AUX CHAMPS-ELYSÉES
Les deux Aveugles. — Le Violoneux.
C'était en 1848. La ville de Paris appartenait à la garde nationale : à elle revenaient les honneurs de la Révolution. Le gouvernement provisoire la respectait, on s'inclinait bien bas devant elle.
Parmi les plus brillants sous-officiers de la glorieuse phalange, on citait le sergent-major Lacaze : physicien de quelque renom, il avait installé dans une des longues échoppes qui s'étendaient de l'hôtel de Nantes au Louvre, là où sont aujourd'hui les squares du Carrousel, un magasin dans lequel les amateurs de prestidigitation venaient s'approvisionner de goblets et de muscades.
La révolution passée, il songea à réclamer la récompense de services que l'histoire ne nous a pas conservés. Sur sa demande, l'autorisation
lui fut accordée de construire au carré Marigny une petite salle dans laquelle les Parisiens vinrent, plusieurs années durant, applaudir son adresse.
En même temps, les concerts se fondaient. La rive droite des Champs-Elysées voyait apparaître les Ambassadeurs et le café Morel. Dans ce dernier établissement, grimpée sur des tréteaux, accompagnée de quelques violons et d'une harpe, débutait la troupe Casirolla, dont l'étoile, une brune Piémontaise du nom d'Anna Piccolo, a sa place marquée dans cette histoire d'Offenbach ; elle devait être un jour la mère de la divette Louise Théo.
Plus tard, l'Horloge venait enrichir les Champs-Elysées d'un troisième concert, leur donnant l'aspect qu'ils ont conservé depuis.
Arrive 1855 : le théâtre Lacaze est libre, et OfTenbach, se précipitant tète baissée dans la carrière directorale que vient de lui ouvrir la décision ministérielle, le loue bien vite.
Les Bouffes-Parisiens vont naître.
Des obstacles semés comme à plaisir sous les pas du débutant, la formation de la troupe n'étaitpas le moindre.
Darcier est engagé le premier ; on le connaissait déjà à Paris et la crainte de l'inconnu n'existait pas de ce côté. Berthelier, entendu par
< 'ireiibach, dans un café-concert de la rue Madame où il chantait Vive la France, une chanson à succès d'Etienne Tréfeu, signait bientôt après.
Pradeau, que son passage d'une année à l'Opéra-Comique avait familiarisé avec la scène, était recommandé à Jacques par Caudeilh, pensionnaire de la Comédie-Française. Séduit par la physionomie joviale, le visage ouvert de l'artiste, le jeune directeur l'engageait comme ténor, avant même que de l'avoir entendu. — Seule et unique étoile féminine : M"® Macé, enlevée au Gymnase.
Mais la plus grande préoccupation d'Offenbach restait le recrutement de sa troupe de pantomime.
Paul Legrand ayait fait courir Paris dans la petite salle dos Folies-Nouvelles, chacun avait voulu applaudir l'étonnant Pierrot. Le compositeur-directeur, s'exagérantlaportée de ce succès, crut à une longue et persistante vogue de la pantomime, si bien qu'il résolut de lui donner la première place dans son petit théâtre, pensant que l'opérette ne pourrait se glisser là qu'à son ombre et en cachette.
Alors furent engagés Derudder, un célèbre Arlequin, un prodige de dislocation ; Laplace, un Cassandre d'un talent incontestable ; Lafféli, Négrier, les sœurs Price, l'une blonde, l'autre
brune, dont le frère a tenu longtemps sa place parmi les clowns aimés du cirque, et mademoiselle Mariquita, conquise par Jacques aux Bruxellois.
L'orchestre formé, ayant à sa tête M. Placet, il ne restait plus qu'à ouvrir, et les répétitions furent menées grand train.
Le Figaro du 24 juin se chargea de présenter à ses lecteurs la maisonnette du Carré- Marigny :
« Notre ami, Jacques Offenbach. le violoncelliste, chef d'orchestre du Théâtre-Français, vient d'obtenir le privilège d'un nouveau théâtre qu'il exploitera aux Champs-Elysées, en face du cirque Olympique, sous ce titre affriolant : « Bouffes Parisiens. » Le titre dit tout ce que sera son répertoire. C'est une salle de plus consacrée au rire franc, à la fantaisie, à la mélodie leste et pimpante, aux hardis refrains. »
Bien différente alors des Folies-Marigny que nous avons vu disparaître, la salle où devait s'ouvrir la vie triomphale de Jacques Offenbach ; des rangées de gradins étages jusqu'à une ligne de loges, gradins à la pente si raide qu'une caricature de l'année nous montre un échafaudage de têtes, des bras serrés, des corps tendus avec cette légende : Stratagème du jeune Offenbach
qui se fait un théâtre avec une échelle. Pour foyer une sorte de terrasse exposée à la pluie comme auvent.
La recelte maximum atteignait à peine 1,200 francs, les soirs où la salle était bondée, les soirs où madame Offenbach, venant à la représentation, ne trouvait de place que sur une marcbe de l'escalier déjà envahi.
Aidé des conseils de Duponchel , l'ancien directeur de l'Opéra, auquel les Parisiens avaient dû les Huguenots^ Gisèle, la Reine de Chypre, le Prophète, Offenbach surveillait tout, menait tout.
Les intimes sont convoqués à la répétition générale. Le prologue : Entrez, messieurs, mesdames l marche sans encombre; la Nuit Blanche, avec la jolie partition brodée par le directeur sur un livret de Plouvier, est applaudie. Voici le tour des Deux Aveugles.
Dès la première scène, un sentiment de malaise paraît s'emparer de l'assistance. M. de Villemessant déclare la chose impossible, choquante, supplie les auteurs de retirer cette folie ; Ludovic Halévy les prévient qu'ils courent à un échec certain. Dans la salle qui se vide, ne restent bientôt plus que Jules Moineaux et Offenbach, les deux auteurs dont la confiance n'est pas ébranlée. En scène, Pradeau, très ému par les cris
d'alarme, Berthelier trop heureux de tenir enfin un rôle pour admettre que ce ne soit pas un succès certain.
J'allais oublier le troisième artiste , Albert Glatigny, le poète futur du Bois, à qui était confié le rôle du passant. Là, devait être le succès le moins contesté de sa carrière de comédien.
Voici le 5 juillet : les affiches annoncent le prologue de MM. Méry et Servières (Ludovic Halévy), la. Nuit Blanche, Arlequin barbier, une pantomine dans laquelle Derudder doit se montrer étourdissant ; et les Deux Aveugles.
La représentation commence et le succès va grandissant. A mesure que les bravos redoublent, les amis pensent avec tristesse à cette dernière pièce qui réduira à néant tant d'espérances. Le rideau se lève au milieu d'un profond silence.
Mais le public rit, les applaudissements saluent la partitionnette dès la première page, la salle passe de la satisfaction à l'enthousiasme; ce n'est plus qu'un concert d'acclamations dans lequel les mauvais prophètes de la veille font leur partie de gaîté de cœur.
Il est bien question maintenant de la fameuse pantomime qui parodiait si drôlement les pages maîtresses du Barbier de Séville. La nouvelle
du triomphe se répand sur les boulevards, le nom d'OfFenbach est sur toutes les lèvres.
Les Deux Aveugles vont être la coqueluche du jour, et leur vogue se continuera plus de 400 représentations durant.
Le théâtre des Bouffes devient trop étroit pour eux, tout Paris les réclame.
C'est d'abord le peintre Gudin qui, désireux d'offrir une surprise à la comtesse de Montijo et à la duchesse d'Albe, demande à Offenbach de lui amener ses deux admirables Aveugles.
Le Congrès de la paix est réuni à Paris. L'Empereur souhaite d'entendre l'acte dont chacun parle ; mais il veut qu'on le transporte aux Tuileries tel qu'il est aux Champs-Elysées, qu'on respecte scrupuleusement sa fantaisie.
Un théâtre est dressé dans le salon de Diane, Offenbach dirige l'orchestre devant un parterre chamarré, devant un éblouissement de diamants. LL. MM. sont au premier rang; près d'elles le comte Bacciochi, grand chambellan, armé de sa baguette.
En songeant à cet imposant auditoire, Pradeau et Berthelier sentent se réveiller en eux mille craintes confuses, Ne vont-ils pas trouver là des juges pour le moins aussi sévères que ceux de la répétition générale ? Quel effet produira devant les souverains ce long éclat de rire?
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Le fameux duo est à peine achevé que, d'un geste terrifié, Pradeau montre à son camarade le bras de M. Bacciochi levé vers eux et agité avec frénésie. Plus de doutes ! Les sinistres présages se réalisent, l'Impératrice fait interrompre la pièce ; et, armés l'un de son trombonne, l'autre de sa guitare, Pradeau et Berthelier sortent de scène, à la profonde stupéfaction de l'assistance . Tout effaré le chambellan s'élance sur leurs traces, les rejoint dans la salle des Maréchaux et, essouflé par l'émotion, dans un langage panaché d'italien, finit par leur dire que le geste qui les a tant effrayés était « per hisser. »
Girafier et Patachon regagnent le Pont, les Deux Aveugles s'achèvent triomphalement, et quelques jours après, un superbe bronze témoignait à Jacques Offenbach du plaisir pris par le château à cette représention mémorable.
Les Bouffes ne s'endormaient pas sur leur premier succès et le répertoire changeait, encadrant de nouveautés les Deux Aveugles qui promettaient de s'éterniser sur l'affiche.
Le 30 juillet, on donnait le Rêve d'une Nuit d'été, paroles de M. Tréfeu, musique d'Offenbach. Une chanson anglaise, parue chez l'éditeur Brandus, valait à Berthelier son engagement à rOpéra-Comique sur la recommandation d'Auber
et d'Adam, hôtes assidus du théâtre des Champs- Elysées.
Le même soir, Pierrot clown, une pantomime de M. Lange (pseudonyme d'Offenhach) passait inaperçue malgré Derudder et Laplace. L'affiche des Bouffes avait beau promettre monts et merveilles pour le ballet ; l'opérette avait tué la pantomime et le directeur n'attendait que le terme des engagements pour dire un éternel adieu à ses danseurs.
Dans les derniers jours d'août on signale les débuts d'une adorable jeune fille, à la mine éveillée, au regard spirituel : Hortense Schneider, récemment découverte à Bordeaux, qui crée une pleine Eau de Ludovic Halévy ; « elle chante avec goût, écrivait-on le lendemain, elle lance le mot avec la malice d'un fin sourire, elle est jolie comme un ange. »
Il fut question d'elle plus que de la musique de MM. d'Osmond et Costé, et deux jours seulement s'écoulaient avant que le Violoneux prit place sur l'affiche. (31 août.).
Un ami intime d'Offenhach, M. Chevalet, lui avait apporté le scénario de ce petit acte. Mis au point par Etienne Tréfeu, il était en répétition, allait passer, quand Mestepès, récemment arrivé aux Champs [Elysées en qualité de régisseur, pensa que la pièce gagnerait à avoir un côté
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dramatique; il en causa avec le musicien que cette idée séduisit et fut adjoint, lui troisième, aux auteurs du Violoneux.
Devant cet encombrement de pères, M. Tréfeu consentit à rester dans la coulisse, mais il est juste de lui attribuer une large part dans le succès qui accueillit la nouvelle opérette. Les deux duos, la romance du violon brisé, toute la musique fut portée aux nues ; chantée par mademoiselle Schneider, Darcier et Berthelier, la partition d'Offenbach, traversée par la note émue qu'il faisait vibrer de façon si exquise, le sacra définitivement aux oreilles des Parisiens.
Le mois d'octobre était arrivé, et malgré le froid qui, le soir venu, s'étendait sur les Champs- Elysées, le théâtre restait comble.
Les Bouffes avaient leurs habitués et un chroniqueur mondain aurait consacré plusieurs colonnes à dépeindre la petite salle, un soir de première. Il y aurait reconnu la marquise de Las Marismas, à laquelle Jacques avait dédié les Deux Aveugles, mesdames Dupuytren, d'Osmont, de Chabriant, Desroy, de Maillé, de Tracy, De Mancel, de Vaufreland, Salle, de Boismouchy ; il eût cité MM . de Massa, Andrassy, de Caux, duc d'Hamilton, Baroche, de Barbantane, Doucet, d'Hautpoul, de Nicolaï, Auber, de Rothschild, Bacciochi, de Morny, Adam, de la
Rochejacquelein, Ingres, Horace Vernet, de Bazancourt, de Soubiran, de Bourgoing, Géniol, de Castellaiine.
On courait voir et revoir les Deux aveugles^ on les fredonnait dans les rues ; le Ministre de la maison de l'Empereur les faisait jouer au camp deBoulogne, les grands salons, suivantl'exemple de M. de Morny, les appelaient à eux, et le maestro écrivait sur la partition d'un de ses interprètes : A Berthelier l'aveugle, de la part d'un directeur clairvoyant.
A peine songeait-on à signaler Madame Papillon, malgré l'élégance achevée de Pradeau sous le costume féminin ; on ne s'occupait guère davantage de Périneiie (29 octobre), bien qu'Offenbach eût à plaisir semé les mélodies à travers ces deux partitions.