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LES PREMIERES ANNEES

C'est dans le calme de l'intérieur familial, au milieu de cette paix faite d'un peu de rêverie et de beaucoup de travail, que grandit Offenbacli. Entre le père, membre du clergé Israélite de Cologne et la mère se donnant tout entière à l'éducation des enfants et au gouvernement de la maison, Jacques, son frère et ses quatre sœurs voyaient les mois s'écouler sans qu'aucun incident vînt troubler la quiétude de la demeure patriarcale.

En quelques pages trouvées tout récemment au milieu des innombrables carnets, des liasses

de lettres qu'il se plaisait à conserver, le Maître a lui-même noté les souvenirs des premières années.

« Je suis né à Cologne en 1821. Mon père, un fervent de la musique, m'enseigna de bonne heure le violon. A sept ans je n'en jouais pas mal, mais déjà, je songeais à la composition plus qu'à tous les exercices, à toutes les gammes du monde.

Trois années plus tard, mon père rentre un soir, à la maison, suivi d'un violoncelle qu'il venait d'acheter. J'ai à peine aperçu l'instrument nouveau que je dis mon désir d'abandonner pour lui' le violon; mes parents s'y refusent, prétextant ma santé, inquiets qu'ils étaient de mon apparence chétive. Je feins de me résigner, mais dès lors, je guette chacune de leurs sorties et, aussitôt la porte de la rue fermée sur eux, je m'empare de la basse et, dans ma chambre verrouillée, j'étudie avec acharnement.

Quelques mois après on m'emmène dans une maison amie où, chaque semaine, on jouait des quatuor. On était depuis longtemps au complet; seul, le violoncelliste n'avait pas encore paru.

On s'impatiente, on se désole à la pensée de remettre à huit jours l'exécution de l'ceuvre

de Haydn, quand je m'approche de mon père et lui demande à l'oreille s'il me permet de remplacer le retardataire; d'avance je suis sûr de réussir.

Mon père part d'un éclat de rire et le maître de la maison demande le motif de cet accès de gaité. « Pourquoi ne pas le laisser essayer? — Mais il n'a jamais touché une basse!» Tout en rougissant, je fais l'aveu de ma désobéissance.

Sans perdre de temps à me gronder, on me remet entre les mains le violoncelle tant désiré et je fais ma partie aux applaudissements de tout le monde. »

Tels furent les rapides progrès de Jacques que, bientôt, un seul musicien dans Cologne est déclaré capable de diriger ses études. M. Alexander reçoit la mission de compléter léducation du jeune Offenbach.

Mieux eût valu intervertir les rôles puisque, dès l'âge de douze ans, l'élève- était dans maint concert, fêté comme virtuose et comme composi- ! our, écrivant les morceaux qui devaient figurer i ses programmes .et dont la difficulté faisait reculer M. Alexander lui-même.

Paris seul maintenant pouvait offrir le Maitre rêvé et, un beau matin, la dihgence emportait

Jacques et Jules Offenbach loin des bords du Rhin.

A peine débarqués, ils se présentèrent au Conservatoire, gouverné alors par Cherubini de tyrannique mémoire. Le règlement interdisait l'admission des étrangers et le directeur n'était pas homme à jongler avec la loi ; cependant le talent acquis de Jacques, la finesse exquise de sa nature, le séduisirent si bien que la classe de M. Vaslin ouvrit ses portes au jeune homme, en même temps qu'il devenait titulaire d'un pupitre à l'orchestre de l'Opéra-Comique.

Nous avons sous les yeux une feuille de présence du mois d'août 1836 : auprès des signatures de MM. Dancla, Croisille, Dauverné, Mas, Labro, Seligmann, le nom d'Offenbach se détache en caractères allemands, un de ces traits de plume nerveux et volontaires qui semble déjà pourfendre le papier.

Quand arrivait le jour béni où il allait recevoir les quatre-vingt-trois francs stipulés par l'engagement , Jacques n'empochait la plupart du temps que force remontrances et bons conseils, tant sa fantaisie exubérante, son besoin de gaité déchaînaient sur lui le flot des amendes.

Une de ses distractions favorites était de se partager, avec son camarade Seligmann, la partie de violoncelle, chacun attaquant une note à son

tour. On devine de quelle prodigieuse difficulté, mais aussi de quel effet irrésistible était, dans les mouvements rapides, ce steeple-chase d'un genre nouveau.

Les répétitions de YÉclair avaient présenté Jacques à Fromenthal Halévy qui, intéressé comme les autres par l'énergie du jeune musicien, l'autorisa à lui apporter quelques-uns de ses essais, lui promettant de les parcourir.

A M. Offenbach qui le remerciait de la bienveillance témoignée à ses enfants, le compositeur écrivait, durant l'été de 1836 :

«... Je vois assez souvent messieurs vos fils : ils viennent quelquefois me demander des conseils que j'ai le plus grand plaisir à leur donner.

J'espère que vous serez content d'eux; le jeune, plus particulièrement, me paraît destiné à de véritables succès dans la carrière de la composition, et je m'estimerai heureux de pouvoir y coopérer en l'encourageant et en le secondant dans ses études et dans ses travaux. »

Il n'était pas besoin des encouragements d'Halévy pour persuader Jacques, qui aspirait de toute son impatiente ardeur au jour oîi il pourrait abandonner l'orchestre de l'Opéra-Comique,

semer à travers les concerts les phrases qui se heurtaient dans son cerveau, qu'il jetait sur le papier en vrai prodigue.

Déjà, on parlait de lui ; plus d'un salon l'avait appelé et on vantait les soirées charmantes organisées par Offenbach accompagné de Seligmann et d'un autre de ses amis, M. Maximin Duloche, aujourd'hui membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres .

Jacques quitte la salle Favart après y avoir passé trois années; il abandonne presque le violoncelle et reste assis à sa table de travail, insouciant des heures qui s'écoulent, écrivant encore et toujours. Les genres les plus opposés le trouvent également enthousiaste ; valses destinées aux concerts Julien, concertos, romances, fantaisies naissent en foule sous sa plume.

«... C'est en 1839 aussi que je fis mes débuts au théâtre. Anicet Bourgeois donnait au Palais-Royal une pièce intitulée Pascal et Chamborcl, et me demanda de composer plusieurs airs nouveaux pour Achard. A mon grand désespoir, je me le rappelle, je fus obhgé de couper la moitié du final à cause de Grasset dont la voix sans pareille m'exaspérait.

Mon père, qui vint alors passer quelques jours auprès de moi, se désola de me voir

abandonner la Basse. Comme il me priait de lui jouer quelque chose avant qu'il ne regagnât Cologne, j'écrivis vivement un morceau et l'exécutai quelques jours plus tard à la suite d'un dîner qu'un de mes amis donnait en l'honneur de mon père.

Le succès fut grand, et me décida à revenir au violoncelle, à renoncer momentanément à la carrière de compositeur dans laquelle, dès les premiers pas, j'avais rencontré tant d'obstacles. Et j'entrepris une véritable tournée de concerts qui dura plusieurs années et me conduisit de Paris en Allemagne, puis à Londres. »

Au retour d'un de ses voyages où le succès lui demeura toujours fidèle, Jacques obtint la main de mademoiselle Herminie de Alcain. C'était le dénouement d'un véritable roman d'amour dans lequel le hasard avait fait tous les frais du prologue.

Madame Mitchell, dont le mari avait été mêlé au mouvement carliste, avait dû abandonner l'Espagne, chercher asile à Paris ou l'avaient suivie les enfants nés de son premier mariage avec M. de Alcain ; Herminie et Pepito.

Spirituelle autant que bonne, elle compta bientôt, danssapatrie d'adoption, de nombreuses

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amitiés qu'elle se plaisait à grouper autour d'elle en de fréquentes réunions.

Un soir, le salon semblait plus rempli encore que de coutume, on se pressait autour d'un des héros du dernier soulèvement espagnol; M. Mitchell, retenu au dehors, n'avait pas encore paru et son absence prolongée commençait à inspirer quelque inquiétude, quand un violent coup de sonnette retentit.

On se précipite vers la porte dont les deux battants, en s'ouvrant, font place à une apparition presque fantastique : c'est un jeune homme au visage étrange, aux yeux brillants sous le lorgnon, une figure échappée d'un récit d'Hoffmann. Sans plus s'occuper des regards surpris qui l'accueillent, il s'avance vers madame Mitchell et la prie de l'excuser s'il se présente luimême de la sorte.

Il s'appelle Jacques Offenbach, a rencontré plusieurs fois dans une maison amie M. Mitchell qui lui a, la veille même, adressé une invitation à laquelle il n'a eu garde de manquer.

La présentation faite, le jeune homme qui a parlé de son passage au Conservatoire, à l'Opéra-Comique, de ses concerts, ne se fait pas prier quand vient le moment de mettre son talent à contribution. Il joue du piano avec un doigt, chante sans l'ombre de voix, mais tout

cela avec tant de charme et d'esprit que, quand M. Milchell arriva enfin, Jacques Offenbach avait fait oublier le général carliste.

Il fut bientôt un des familiers de la maison, et six mois après la présentation improvisée, demandait, à la stupéfaction générale, la main de mademoiselle Herminie de Alcain. Tous deux étaient si jeunes que le oui, ardemment rêvé de part et d'autre, se fît un peu attendre; enfin on se laissa fléchir; mais une dernière épreuve est imposée au fiancé : le mariage n'aura lieu qu'après la série de concerts qu'il doit bientôt donner en Angleterre.

Jacques partit pour Londres, y récolta lauriers et banknotes, et au retour M. et Madame Offenbach, comptant quarante années à eux deux, s'installaient dans un petit appartement du passage Saulnier.

Plus que jamais, à présent, le jeune musicien rêve de jeter le violoncelle aux orties, plus que jamais le théâtre le tente. Dans les programmes des concerts qu'il donnait chaque année à la salle Herz, ses compositions se glissaient, timidement d'abord, puis, enhardi par par le succès, il les présenta plus nombreuses.

Voici le Cor des Alpes ou une Ronde tyrolienne, chantée par M"® de Roissy ; une autre fois il donne la Grande Scène espagnole, pour

violoncelle, avec accompagnement de double quatuor ; quelqu'une des fables de La Fontaine sur lesquelles il vient de broder les mélodies les plus fines ; un Air de hallety une des six pièces pour violoncelle et piano qu'il a écrites avec Flotow.

Marié, son ambition grandit encore.

« Voulant à toute force me faire ouvrir les portes de rOpéra-Comique, je donnai en 1845 un concert dans lequel je fis entendre ÏAl^ côve, un acte de MM. de Foye et de Leuven, cbanté par Grignon, Barbot, Jacotot et M"« Rouillé.

La partition obtint beaucoup de succès, mais n'impressionna en aucune façon la direction de rOpéra-Comique. Dès lors, chaque année, soit pour mes concerts, soit pour toute autre circonstance favorable qui se présentait, j'écrivais vivement une petite partition.

Je finis par convaincre Adam ; il venait d'obtenir le privilège du Théâtre-Lyrique et me confia un poëme du Marquis de Saint- Georges ; mais la révolution de 1848 fît fermer le théâtre et je partis pour l'Allemagne où je restai un an. J'y ^composai plusieurs ouvrages qui n'ont jamais été représentés, et, à mon retour à Paris, je commençais de nou-

veau, mais sans plus de résultats, à faire antichambre chez M. Perrin. »

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