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LA HAINE

L'encombrement restait le même aux abords de la Gaité. la location subissait un sièue en

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règle et les spectateurs, en soitaut de cette salle comble, se plaisaient à évaluer les monceaux d'or renfermés dans les caisses. On parlait avec envie des sommes qui entraient dans le théâtre, mais qui songeait aux frais écrasants, aux sept mille francs absorbés chaque jour?

Maintenant que la musique avait victorieusement pris possession du théâtre, nul ne pensait à la troupe de drame inoccupée, mais payée, troupe d'élite qui comptait et Lia Féhx et M'"* Marie Laurent.

Offenbach, lui, y songeait, et malgré le perpétuel maximum qui s'attachait aux pas d'Orphée^ il l'abandonne à la 185^ Victorien Sardou venait de lui donner La Ilaine^ cette œuvre si terrifiante et si grande, digne de prendre place aux côtés de Patrie. En elle vivait l'Italie du xiv' siècle avec ses splendeurs et ses ruines, ses sensations extrêmes mêlées de sauvagerie. Le directeur fastueux avait entrevu dans ses rêves les magnificences dont il allait encadrer le drame, depuis la rue Camollia jusqu'à la cathédrale de Sienne, où les rayons de la lune, fdtrant à travers les vitraux, éclairent si doucement la douloureuse agonie de Cordelia et d'Orso.

Qui eût osé prédire, vingt années plus tôt, qu'Ofifenbach serait un metteur en scène admiré de Sardou lui-même ? Pas ceux-là, à coup sùr^

SA VIE KT SON OEUVRE '^iïA

quiassistaieiit aux répétitions des Deua'.4ueag/e.s, alors que son idée fixe était de planter le pont face au public, sans songer qu'il forcerait le passant à s'engouffrer dans le trou du soidileur. Il avait fallu toute l'autorité de Duponcliel pour lui faire abandonner son projet; et maintenant, sur cette vaste scène de laGaité, cliceurs, figuration, toute une armée manoeuvrait sous ses ordres.

Il semblait qu'il se fût juré de surpasser encore les merveilles d'Orphée. Devant ce faste éperdu, cette prodigalité folle, Sardou frémissait, sentant que le drame se noyait sous les flots de velours et de soie dont on le couvrait, les masses (l'oret de fer qui l'écrasaient. Ici il avait demandé vingt hallebardiers et cent hommes d'armes occupaient la scène ; la procession qu'on devait deviner, entendre à peine, traversait le théâtre dans un étincellement de torches et de châsses, une explosion de l'orchestre et des chœurs.

Trois cent soixante-dei^x mille francs furent dépensés pour monter la Haine, et dans ce chiffre, les armures (dont la moitié seulement put être employée) figurent pour la somme de centseize mille francs, ces cuirasses, ces casques, ces épées à deux mains avec lesquelles Guelfes et Gibelins s'assénaient de si formidables horions (jue le foyer se transformait en audjulance.

La première fut donnée le 3 déceudjre 1874 —

Jamais salle ne présenta coup d'fpil plus gracieux que la Gaité ce soir-là. grâce aux modifications apportées par Offenbacli dans la distribution du service.

Les deux premiers rangs du balcon n'étaient donnés qu'à bon escient : journalistes, artistes, hommes du monde, les titulaires devaient être mariés ou parents d'une femme charmante. Au lieu de porter deux numéros se suivant, les coupons assignaient un fauteuil du premier rang, l'autre correspondant au second rang, et le balcon ne formait ainsi qu'un chapelet de tètes exquises et de toilettes ravissantes.

Les craintes de Sardou devaient se réaliser. Le public perdit de vue. au milieu de la pompe qui l'enserrait, l'action déjà ralentie parcertaines faiblesses d'interprétation, puis la neige survint qui s'abattit avec fiu-eur sur Paris, exerçant à l'égard des recettes une influence funeste.

Prolonger l'épreuve, c'était marcher à une condamnation certaine. Sardou le comprit et, au bout de dix jours, dit à Jacques son intention formelle de retirer la. Haine. Lui se récria d'abord, hésitant à abandonner si brusquement l'œuvre tant caressée; puis, M. Vizentini lui ayant fait remarquer que ces armes, ces costumes, toutes ces richesses pourraient reparaître lors de la solennelle reprise de Geneviève de

Brabant depuis longtemps projetée, il se rendit, et, le 28 décembre, communiquait à la presse la lettre suivante :

(c Mon cher ami,

» Ce que j'apprends de la Haine est bien triste.

» Si l'on nous avait prédit qu'une pièce écrite avec tant de soin, tant d'amour et de conviction !.... accueillie par ses interprètes avec un tel enthousiasme!... montée par toi avec tant d'art et de goût !.. apjdaudie le premier soir avec les honneurs peu conununs d'un rappel d'artistes à tous les actes !... et forte le lendemain de l'approbation presque unanime de toute la presse!... que celte pièce, à la vingt-cinquième représentation, ne ferait pas de recettes capables de couvrir ses dépenses !... nous ne l'aurions cru ni toi ni moi !

» Et c'est pourtant ce (j[ui arrive.

» J'ai trop la fierté de mon œuvre pour admettre qu'elle se traîne dans des recettes indignes d'elle.

M Et je t'aime trop pour t'associer plus longtemiiiS à son injuste destinée.

» Je te demande en grâce de cesser les représentations de hi Haine et de rassurer les spec-

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tateurs qui ne trouvent pas cette tragédie en prose assez a7nusa,nte, en leur promettant de ma part que je n'en ferai pas une autre.

» Ton affectionné, » Victorien Sardou. w

A peine cette lettre eut-elle été répandue par les journaux que le public prit en masse le chemin du théâtre ; chacun voulait voir la Haine ^ on criait à l'injustice, on assiégeait la location.

Devant ce revirement de l'opinion, Sardou resta inflexible et le drame, qui avait nécessité 31 jours de relâche, ne fut joué que vingt-huit fois.

Le soir oii elle disparut de l'affiche, la Haine faisait une recette de 10,200 francs.

Orphée rentre à la Gaîté le 31 décembre, ajoutant à tbus ses attraits les noms de M'"" Théo (Cupidon), de M'"" Peschard à laquelle V Hymne à Bacchus valait un magnifique triomphe.

Le dimanche 6 décembre avait été marqué par l'inauguration des matinées. La première se composait d'un prologue de François Coppée, dit par M. Porel; des Précieuses ridicules; des Héritiers, de Duval. Pour finir en musique, Une folie, de Méhul*

SA VIK KT SON (iKI'VRH '207

La soiiiaiiKî suivante, c'élail le tour d'Athalie (M™" Marie Laurent), avec les chd'urs de Mcn- (lelsolui, puis allaient venir le Mnriaçje de Fignro, In Marquis de Villemer, pai\les artistes de r(.)déon, les comédies de Molière, agrémentées des intermèdes de Lulli.

On conunencait d'ordinaire par un acte de Grétry, de Monsigny, (|uelque opéra-comique de l'ancien répertoire. Deux ouvrages seulement de Jacques prirent place à ces matinées : Le Violoneux, et le Mariage aux Lanternes.

A grand'peine, on avait pu décider le directeur à confier, dans ce dernier ouvrage, un bout de rôle à une débutante. M"' Jeanne Granier, qu'il s'étaitpluàécarterjusque-là de toute distribution.

Offenbacïi, qui avait, sur une seule audition deviné et Pradeau et Bertlielier, entrevu en un instant l'avenir d'IIortense Schneider, de Lise Tautin, de M""" Zulma-BoufFar, Pfotzer, Van- Ghell et tant d'autreâ, se trompa celte seule fois, et l'accueil fait à l'inconnue un soir qu'elle remplaçait M"' Théo, dans la Jolie Parfumeuse^ ne put réussir à vaincre cette antipathie.

Rentrée à la Gaité, après son excursion d'un jour à la Renaissance, M"" Granier languissait dan.'v l'attente d'un rôle, quand on lui annonce qu'elle va, sous les traits de Minerve, prendre la succession de M'" Castello.

Désespoir de rinfortunée qui implore sa résiliation avec des sanglots. Point n'était besoin de tant insister ; elle lui fut accordée sans peine et quelques semaines plus tard Jeanne Granier se révélait étoile dans un autre théâtre.

La première semaine de 1875 voit inaugurer le nouvel Opéra. Quelques jours après celui qui fut Calchas, le prince Paul, le vice-roi, Grenier meurt au moment où les Variétés font une nouvelle reprise des Brigands.

Geneviève de Bradant.

A la Gaîté, annonce des dernières représentations d'Orp/iée. Jacques n'a pas oublié que les recettes de Jeanne d'Arc atteignaient encore le chiffre de 7,400 francs, lorsqu'il l'avait interrompue pour céder la place à Eurydice. C'est le drame de jM. Jules Barbier, la partition de Gounod qu'il reprendra (21 janvier), en attendant que la toilette merveilleuse de Geneviève de Brabant soit terminée.

Mais huit jours plus tard, force est de revenir à Orphée,

La réussite éclatante des Trente millions de Gladiator, de MjNI. Labiche et Philippe Gille, a momentanément chassé la musique des Variétés; plus fidèles, les Bouffes font une magnifique reprise de la Princesse de Trébizonde. M'"" Peschard en est le prince Raphaël, M"'" Théo, la mignonne Régina; Zanetta sert de débuts à M"^ Lefort. Etoile masculine : Daubray, entouré de MM. Bonnet, Edouard Georges etCourcelles (IG février).

Geneviève de Drabant est enfin prête.

MM. Crémieux et Tréfeu ont développé la version des Menus-Plaisirs, créant de toutes pièces un personnage nouveau pour M'"° Thérésa, trouvant dans chaque scène prétexte à changements, à cortèges, à costumes ; Jacques a écrit dix-huit morceaux nouveaux, composé trois ballets.

Mais il est une page sur laquelle, dans ce bouleversement général, aucun des collaborateurs n'oserait porter la main ; le Duo des Hommes d'arme n'a que faire de tous ces chatoiements ; on le chantonnera demain sur les boulevards comme on le fredonnait hier dans les rues.

Geneviève passe le 25 février, et si bruyant qu'ait été l'accueil fait à ses quatorze tableaux, de quelques bravos qu'on ait salué les pages anciennes ou nouvelles, il faut reconnaître

bientôt que les résultats ne répondent pas à l'attente de tous.

Une représentation de ropéra-féerie est olferte, le 25 mars, par Jacques, aux proies et ouvriers typographes des journaux de Paris,

« C'est le moindre dédommagement, a-t-il écrit aux directeurs, que je puisse offrir à tous ces ouvriers qui impriment le compte-rendu d'une pièce sans la connaître, qui célèbrent des décors et des merveilles de mise en scène sans les voir, et qui mettent tous les jours le couvert d'un dîner qu'ils ne mangent pas. »

La Vie Parisienne, dont on ne comptera bientôt plus les reprises, rend le théâtre du boulevard Montmartre à Offenbach ; aux Bouffes, l'affiche peut changer, son nom reste immuable.

Dans les Hannetons , la revue de printemps signée de MM. Grange et Albert Millaud (22 avril), c'est au seul répertoire du maestro qu'ont été empruntés tous les couplets ; c'est son duo des hommes d'armes que chantent j^jmes peschard et Théo, sous l'uniforme de Grabuge et de Pitou. Aussi a-t-il soin de prévenir les grincheux qui prétendraient qu'il n'y a plus de place à Paris que pour lui ; des éclats de rire sans fin saluent l'apparition du rideauafûclie orné d'annonces telles que ;

La (Joiiro HGvalescière^-musiqiw de J. Otî'enbacli.

Train de plaisir pour le Havre, mu^\([\\o do J. Olfonbarh.

Les recetles de la Gaité coiitiiiuenl à Laisser et les frais s'amoncellent sans trêve ! L'immense troupe d'opéretle, les artistes de drame qu'il s'était obstinément refusé à prêter aux directeurs rivaux, la figuration innombrable,' les soixante- seize danseuses du corps de ballet, étaient un terrijjle fardeau sous lequel il se raidissait, décidé à lutter, travaillant les jours et les nuits, bravant la maladie qui le torturait.

Son énergie d'ailleurs était contagieuse ; chacun, dans le théâtre, aimait cette nature flère, indomptable," et jamais le culte véritable iusjiiré à tous ceux qui l'approchaient, ne se manifesta de façon à la fois plus touchante et plus bruyante que certain soir de cette année 1875.

C'était l'anniversaire de Jacques. Tenu i)risonnier par la goutte, il n'avait pas paru au théâtre depuis plusieurs jours et il fut décidé que la (îaité irait à lui. Le secret est religieusement gardé et sur la scène, et rue Laffitle où le concierge, mis dans la confidence, ne sourcille pas en vayant déljarquer dans sa cour des outres de gaz oxydrique, des pupitres, un assortiment de feux de Bengale, de pièces d'artifices,

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Le rideau tombé sur Geneviève de Brabant, on s'entasse dans quatorze omnibus alignés à la porte de la rue Réaumur. Tout le théâtre est là, administration, étoiles, choristes, danseuses et figurants, orchestre au complet, les ouvreuses même et lorsque le cortège se met en mouvement, il ne reste plus dans la Gaité que les pompiers du poste.

Etendu dans son fauteuil, Ofîenbach travaillait encore quand, dans une explosion de cuivres. l'Hymne à Bacc/ms monte jusqu'à lui : une lueur soudaine illumine la cour, des hourrahs retentissent. Tremblant d'émotion il veut se faire porter auprès de ceux qui l'acclament mais les éclats de l'orchestre ébranlent l'escalier.

Conduits par M. Vizentini, les musiciens de la Gaité gravissent h)s étages en jouant la marche d'Orphée ; derrière eux, précédés par M. Etienne Tréfeu et M. Baudu, les artistes paraissent, puis le ballet, ensuite les chœurs. Le cortège se déroule devant le Maitre dont les yeux s'emplissent de larmes et qui reçoit en pleurant la couronne d'or offerte au nom du théâtre.

A travers l'appartement, on gagne l'escalier de service. Offenbach serre les mains qui se tendent, sourit encore aux vœux qui babillent autour de lui, que déjà, dans la rue, l'orchestre s'empare des premiers omnibus,

Pini de jours après, Jacques revenait au théâtre ; de la voilure à son cabinet deux machinistes le portaient, attentifs à éviter les secousses ; et, broyé par la douleur, étendu devant son bureau surchargé de chiffres, il songeait aux moyens de soutenir une lutte sur l'issue de laquelle lui seul conservait une illusion dernière. Il veut essayer d'une solennelle reprise de la Chatte blanche pour laquelle il écrira une partition nouvelle, ajoutée à celle de M. Jonas.

Le 15 mai, réunion des actionnaires présidée par Charles Comte, remplaçant Offenbach. La société est déclarée dissoute ; Jacques reste seul propriétaire du théâtre qu'il prétend encore relever, où il veut continuer la lutte.

Efforts perdus ! Bientôt un ordre du directeur rassemble au foyer artistes et personnel, car le moment des adieux est venu. En ce jour de défaite, il veut leur parler une dernière fois des victoires remportées Sous le môme drapeau, leur dire à tous quel fidèle souvenir restera au plus profond de son cœur.

« Mes enfants, fait-il en terminant, vous serez payés jusqu'au dernier centime. Si j'ai été imprudent, (lu moins serai-je resté l'honneur même» »

Une égale émotion gagna tous les groupes et les larmes de ce petit peuple furent un plus ma^

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gniflquc cortège au vaincu qui s'éloignait que les flatteries, les encensements dont on avait salué sa triomphale entrée.

Sa fortune versée aux mains des créanciers. ses droits hypothéqués durant trois années, cette longue série de concerts en Amérique qui, pendant des semaines, l'exilerait loin des siens, voilà ce que coûtait à Ofienbach la direction de la Gaité ; mais il sortait plus grand qu'aux jours de fortune éclatante du désastre qui apprenait à tous quel homme de cœur était ce maitre.

Bien des rêves s'envolaient avec sa retraite ! Délaissées à jamais, toutes les féeries de mise en scène qui s'étaient agitées dans cet étonnant cerveau ! — Jacques avait commencé déjà la musique d'une pièce à grand spectacle qui devait dépasser en somptuosité et Orphée et La Haine, le Don Quichotte de Victorien Sardou, joué au Gymnase quelques années plus tôt, remanié et développé par son auteur à l'intention de la Gaité.

Un seul tableau : Sancho clans Vile de Marataria^ tableau à huit transformations, confié au pinceau de M. Froment, dépassait sur les devis le chiffre de 60,000 francs.

De tant de projets gigantesques, il ne restail ]»lus maintenant que le souvenir.

La Boulangère a des éçus. — Le Voyage dans In Lune. — La Créole.

Le '2.") juin a[)pûi*le l'avis officiel de la vente de la (laite à M. Vizeuliiii. Le nouveau directeur n'entend pas renoncer à la musique; Le V^oijage dans la Lune, une reprise de la Bellellclène et aussi les Contes d'LIoffmann ont leur place marquée dans son plan de campagne.

Après quelques semaines passées à Aix, Oli'enbach s'est retiré à Saint-Germain, où, voisin de ses collaborateurs, il a mis la dernière main à la partition de la Boulangère.

D'un conmiun accrord avec M. Bertrand, llortense Schneider a été rappelée de Russie, enlevée aux applaudissem'ents de Petersbourg,

c( Encore quarante-huit heures pour arranger ton rôle et le rendre tout à fait digne de toi, 6 Heine, si cela est possible, — lui a écrit M. Meilhac — et ce sera fini. Nous avons préféré retarder un peu la lecture et te voir absolument contente ».

Le lendemain du jour où elle a enfin pris connaissance de son rôl(% M"" Schneider débarque

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à Saint-Germain, chez M. Ludovic Halévy. Une importance exceptionnelle a été donnée dans le livret au personnage de Toinette, pourtant de second plan. Après les centaines de lieues parcourues, sur la demande de ses poètes ordinaires, il lui semblerait juste que la Boulangère occupât la première place, sans conteste. — « Ou je suis toujours Schneider, ou je ne suis plus que son ombre ; donc, ou traitez-moi comme autrefois, ou parlez franchement et je me retire. »

La scène a été un peu vive, on s'est séparé fâché ; mais, rentrée chez elle, la Grande- Duchesse n'y songe déjà plus et reçoit, le lendemain, sans l'ombre de surprise, le bulletin de répétion qui la convoque aux Variétés pour midi.

Dès la porte du passage des Panoramas, ce ne sont que visages gênés, regards effarés. Le bulletin lui a été adressé par erreur, puisque son rôle est entre les mains de M"* Aimée.

La Diva est déjà chez son avoué et un procès s'engage, procès qu'elle allait bientôt gagner.

Trois premières vont se succéder en quinze jours. Jacques vole d'un théâtre à un autre, travaillant jusque dans sa voiture : il a fait installer un petit pupitre sur lequel il orchestre,

malgré secousses et cahots, dans le trajet de la rue Monsigiiy au l)0ulevard Montmartre ou à la rue Réaumur.

La Boulangère a des écus, qui ouvre la série (19 novembre), réunit la trinité Meilliac, Halèvy l't Offenbach, séparée depuis Les Brigands.

Dupuis, sans lequel Jacques n'admettrait pas les Variétés ; Berthelier, que nous entendons encore dans le duo du Farinier: Pradeau, le commissaire épique, Léonce, font assaut de fantaisie, mais il y a, à travers ces trois actes, comme un manque d'équilibre contre lequel tous leurs eti'orts ne pourront rien.

M"'' Aimée joue par autorité de justice — c'est le mot d'un critique — et la Boulangère en est l'innocente victime. On ne peut que rappeler cette comparaison, établie naguère par M. Victor Koning : a Schneider est le cœur de Gavroche sous l'enveloppe d'une jolie femme: Aimée, une grisette affublée des joyaux d'une reine. »

La voyant s'avancer toute scintillante de pierreries, M. Armand Gouzion s'écrie dans Y Événement : «C'est une édition.... diamant de la diva. »

Le duo « 7'oui blanc, tout noir », aussi vite appris qu'entendu, le chœur des pages, les couplets du Suisse, la romance de l'amoureuse

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Toinetle, le finale traversé de sanglots, tout cela est de roffenbach et du meilleur.

Plus d'un morceau a été redemandé : de là. un mot de M. Gouzien encore, que je livre à la vindicte publique : « On le voit, cette boulangère ne vend pas seulement du pain blanc ; elle vend aussi du pain bis llî «

26 novembre: Le Voxjage dans la Lune.

opéra-féerie en 4 actes et 23 tableaux, de Leterrier, Vanloo et Mortier.

Voici la salle de la Gaité brillante comme au premier soir d'0?'p/iëe ; il semble que tous les théâtres de Paris aient voulu accaparer loges et balcons. Nous y apercevons M™*' Judic, Gueymard, Lia-Félix, Grivot, Thérésa, Magnier, Alphonsine, Doche, Dica-Petit, Rose Méryss, Donvé, Alice Regnault, Gabrielle Gautier, Le^ roux, Valtesse, Fromentin, Scriwaneck, ^\nto^ nine, Emma Fleury, Dartaux, Pierski, Angéle, Gravier, Demay, Grandet, Thibault.

A l'orchestre, dominés par Offenbach qui se cache dans une avant-scène, MM. Victorien Sardou, Camille Doucet, Guntzbourg, Hector Crcmieux, Mandl, Garnier, prince Troubetzkoï, Marinoni, Mario Ucliard. Vibert, Baron Taylor, Bischoft'sheim, Meilhac, Montigny, Adolphe de Rothschild, Castelar, Berne-Bellecour, Fischel,

Camondo, Diaz de Soria, Nigra, Caheri d'Anvers, (Jadul, })riiR'e Galitziii, Delaiiiaire, KuMiigswarter, de Sanafc, Arlhiir Moyer, docteur Desmares, etc., etc.

M. Vizeiitini a voulu se montrer le dii^ne successeur de Jacques ; il ne lui a pas suffi de charmer les oreilles, il a voulu encore éblouir les yeux. M"" Zulma Bouffar et Christian, M'" Marcus et Ilabay, Laurent, Grivot, Tissier chantent ou disent les refrains irrésistibles, au milieu de décors miraculeux, revêtus de costumes où la richesse le dispute à la fantaisie. Le tableau du volcan restera un des chefs-d'œuvre de Chcret : jamais le crayon de Grévin ne dessina chose plus exquise que les hirondelles du ballet.

Sans essayer d'analyser la partition, une des plus touffues écrites par Offenbach, peut-on passer sous silence les couplets du prince Caprice^ le chœur des artilleurs, le joli duo de la pomme^ l'ensemble de la neige et l'ètincelant honhnent qu'on ne se lassait pas de faire répéter à M"* Bouffar et à Christian.

Huit jours ne sont pas écoulés quand arrive le tour* de la Créole, donnée aux Bouffes le 3 novembre.

Malgré le travail écrasant ([u'il s'est impose

pour parvenir à diriger simultanément les études de ses trois ouvrages, en surveiller les plus minces détails, les Bouffes n'ont pas eu à se plaindre outre mesure des nerfs du maestro.

A signaler seulement, l'entêtement mis par Jacques à couper le duo des notaires, malgré les supplications de tout le théâtre.

Prompt à reconnaître ses torts, il le rétablissait quarante-huit heures plus tard. On sait quel bis unanime l'attendait le soir de la j}'^^^mière.

Livret et partition, la Créole était un opéracomique véritable. Aux jolis rôles de René, d'Antoinette et de Flavignac, groupés par M. Albert Millaud autour de Dora, Charles Comte avait donné pour interprètes M'"*' Van- Ghell, LucC; et M. Cooper, prêté par les Variétés.

Comme pour faire attendre moins impatiemment l'apparition de INI"'' Judic, qui n'entre en scène qu'au second acte, OfFenbach a semé à pleines mains ses phrases les plus caressantes, ses rythmes les [tlus imprévus, dés l'ouverture.

C'est la romance des Feuilles mortes, dite par Daubray, avec une émotion contenue dont l'effet est irrésistible, les couplets d'Antoinette, le rondeau et surtout la scène exquise des Grands

parents, chantée à la perfection par M""' Van- Gliell, si crâne sous son haJjit de mousquetaire.

Enfin voici Dora. Tout est ravissant dans son rôle ; c'est le duo avec M. Cooper, la chanson créole, la Berceuse qui restera parmi les plus fines ciselures de l'œuvre d'Offenbach, le quatuor, des duos, des couplets dits à miracle.

Tout présageait à la Créole^ un avenir auss long que doré ; le vaisseau du troisième acte, commandé par Daubray, un ébouriffant amiral, pouvait battre en brèche le navire de VAfri' caine, et il fallut changer l'affiche avant que d'avoir atteint la centième sur laquelle on comptait à bon droit.

L'Angleterre s'est chargée de venger les auteurs : aujourd'hui encore The Commodore, adaptation plus ou moins réussie de la Créole, fait de fréquentes apparitions sur les théâtres d'Outre-Manche.

Un emprunt à la soirée de M. Georges Boyer, dans le Gaulois du 16 décembre :

« Tandis qu'Offenbach disparaît de l'affiche des Variétés, il reparaît une fois de plus, avec ^un faux-nez cette fois, sur l'affiche des Bouffes.

» J'ai dit faux nez, car il n'a pas signé Tarte ;\ la Crème ; on lit pour auteur M. Lange, et

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tout le monde se dit : « Voilà un jeune inconnu qui promet. )> Je vous crois bien.

» A vrai dire, sa nouvelle partition se compose d'une seule valse que dit très finement une gentille artiste, M"'Soll, un nom prédestiné pour une chanteuse. Cela ne fera pas de grands frais à l'éditeur ; mais ce simple morceau prend une telle importance que la pièce s'appelle : V^alse en un acte. »

- Aujourd'hui Tarte à la crème, veuve de sa valse et exilée du passage Choiseul, figure r.ous le titre de Chalet à vendre, parmi les levers de rideau ordinaires du théâtre des Variétés.

Les directeurs sont radieux à l'aurore de 1876. La Comédie-Française joue La, Fille de Roland ; le Palais-Royal le Panache ; les Folies Dramatiques possèdent Hortense Schneider dans la Belle Poide, l'Ambigu a Rose Michel ; la Cruche cassée, a pris le chemin du théâtre Taibout, les Muscadins de M. Claretie font salle comble au Châtelet ; le Théâtre historique arbore Regina Sarpi, un drame de Dénayrouse et G. Ohnet, dont c'est la première œuvre

— première œuvre officielle du moins, s'il faut attacher foi à la légende attribuant au futur auteur du Maître de Forges, la paternité ano-

SA VIK KT Son IIKHVRE '2^'S

nyme do VErmitc des BntiijnoUes^ donne aux Folies-Bergères un peu auparavant.

La prise de possession du rôle de Caprice par M"'^ Peschard a donné au Voyage dans la Lune ; un nouvel élan ; aux Variétés les Brigands ont reparu (Dupuis ; M'"'^ Van-Ohell, Matz-Ferrare et Ghinassi).

Une dépêche de Vienne annonce l'éclatante réussite de La Créole. Duo des Notaires trissé, sept morceaux bissés, dix rappels pour Jacques qui conduisait l'orchestre. — On prépare encore là-bas Rohinson Crusoé, la Boulangère, le Voyage dans la Lune ; on voudrait retenir le maître, qui se dérobe à tant d'ovations en perspective et regagne Paris où les Bouffes vontreprendre Madame l'Archiduc avecM"'* Judic (21 février}.

Ce soir-là, Faure rentre à l'Opéra, et la Presse est conviée à l'ouverture des Fantaisies 011er; le Monsieur de l'Orchestre, réclamé dans trois directions différentes, se borne à un compte rendu télégraphique dont nous découpons quelques lignes :

« Monde fou. Dirait pas reprisemais belle première.

« Influence musi(juc Offenbach. Premières

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notes ouverture, éventails se mettent d'euxmêmes abattre mesure.

« Mêmes bis qu'àla création. Premier acte joué deux fois.

» Au bruit applaudissements, Offenbach s'enfonce modestement dans sa loge : Millaud aussi. Vraies violettes. »

La distribution est restée celle de la création sauf pour les rôles de Fortunato et de la Comtesse donnés à M'"*^* Paola Marié et Luce.

28 février. Rentrée à la Gaîté de M"^' Thérésa qui prête sa verve enlevante et sa grande diction à la Reine Popottedu Voyage dans la Lune. Quatre chansons nouvelles ont été écrites par Jacques, à cette occasion.

Deux mois plus tard, le Monde, quittant le Havre pour l'Amérique, emmenait à son bord Jacques Offenbach. Durant cet exil qu'il a conté lui-même dans les Notes d'un Musicien en Voyage^ et pendant lequel des ovations sans fin l'attendaient à New-York, à Philadelphie, le maestro n'était pas oublié des Parisiens.

Le 27 avril, nouvelle édition de la Boulangère aux Variétés. M"'' Thérésa remplace M"' Aimée et les couplets des Trois cents femelles écrits pour la diva populaire, sont bissés

d'enthousiasme. Le nom de Jaeques n'a guère disparu des affiches, durant son absence, qui se prolonge jusqu'au milieu de juillet.

Pour leur réouverture, les Bouffes font appel à la Princesse de Trébizonde, (Daubray, T^jmcs Preziosi, Donvé, Paola Marié et Aline Duval) dont la 300' représentation est proche.

Du Théâtre-Français au Cirque la mode est aux matinées : Charles Comte entend, lui aussi, sacrifier au goût du jour et prépare au passage Choiseul toute une série de représentations qui feront défiler les actes, en quelque sorte classiques de son répertoire : La Rose de Saint- Flour, Le Savetier et le Financier, Daphnis, le Mariage aiix Lanternes^ etc.

Une étoile s'est détachée du ciel des Bouffes, que le Gymnase et les Variétés se sont disputés ; la victoire est restée à M. Bertrand et l'entrée de M'"* Judic au boulevard Montmartre semble un nouveau gage d'alliance avec la muse de Jacques.

C'est ainsi que la Belle Hélène reparait le 30 septembre. On y retrouve Dupuis, le Paris inimifable, adroit et souple comme au premier soir. Delà création encore MM. Guyon (Achille) et Ilambuger (Ajax), auxquels se sont joints MM. Baron, Léonce, Germain, M""'* Angèle, Stella, et Camille, l'ex Fanfan-Benoiton.

La Boite slu Lait. — Le Docteur Ox. — La Foire Saint-Laurent.

Comme bien on pense, Offenbach n'avait pas perdu son temps abord du navire qui le ramenait en France ; du Monde sont datées les premières pages de la pièce promise aux Boufîes, c'est en plein Océan qu'il a écrit les couplets d'entrée de M"'* Théo.

L'ouvrage commencé dans ces conditions peu banales est de MM. Grange et Noriac ; c'est une nouvelle version de la Boite au Lait, qui avait vu autrefois les débuts de Lise Tautin aux Variétés. Le vaudeville est devenu opéra-bouffe, le Caveau s'efface devant Jacques.

Durant les répétitions, le maestro trouve encore moyen d'écrire un petit acte dont le poème lui a été donné par MM. Philippe Gille et Noriac. Le but de Pierrette et Jacquot (13 octobre) est de révéler au puldic deux jeunes filles découvertes par Offenbach, M"'' Cécile et Esther Grégoire, engagées au nom de son gendre durant une halte faite à Strasbourg.

La Boîte au Lait (3 novembre). — Si le public subit le charme invincible des mélodies de Jacques, le compositeur est aidé dans

cette bataille par M""" Théo (lui n'a jamais dil avec plus de grâce coquette, ne s'est jamais montrée plus exquise que sous le chapeau cabriolet avec ses manches à gigot, sa collerette, son tablier de soie puce, tout l'attirail compliqué des grisettes de i820.

Le second acte nous la montre, fleuret en main, partageant, avec Daubray, le succès de la leçon d'escrime.

Autres interprètes : M'"*'PaolaMarié, Luigini, Blanche ^riroir : MM. Fugère, Colombey, Scipion, Homerville.

Durant ce même mois de Novembre, la vogue prodigieuse de Par/7 et ]'irginie, le retour de Oapoul et les débuts de M"" Cécile Ritter font croire à l'existence enfin durable du Théâtre Lyrique fondé à la Gaité par M. Vizentini.

Décembre se passe, les premiers jours de 1877 s'écoulent sans que nous trouvions rien à glaner sur Offenbacb, en dehors de la liste des ouvrages en répétitions, de l'énuméralion des opéras-bouffes projetés, des voyages probables.

22 Janvier. — Première représentation ùeDora au Vaudeville. Dans la comédie de Victorien Sardou, M'"'' Alexis, M""'* Bartet, Pierson etMontaland qu'on ne prévoyait pas devoir être réunies un jour à la Comédie française.

Le Tour du Monde avait mis le comble à la

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renommée de Jules Verne et la pensée vint à Arnold Mortier et à Philippe Gille de transporter à la scène, eux aussi, un de ses romans célèbres. Ce n'est pas d'un drame qu'il s'agissait cette fois, mais bien d'une opérette scientifique ; leur choix s'arrêta sur le Docteur Ox et à Ofîenbach fut confiée la mission de mettre en musique la découverte de l'oxygène.

Jamais les Variétés n'avaient contemplé pareil déploiement de décors, pareil luxe de costumes : l'intérieur de la maison Van Tricasse, ses cuivres, sa grande horloge ; l'usine à gaz, la place hollandaise, la Kermesse, la Tour et ses deux étages, enfin la ville se perdant au loin dans une perspective de canaux, de ponts, de toits — bonnets aux coiffes d'or, aux grandes épingles scintillantes, costumes bariolés des Bohémiens, et la pittoresque entrée de M"'*' Judic ressuscitant, sous l'ondoiement de sa chevelure, la Salomé d'Henri Regnault.

Les trois actes du Docteur Ox avaient été écrits pour la nouvelle étoile des Variétés: Tzigane, Hollandaise ou travesti, elle conduisait divinement pièce et partition, mais <{uelque talent qu'elle y déployât, ce rôle unique, laissant dans l'ombre Dupuis, Pradeau, Léonce, Baron, Cooper, Dailly, M™" Duval et Angèle, jetait sur l'ouvrage entier comme une monotonie, qu'accentuait

encore la persistance des rythmes bohémiens imposés au maestro par son sujet. La perle de la partition reste la sérénade, chantée par Dupuis, d'un tour adorable et si délicatement accompagnée.

Déjà Oifenbach a livré à M. Cantin le premier des trois ouvrages qu'il s'est engagé par traité à donner aux Folies-Dramatiques : la Foire Saint-Laurent^ de MM. Hector Crémieux, et Saint-Albin. Les pages applaudies de ces trois actes créés par M"" Van (ihell, endiablée sous le travesti de Bobèche, M"'* Coralie Geoffroy et Juliette Girard furent l'ensemble chanté sur les toits de Ramponneau et le duettino des gardes françaises.

Nous n'avons maintenant àenregistrer, jusqu'à la clôture, qu'une série de reprises : aux Boufies, par la Jolie Parfumeuse (M""^ Théo), la Périchole, aux Variétés '9 mars), jiar M""* Judic et M. Dupuis. Réapparition de la Belle Hélène, le 31 mars, le soir où le Voyage dans la Lune émigré au Châtelet, conduit encore par M"" Zulma Boufl'aret Christian.

En avril, M. Comte se voit enlever Bagatelle par M. Bertrand, qui rend à l'acte de Jacques ses deux créatrices, M"'" Judic et Grivot; un sort semblable menace V Archiduc, quand le directeur demande à M'"* Théo de déjouer les plans

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de son rival : elle a chanté le rôle de Marietta à Bruxelles, à Pétersbourg, à Londres ; qu'elle ajoute Paris à la liste de ces capitales ! Et voilà comment, le 18 mai, la divelte sut à la fois remporter un nouveau succès et conserver aux Bouffes une de leurs opérettes les plus charmantes.

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