d'importance que la valeur intrinsèque de la musique.

Mais il n’avait pas encore trouvé de but à son

existence. La carrière artistique ne lui avait pas donné les satisfactions auxquelles son ambition lui!

disait d’aspirer. Il rêva un beau jour de se marier.

Une union, invraisemblable en apparence, se pré-.

senta à lui. Il avait pénétré à Paris, après ses succès de Londres, dans une famille de réfugiés carlistes espagnols : madame Mitchell, mariée en secondes noces à un citoyen anglais, John Mitchell, avait eu

deux enfants de son premier mariage avec M. de, Alcain : Herminie et Pepito ‘. Offenbach fut invité à |

dîner un soir dans ce milieu où se donnaient de fréquentes réunions. Quand mademoiselle Herminie

de Alcain aperçut ce jeune homme, à l'aspect fanto- |

matique, étrange, quand elle écouta sa conversation spirituelle, originale, pendant le diner; quand, après.

le café, elle le vit au piano où il chantait avec une,

voix de compositeur, c’est-à-dire sans l’ombre de. voix, mais avec une expression profonde, inoubliable ; puis quand il joua du violoncelle avec autant d'âme que de malice, elle fut conquise. Quelques"

4. De son second mariage, madame de Alcain, devenue” madame Mitchell, eut deux fils : Gaston Mitchell et Robert Mit-" chell, l'éminent journaliste et homme pohtique, ainsi qu’une fillem qui devint madame Lentz et fut la mère de Georges Mitchell, l'auteur dramatique décédé en 1919.

ne

LES DÉBUTS DUAL

semaines plus tard, le jeune homme de vingt ans demandait la main de la jeune fille de vingt ans. Le consentement des parents fut moins spontané; mais Jacques et Herminie plaidèrent si éloquemment, si sincèrement leur cause, que le mariage fut décidé. Une seule condition fut imposée : c’est que la cérémonie serait reportée après qu Offenbach serait revenu d’une tournée de concerts en Angleterre.

Jacques n’hésita pas, fitsa valise, donna des séances à Londres où il était déjà connu et revint avec de nombreux présents ou des articles de journaux qui attestaient son succès, mais aussi avec des livres sterling qui prouvèrent à ses futurs beaux-parents, soucieux du bonheur de leur fille, qu’il savait gagner sa vie.

Le mariage eut lieu après qu'Offenbach se fut converti à la religion catholique, et les deux tourtereaux allèrent s'installer dans un modeste logis du passage Saulnier qui devint bientôt un des salons les plus recherchés du Paris artistique par le charme de ses hôtes, par la qualité rare des soirées qui s’y Succédaient, avec une simplicité, du reste, toute patriarcale.

Quand arrive dans la vie d’un artiste une femme capable de le comprendre, soucieuse d’écarter loin, bien loin de son mari, tous les ennuis qu’elle est

capable de dissiper, la félicité est comme l'allée bien sarclée, bordée de fleurs disposées avec goût, en un jerdin à travers lequel deux êtres qui s’aiment peuvent se promener dans la vie. Herminie de Alcain fut pour Jacques cette compagne idéale.

Dans la préface qui est insérée en tête de la relation de voyage d’Offenbach en Amérique, Albert Wolff a dit excellemmenten s'adressant à madame Offenbach:

« L'œuvre si considérable de votre mari se com-. pose de deux parties bien distinctes : l’une est comme un écho du bruit parisien, du tumulte des boulevards, des soupers d'artistes où la gaîté française s’épanouit quand le champagne a mis les cerveaux en bonne humeur. La seconde partie ne ressemble en rien à la première, et elle vous appartient de droit; car e’est vous, madame, qui avez conservé à cet artiste parisien par excellence le foyer heureux et entouré, où son cœur a pu s'épanouir à l'aise au milieu du charme, de la joie et de l'émotion de la famille, et où très certainement il a trouvé la note tendre et fine de son répertoire qui, à mon humble avis, est la plus pure de son talent. C'est pour cela que je songe à votre mari quand les fanfares de la gaîté éclatent dans son œuvre, et que je pense à vous, madame, quand soudain, à travers les grelots de la folie, se glissent ces mélodies émues qui plaisent à la fois aux délicats et à la foule. »

Le couple fut totalement heureux; cinq enfants vinrent faire la joie du foyer : Berthe, Marie, Pepita, Jacqueline, quatre filles quise marièrent et dériares mesdames Comte, Tournal, Brindejont et Mousset; un fils, Auguste Offenbach, qui fit ses études et mourut en décembre 1883 avant d’avoir pu se manifester.

4, Ouvr. cité, pp. H-I.

17 un LES DÉBUTS | 43

de Il est certes indiscret pour un biographe de pénétrer dans l'intimité du sujet qu’il a résolu de portraiturer. L'artiste seul lui appartient. Il convient de dire cependant quelle fut la tendresse affectueuse d'Offenbach envers sa femme et tous les siens. Il y aurait là pour un observateur superficiel un contraste frappant entre la légèreté de sa musique et la solidité insoupçonnée de son attachement familial. Cest que le genre de son art n'avait aucun lien avec les bases morales de son caractère : élevé dans Phonnèêteté la plus scrupuleuse, Offenbach sut con- ‘server ces principes pendant toute sa vie artistique !. Sa Muse gaie, exhilarante, n’était point chez lui, comme l'ont prétendu les pédants qui l'ont insulté et poursuivi à chacune des manifestations de son génie, Pexpression d’une difformité morale; non l’homme était pur, sans tare. Il a été l’émanation et l’idole ‘d'une époque férue de l’amusement qu’il lui procuœait. Et il ya précisément quelque chose de tragique ‘dans l'existence d'Offenbach : c’est cette recherche incessante, nostalgique presque, à s'élever au-dessus du genre dans lequel le maître était devenu illustre, et la réalisation de ce rêve n'arrivant qu'après la mort. Ce rêve c'était d’être joué à l’Opéra-Comique, Cétait non pas d'être adulé par ses amis, par la foule amusée du boulevard, mais d’avoir pour juge la grande critique musicale.

— À peine marié, Offenbach eut la hantise de mériter “ce ütre flatteur de compositeur de musique sérieuse.

LU Voir pages 200 et suiv,

sa

A Ille dit lui-même dans ce carnet de notes qu’à consulté Martinet! :

« Voulant à toute force me faire ouvrir les portes de l’Opéra-Comique, je donnaï en 1845 un concert dans lequel je fis entendre l’Alcove?, un acte de MM. de Foye et de Leuven, chanté par Grignon; Barbot, Jacotot et madame Rouillé. ‘2

€ La partition obtint beaucoup de succès, mais n'impressionna en aucune façon la direction de l’Opéra-Comique. Dès lors, chaque année, soit pour mes concerts, soit pour toute autre circonstance favorable qui se présentait, j'écrivais une petite partition:

« Je finis par convaincre Adam ; il venait d'obtenir le privilège du Théâtre-Lyrique et me confia un poème du marquis de Saint-Georges ; mais la révo= lution de 1848 fit fermer le théâtre et je partis pour l'Allemagne où je restai un an. J’y composai plu= sieurs ouvrages qui n'ont jamais été représentés, et, à mon retour à Paris, je commençai de nouveau, mais sans plus de résultats, à faire antichambre chez M. Perrin. »

Pendant ce voyage en Allemagne, Offenbach com: posa et fit représenter à Cologne un opéra-comique; Marietta, qui ne semble pas avoir obtenu la faveur du public. Offenbach, moins que personne, était loin d’être prophète en son pays.

Page 1