LE ROI CAROTTE FANTASIO
Le Corsaire Noir
i< Une grande nouvelle !
« Hier soir, à 9 heures, nous passions rue Laffitte, lorsqu'à la hauteur du n° 5, nous rencontrâmes deux personnes qui marchaient d'un pas rapide, se glissant mystérieusement le long des maisons.
« Nous reconnûmes M. Boulet, directeur de la Gaité et M. Emile Taigny, son régisseur général.
« Dans notre quartier à pareille heure!... Qu'est-ce que cela signifiait ?
« Nous suivîmes ces deux personnages et notre étonnement augmenta quand, au moment où ils s'arrêtèrent pour sonner à la porte du n° 11 où demeure M. Offenbach, ils furent
[\]'^ OFFENBAGH
rejoints par une troisième personne qui leur serra la main.
« Ce nouveau venu, c'était Victorien Sardou.
« Le trio disparut derrière la lourde porte cochère.
« A onze heures tout était fini ! Les signatures de MM. Sardou, Ofîenbach et Boulet venaient d'être apposées au bas d'un traité par lequel la Gaîté jouera, le 15 octobre 1870, un grand opéra-bouffe féerique en 3 actes et 20 tableaux, de MM. Sardou et OfPenbach.
« Hein ! quelle lielle première représentation! «
La nouvelle, lancée enceslignesromanesques par le Figaro du 25 octobre 1869, rencontra maint incrédule; la chose parut plaisante aux uns, souleva l'indignation des autres — puis, les journaux confirmant à l'envi l'information de M. Jules Prével, force fut de se rendre à l'évidence.
Cette pensée, exorbitante en apparence, était venue à Offenljach : faire lire sur une affiche de féerie le nom qui avait accompagné Monsieur Garât et la Famille Benoiton, flamboyé sous les Pattes de Mouc/ie et Sôraphine, signé les Gayiaches... et Patrie.
« Une féerie à calembours ! s'exclama Sardou stupéfait quand Jacques lui eut exposé son désir. Je me déclare incompétent ! »
Puis, comme le maestro insistait, protestant lui-même de son dédain pour les coqs-à-l'àne, il s'adoucit — « Depuis longtemps je rêve vnie résurrection éclatante de Pompéi; je réaliserais ce V(eu de tous les pèlerins du Vésuve : Si ces ruines pouvaient revivre ! »
Le premier pas était fait. Certain désormais de vaincre ses résistances, Jacques prend, à quelques jours de là, rendez-vous avec son nouveau collaborateur.
« Je tiens ma féerie, dit cette fois Sardou en venant à lui ; et voici le sujet en un mot : tirer à l'Empire l'horoscope de [sa fin prochaine. »
Ce fut au tour d'Ofi'enbach de sursauter devant cette intervention inattendue de la politique. Sans compter l'invraisemblance de la prédiction, il y avait là une rupture éclatante avec les vieilles traditions, qui le déconcerta tout d'abord. — Mais l'émotion fut de courte durée : Sardou écrirait sa féerie ; peu importait le reste !
Des deux côtés on se mit rapidement au travail et, le printemps venu, la correspondance marchait bon train entre Marly et Bade oii, sous prétexte de se reposer de sa campagne d'hiver, le compositeur entamait la partition.
Dès son retour, un des premiers soirs de juin, dans le cabinet de Sardou, les jambes enveloppées d'une couverture malgré la chaleur accablante, Jacques écoutait le roi Carotte enfin terminé et souriait en sceptique aux explications de son collaborateur. Le regard fixé sur l'incomparable panorama qui se déroulait sous ses yeux, il le traitait à part lui de visionnaire, quand s'animant, le geste scandant la parole, il lui livrait la clé de sa féerie : l'Empire s'appuyant sur le peuple aux dépens de la bourgeoisie, appelant à son aide le radicalisme qui le dévorera.
Le roi Fridolin qui a épousé une princesse étrangère, reine de la mode et du ton, à laquelle il confierait pour un rien les rênes de l'Etat, le roi Fridolin qui invoque à tout moment la mémoire de ses grands ancêtres mais ne songe guère à imiter leurs vertus, le roi Fridolin, entouré de son étrange cour, ignore que son ennemi veille dans le palajs même.
C'est une méchante fée, adversaire juré de la famille, qui s'est acharnée déjà sur le père de Fridolin et veut continuer ses persécutions sur le fils. Par une nuit sombre, elle s'en va dans les potagers du château, évoque les racines — radix, radical — et, parmi elles, la rouge Carotte dont elle fera leur souverain.
Le Palais est en fête, partout on chante, on
rit; jamais la gloire de Fridolin n'a atteint ])areille splendeur, jamais sa puissance n'a semble mieux assurée — V Exposition — quand le Roi Carotte apparait, avec son cortège hideux, ridicule.
Des moqueries l'accueillent ; on le nargue, on le chasserait presque, quand, sur un geste de la fée, on découvre en lui toutes les séductions qui manquent au prince. L'élan est donné; ministres, courtisans, chacun s'incline devant la rouge apparition et voilà Fridolin détrôné par l'ennemi qu'il raillait tout à l'heure.
Accompagné de Robin-Luron, un génie lidele, il parcourt le monde, pendant que Carotte, coitîé de sa couronne, entouré de son conseil, s'assied sur le trône. — Et alors, on s'aperçoit que le souverain nouveau possède au centuple tous les défauts reprochés à l'autre, on tremble sous sa tyrannie ; il ne songe qu'à se gorger de confitures et déjà son panache , ce panache vainqueur, s'affaisse.
La révolte gronde sourdement d'abord, i)uis elle mugit. Carotte affolé, éperdu, s'abime sous terre, légume comme devant, et le roi Fridolin reparaît au milieu de son peuple. Tous deux ont profité de la leçon.
En faisant poser devant lui toute la fin d'un règne avec ses ambitions victorieuses ou de-
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eues, ses ruses, ses mille détours, Sardou s'aperçut bien vite qu'à côté de la féerie, la doublant en quelque sorte, il y avait place pour une comédie politique dont le héros serait vite trouvé parmi les modèles qui grouillaient sous ses yeux.
C'était le moment des Cinq ; il commença Ra* bagas.
La guerre éclate à l'instant où, le manuscrit livré, la partition aux trois (juarts achevée. Boulet va mettre le Roi Carotte à l'étude, pour succéder à la Chatte blanche dans laquelle M'"" Thérésa fait fureur.
Vient la Commune. Les désastres se succèdent et des théâtres il n'était guère question, lorsque quelques artistes, émus par la misère de tout ce personnel resté sans ressources, voulurent tenter la fortune. — En pleine insurrection, M. et M'"'' Grivot, M'"" Pauline Lyon jouèrent la Grâce de Dieu.
On accourut malgré bombes et barricades, ja^ mais le drame de M. d'Ennery ne vit pareil dé^ luge de larmes. Puis, les Versaillais maîtres de Paris, la Chatte blanche reparait sur l'affiche et Boulet, sans plus tarder, vient rappeler aux auteurs de sa féerie le traité de 1869.
iNIais quand il veut relire le Roi Carotte avant
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(lu le donner à la copie, Sardou s'arrête dès la l)remière scène. Ce qui n'était que fantaisie, il y a deux ans, est devenu page d'histoire, poii^nante dans sa sincérité ; la prophétie s'est réalisée et la féerie tourne au drame.
"Voici, au lever du rideau, une séance du conseil. Le roi Fridolin annonce sa volonté bien arrêtée de déclarer la guerre au prince voisin et le ministre de certifier que l'armée est prête.
Trois actes durant, on revit les douleurs passées ; les imprudences funestes, les fautes cruelles ressuscitent.
Sardou récrit le Roi Carotte , transporte en Hongrie ce qui se passait en Allemagne , coupe impitoyablement tout ce qui rappelle combats ou discordes. Quant au dénouement, il se refuse à le modifier, convaincu que l'exil serait pour l'Empire une autre ile d'Elbe.
Les répétitions commencent. Ofîenbach, depuis qu'il avait assisté à Vienne à une représentation d'0?-p/iée aux Enfers^ environné de toutes les splendeurs de la mise en scène, rêvait de marier l'opéra-boulfe à la féerie.
Le cadre de la Gaite se prêtait merveilleusement à la réalisation de ses projets et, gagné l)ar son enthousiasme, Boulet avait engagé une armée de musiciens, recruté des bataillons de danseuses.
Comment laisser tout ce peuple inactif? — Jacques demande des remaniements à son collaborateur, réclame des décors nouveaux et le Roi Carrotte qui , dans la version primitive , conservait les allures de l'Opéra-Boutfe, ne dépassait guère, mise en scène à part, les proportions de la Grande Duchesse^ comprit bientôt quatre actes et dix-sept tableaux.
Le directeur s'inclinait devant les volontés du maestro, tant et si bien que lorsqu'avec le mois de janvier les relàcbes commencèrent pour les répétitions générales, tous comptes faits et alignés, il fut établi que les frais du Roi Carotte se monteraient au chilfre de 6,000 francs par soirée.
Mais Boulet avait résolu d'éblouir Paris; il tenait à ce qu'il ne fût bruit que des splendeurs de la Gaité, il voulait écraser tous ses rivaux.
C'était le moment où les théâtres se réveillaient de leur torpeur. Dans la Baronne, l'Odéon mettait en ligne Gefîroy, Berton, Porel,M"''Page et Sarah-Bernhardt; au Lyrique, M'"" Ugalde chantait Javotte de Jouas et M™^ Céline Montaland personnifiait au Chàtelet la Céphise du Juif-Errant. La, famille Benoiton faisait une rentrée triomphale sur la scène du Vaudeville avecBrindeau, Parade, Delannoy, M'""=' Fargueil et Manvoy ; Aimée Desclée reparaissait dans la
Princesse Georges aux côtés de M"® Pierson; Dupuis, M'"'' Uhaumoiit tenaient avec le Trône d'Ecosse raffîche des Variétés. — Tricoche au Palais-Royal, le Bossu avec Mélinguc à la Porte Saint-Martin, aux Folies-Dramatiques /a Tour du Chien Vert, une des dernières créations de Blanche d'Antigny. — L'Ambigu donnait l'Article 47, les Menus-Plaisirs avaient appelé à eux M'"" Thérèsa pour le Puits qui chante; M'"° Peschard débutait aux Bouffes dans Boulede-Neige. Installé avec son orchestre au Grand- Hôtel, Danbé apprenait aux Parisiens les noms de Massenet, de Guiraud, de tant d'autres avec eux. La revue trônait au Château-d'Eau et aux Fohes-Nouvelles.
Le 15 janvier enfin vit la première du Roi Carotte.
Le succès fut retentissant ; la partition était de rOffenbach des meilleurs jours, le rôle de Robin-Luron comptait [)armi les plus charmantes créations de M"^ Zulma Bouffar, entourée de M"" Sevestre, de M™° Judic à peine sortie de l'Eldorado et des Folies-Bergère, de Masset, de Grivot et d'Alexandre. — Avec son décor ensoleillé, son fourmillement de marchands, de gladiateurs, de patriciens et de courtisanes, son cortège nuptial, soutenu par une musique exquise, Tapparition de Pompéï arracha des cris
lu
d'admiration. La Vie Parisienne écrivait le lendemain : « C'est un chef d'œuvre à décourager tous les Gérôme passés, présents et futurs.
Pour la pièce, on avait été prévenu par les journaux qu'elle abondait en allusions, que les sous-entendus s'y pressaient innombrables ; nul n'ignorait que l'Empire s'y heurterait avec la République. — Les hommes politiques accourus à la Gaîté comprirent, dés la lin du 1*'' acte, que le régime déchu était représenté par... le Roi Carotte.
Le moyen ])0ur la salle de ne pas se rallier à l'opinion des gens aussi compétents ! On se partagea en deux camps ; l'un applaudissait le héros de la féerie, l'autre acclamait Fridolin.
Le lendemain, la France entière apprenait les attaques dirigées. contre l'Empire ; les allusions étaient transparentes et chacun, avec les élus de la première^ de reconnaitre le Souverain.
Devant cette éclatante manifestation de la perspicacité du public, Sardou bondit d'abord, courut à son bureau pour protester. Le manuscrit de Rxiha.g-di< était là prêt à partir pour la Censure ; il le contempla un instant, puis laissa tomber sa plume et se frotta les mains.
Que de fois il avait tremblé en songeant à l'interdiction probable de sa comédie! Car ce n'étaient plus les Cinq qu'il y mettait en scène ;
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avec la guerre, un autre modèle avait posé devant lui, il y avait peint une figure sacro-sainte que chacun allait reconnaître — et voilà que le BoiCaroftv sauvait Rahagas.
Etant admis qu'il attaquait si violemment l'Empire, comment supposer maintenant qu'il put entrer en lui le avec ses ennemis, les railler, les flageller de la sorte ? D'ailleurs on le savait autrefois peu aimé du Château : lors de la représentation de Xos Intimes à Compiégne, l'Impératrice n'avait-elle pas témoigné bien haut son mécontentement, faisant sortir la jeune princesse Murât de la loge impériale, au milieu de la scène fameuse du 3" acte ; les Ganaches et surtout la Famille Benoiton n'avaient pas été épargnées davantage. On se souvient aussi des colères soulevées par l'apparition de Séraphine, des. hautes susceptibilités éveillées par le duc d'Albe de Patrie.
Donc Sardou reste muet, se contenhmt de lire chaque matin les recettes fantastiques du Roi Carotte, qui, atteignaient jusqu'à 9000 francs, tandis que Rahagas, passant sous les yeux aveugles de la Censure, revenait au Vaudeville et se répétait avec frénésie.
La première quinzaine de Janvier n'avait été pour OfFonbach qu'un va-et-vient perpétuel entre
la rue Réaumur et la rue Favart. La Gaîté et rOpéra-Comique se disputaient le Maestro ; ici la féerie, là, le Fantasio de Musset, prêts à passer tous deux.
Le Roi Carotte ouvrit le feu, précédant de trois jours seulement l'autre partition jeudi, 18 janvier).
On espérait une magnifique revanclie de l'échec de Barhouff; et cette fois encore Jacques fut trahi par le livret. Pas plus que l'ouvrage de Scribe, la comédie d'Alfred de Musset ne sut s'emparer du public qui bailla à une action vide d'intérêt, comme il l'avait fait six ans plus tôt à la Comédie-Française.
Le premier acte fut déclaré adorable ; la ballade : « Voyez dans la nuit brune « la romance de M"^ Priola, l'entrainante Chanson des fous enlevée par Melchissedec, les chœurs si mouvementés, tout présageait un succès. — Mais l'ennui s'empara de la salle avec l'acte suivant, rendant vains tous les efforts du compositeur et de ses interprètes.
M'"" Galli-Marié sous le travesti de Fantasio, j^iie Priola , Ismaël , Melchissedec , Potel , M"'' Moisset ne purent avoir raison de la somnolence du public.
La presse rendit justice au musicien, signala les pages prodiguées en pure perte. Tout ce
haume ne put guérir la mortelle blessure faite à OHenbacii par Musset, et Fimtasio expiraitdans les derniers jours de Février, mais pour revivre ([uelques heures plus tard à Vienne, où des ovations sans fin l'attendaient.
Pendant que Jacques luttait à l'Opéra-Comi- ({ue, Bahagas naissait à la rampe du Vaudeville.
— On se souvient de la terrible bataille livrée dans la salle, de cette soirée du l***" février où les cris et les bravos se croisaient eu une tempête assourdissante. Le lendemain, on avertissait M. Thiers que les revolvers partiraient d'euxmêmes si on avait l'imprudence d'autoriser une seconde représentation : permettre Rabagas, c'était aller au-devant de massacres certains.
C'est ici le moment de rapporter certaine légende qui courut alors les coulisses du théâtre : une dépêche part de la Présidence, adressée au (Gouverneur de Paris, contenant les ordres nécessaires pour que les spectateurs du soir trouvent porte close en arrivant au Vaudeville.
Le rasoir à la main, le général de Ladmirault terminait sa toilette quand le pli lui est remis.
— Devina-t-il la mesure arbitraire enfermée sous cette enveloppe et sa distraction fut-elle volontaire, ou bien le hasard est-il le seul dieu qui lutta pour Rabagas ? Toujours est-il que le gouverneur s'éloigna de la place Vendôme, ou-
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bliant sur sa table la terrible missive qu'on retrouva le lendemain seulement, ses cachets toujours intacts
La seconde représentation avait eu lieu et les revolvers n'étaient pas sortis de leurs étuis.
Il était trop tard maintenant pour songer à interdire Rabngas et force fut au gouvernement de laisser le champ lijjre aux enthousiastes qui eurent ])ient(')t raison des siffleurs ; interrupteurs de la bonne école, ceux-ci chutaient le ministre de Monaco comme ils avaient acclamé le Roi Carotte, ne s'étant pas aperçu un seul instant que la donnée des deux pièces était identique, qu'ils conspuaient d'un côté ce qu'il encensaient de l'autre.
Nul n'avait remarqué que, dépourvu de la pompe de la mise en scène, Carotte était le frère jumeau de Rabagas, que Fridolin et le prince formaient un seul et même personnage ; au Vaudeville comme à la Gaîtè, l'homme providentiel, venu i)Our châtier la tyrannie, se rendait insupportable à force de vexations, écrasant de son despotisme ceux-là qui avaient désiré son triomphe. Pour le dénouement, d'un côté comme de l'autre, l'inévitable gendarme.
Et le Roi Carotte contiiniait au square des Arts-et-Métiers son règne cousu d'or ; les recettes se maintenaient à des hauteurs prodi-
fiiieiisps et les droits des cent premières représeiilalions, ajoutés à la vente de la partition en France et en Angleterre, s'élevaient, pour Victoi'ien Sardou, à un total supérieur à celui réalisé— à nombre égal — par Patrie.
Les frais malheureusement s'entassaient avec la même régularité et, devant le budget quotidien, la lutte devint bient(')t impossible pour 'Boulet. Une prime de 15,000 francs était assurée aux auteurs pour la 150'' ; la dernière du Roi Carotte fut tixée irrévocablement à la 149'\
Pendant (pie la féerie tient l'affiche de la Gaité, on annonce aux Variétés la lecture de trois actes nouveaux. Un seul nom d'auteur : Jacques OfFenbach pour les paroles, Jacques Offenbach pour la musique.
■ Le poète improvisé, qui se méfie de son talent de lecteur plus encore que de ses vers, a })rié M. Nuitter de présenter le Corsaire Noir aux artistes ; mais il se heurte à nu refus. Tout en reconnaissant qu'il a aidé Jacques de ses conseils, suivant en cela l'exemple d'Etienne Tréfeu, de Meilhac, de Mario Ucliard, de du Locle, il rejette bien loin cette lecture qui le ferait passer pour le seul coupable et force fut à Offenbach de s'exécuter.
Il bredouilla bien un peu. et la pièce écoutée
sans grands transports d'enthousiasme fut distribuée à Dupuis, Lesueur, Kopp, Léonce, Cooper, Hittemans, à M""" Chaumont, Van Ghell et Berthe Legrand.
Vienne conserA-e au maestro son inviolable fidélité ; Faritasio et Boule de Neige y reçoivent un accueil tout autre que celui qui leur a été fait à Paris ; le théâtre An der Wien réclame un ouvrage nouveau, trois actes spécialement composés pour lui, et Jacques promet avec Isl Flâneuse, écrite pour M"^ Milla Rœder, le Corsaire Noir qu'on vient d'ajourner aux Variétés.
La chanson de Fortunio avec M'"*^ Peschard, les Bavards pour la rentrée de M™'' Ugalde, maintiennent le nom d'Ofï'enbach sur l'affiche du passage Choiseul : au boulevard Montmartre, Barbe-Bleue célèbre le retour d'Hortense Schneider; il est question du Grand Lama et des Braconniers ; les directeurs rivauxse disputent M"** Moucheron, un acte destiné à Céline Chaumont, mais Jacques semble plus occupé de ses rêves de direction que des projets de ses collaborateurs.
Se rendre maître de la Gaîté, obtenir de Boulet la clef du cabinet directorial, pouvoir exécuter en maître absolu les projets gigantesques qui l'obsèdent, c'est là son point de mire. Si grand est son espoir de voir cette ambition se réaliser
Meiitùt, vju'il ticiil eu réserve — les intimes l iissureiit — un traité par lequel M™' Patti et Capoul s'engageraient à venir créer Paul et y^irginie à son théâtre, à y chanter chaque soir, évitant ainsi le terrible et éternel problème des lendemains- Mais Boulet résistait énergiquement, repoussant les offres les plus dorées, et rien n'était décidé encore lorscjue Jacques, appelé par les dernières répétitions du Corsaire Xoii\ prit la route de Vienne, au mois de septembre, entraînant à sa suite MM. de Villemessant, Wolff, Philippe ( lille, de Saint-All)in, Aubryet. Blavet, Gaston Mitchell et Tarbé.
Un autre Parisien les y attendait : Khalil-Bey, qu'ils aperçoivent à l'Opéra, le lendemain de leur arrivée. Il est sombre, pensif; et comme Jacques s'inquiète des causes de sa mélancolie, il lui confesse que l'existence lui parait lamentable, privée du piquet quotidien à vingt-cinq francs le point. Rendez-vous fut pris pour le lendemain à l'hôtel d'Offenbach, qui, aidé de ses compagnons, rendit à Khalil-Bey toute sa verve et sa joyeuse humeur.
Quelques heures avant la représentation, un message de MM. Chivot et Duru est remis à Jacques. Que vont devenir leurs Braconniers si le maestro ne remet pas à la saison prochaine,
pour les Parisiens, ce Corsaire Noir ({iie les Viennois connaîtront demain ? Réponse par retour du courrier :
« Mes Chers Collaborateurs,
J'ignore encore le sort que le public viennois va faire à mon Corsaire Xoir ; tout d'abord, comme Pandore, je dois vous dire : Brigadier, vous avez raison.
«Vous avez fait appel à la loyauté du compositeur Otîenbach ; il n'a rien eu de plus pressé que de s'entendre avec le librettiste du Corsaire Xoir, son ami le plus intime, M. Jacques, homme loyal s'il en fut jamais.
» De leur entretienil résulte ceci : que M. Jacques reconnaît comme moi la justice de votre réclamation et que nous nous engageons à céder le pas à votre pièce intitulée : les Braconniers qui passera aux Variétés cette année même et avant le Corsaire Noir.
» ^'otre bien dévoué,
« JACQUES OFFENBAGH».
Vit?nne, le 17 septembre I87i.
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