OFFENBAGH A LA COMEDIE-FRANÇAISE
Le lendemain de sa nomination à la direction de la Comédie-Française, M. Arsène Houssaye, qui avait passé la matinée en conférence avec le Ministre, entre au café Cardinal pour déjeuner à la hâte avant de regagner la rue Riche, lieu. Il songeait à toutes les inimitiés qui l'entouraient, qui allaient grandir encore devant les réformes sans nombre qu'il méditait, quand ses yeux s'arrêtèrent sur un jeune homme assis à une table voisine de la sienne, le regard perdu, comme poursuivant un rêve. Il a reconnu Offenbach, maintes fois rencontré dans les soirées et dont le jeu exquis encore moins que la nature si profondément artistique l'avaient conquis.
Et voilà que le nouveau directeur se souvient qu'il a oublié l'orchestre dans ses plans de réforme, cet assemblage ridicule de quelques violons accompagnant du même éternel motif l'apparition de Phèdre, ou l'entrée de Mascarille, cette réunion de musiciens privés de chef, le
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premier d'entre eux ne battant la mesure que quand un pianissimo lui permettait cette excentricité. M. Arsène Houssayeselève, va droit à Ofîenbach, lui offre, sans plus de préambules, la place de chef d'orchestre à la Comédie-Française; six mille francs par an pour lui, douze mille pour ses musiciens.
Jacques n'hésite pas un instant, et s'occupe, le jour même, de recruter ses artistes.
« Offenbach fit merveille, écrivait plus tard Arsène Houssaye ; combien d'opéras et d'opérettes de sa façon il joua dans les entr'actes.
Il reprit tour à tour le violon de Lulli pour accompagner Molière, et le violon d'Hoffmann pour accompagner Alfred de Musset. »
Dans le cabinet du nouveau directeur, en même temps que les tapisseries qui devaient allumer tant de colères, un piano avait fait son apparition. Là, devant Victor Hugo, Alfred de Vigny, Théophile Gautier, le comte de Morny, Alfred de Musset, M. Gounod faisait entendre les chœurs écrits pour V Ulysse de Ponsard, et Jacques la romance exquise improvisée pour le Chandelier, l'adorable chanson de Fortunio qui ne put être chantée au Théâtre-Français tant la voix de M. Delaunay, si amoureuse, si cares-
santé dans le dialogue, devenait, à la moindre tentative musicale, rébarbative et menaçante.
n A peine installé, lisons-nous dans les notes ' d'Offenbach, je vis que je lutterais en vain contre ce préjugé, qu'au Théâtre-Français il fallait avant tout une musique impossible, un orchestre exécrable, les sociétaires surtout ne s'en souciaient pas. — J'avais obtenu qu'on ne levât le rideau qu'à l'appel de la sonnette, comme cela se fait dans les théâtres les plus secondaires, et chaque soir, on se heurtait pour cela à des difficultés insurmontables. Une fois sur la scène, les sociétaires ne voulaient pas attendre ; de son côté, l'avertisseur refusait de faire lever, ayant reçu des ordres formels de M. Houssaye, et c'étaient des ennuis, des plaintes, des tiraillements sans 'cesse renaissants.
Bientôt je ne conduisis plus que dans les circonstances où il fallait véritablement un chef, ou dans les pièces où la musique était indispensable, comme V Ulysse de Gounod.
J'écrivis aussi de la musique pour le Bonhomme Jadis de Mùrger, Romulus de Dumas, le Songe d'une nuit d'été de Plouvier ; dans Fa/e?na j'écrivis les strophes que chantait si admirablement Rachel ; enfin plu-
sieurs entr'actes pour le Murillo d'Aylie Lau- i glé. dont Meyerbeer ayait œmposé la séré- 1 nade. »
Le jour de la première de cet ou^Tage, on applaudit avec frénésie la sérénade chantée par Brindeau, qui fut obligé de se rendre aux : bis enthousiastes du public; en revanche le? deux entr'actes joués pendant que tombait .rideau de manœuvre furent écoutés d'une oreill ; fort distraite. Grande fut la stupéfaction de Meyerbeer et de Jacques, et aussi de tous les habitués ^de la Comédie-Française, en lisant, dans lAssemhlée nationale la critique virulente d'Adolphe Adam :
» Vos oreilles béotiennes n'ont pas deviné » que parmi les trois morceaux, ï Introduction » la Sérénade et l'Entracte, il y avait un pet: » chef-dœuvre de couleur, d'originalité, d- » grâce et de finesse, c'est l'entracte du 1*^ au » 2* acte. Si l'on vous exécutait cela aux con- » certs du Conservatoire, vous auriez trépigné » et crié bis....
» Ceci joint au souvenir des beaux chœurs » d'Ulysse de Gounod, prouve qu'il ne faut pas
» semer des perles musicales devant le par-
» terre du T héàtre- Français . Brindeau chante » avec une charmante voix et un style qui décèle
» un bon musicien, une sérénade qui n'est » peut-être pas aussi parfaite que l'entr'acte que » j'ai signalé, mais qui n est pas indigne du » nom illustre qui l'a signé ! »
Si la Comédie-Française ajoutait à l'éclat naissant du nom d'Otfenbach, elle ne lui rapportait en échange que peu de profits, lé jeune chef d'orchestre se laissant déjà entraîner à ces élans de générosité dont il fut coutumier jusqu'à sa dernière heure. C'étaient des augmentations continuelles accordées à tel musicien, père de famille, des avances toujours renouvelées à un autre dont la situation gênée l'avait ému. C'est ainsi que certain soir, en rentrant, il avouait à Madame Offenbach, tout en souriant, que ses artistes payés, il lui restait, pour son mois à lui, la somme de cent cinquante francs.
Le démon du théâtre le tourmentait plus que jamais ; il avait compté sur l'accueil favorable fait à Pepito, un acte de Léon Battu et Jules Moineaux, donné aux Variétés le '28 octobre 1853, pour forcer les portes de l'Opéra -Comique. M"^ Larcena, Bieval et Leclerc avaient créé cette partition charmante dans laquelle le maître se révélait déjà avec sa grâce et ses rhythmes enfiévrés; on racontait même que la joie de Leclerc, en s'entendant chanter, avait été si grande
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que, lui aussi, entrevoyait la salle Favart clans ses rêves, soignait sa voix, dinait à quatre heures. Mais bientôt on ne parla plus de Pepito et Jacques se retrouva chef d'orchestre comme devant, malgré son joli recueil du Decameron, malgré les Voix mystérieuses^ parues chez l'éditeur Heugel, et dans lesquelles figurait, à côté delà chanson de Fortunio, de la i^ose fanée, l'adorable Barcarolle qu'aimait à chanter M""^ Cinti-Damoreau.
« Je restai cinq années au Théâtre-Français — de 1850 à 1855. — C'est à cette époque que, devant l'impossiblité persistante de me faire jouer, l'idée me vint de fonder moi-même un théâtre de musique. Je me dis que l'Opéra- Comique, n'était plus à l'Opéra-Comique, que la musique véritablement bouffe, gaie , spirituelle, la musique qui vit, enfin, s'oubhait peu à peu. Les compositeurs travaillant pour l'Opéra-Comique faisaient de petits grands-opéras. — Je vis qu'il y avait quelque chose à faire pour les jeunes musiciens qui, comme moi, se morfondaient à la porte du Théâtre-Lyrique.
Une occasion se présentait : on allait louer aux Champs-Elysées le petit théâtre construit pour le physicien Lacaze et depuis long-
temps déjà demeuré fermé. L'exposition de 1855 devait amener la foule dans ces parages; au mois de mai, je me mis bravement sur les rangs avec une vingtaine de concurrents ; le 15 juin, le privilège m'était accordé. Vingt jours après, j'avais recruté la troupe, commandé les décors, réuni mes auteurs et j'ouvrais le théâtre des Bouffes-Parisiens. »