AU PASSAGE CHOISEUL
Ba-ta-Clan — Croquefer.
Durant toute cette première campagne, une préoccupation incessante était restée au jeune directeur. Où trouver un abri quand la neige
élèverait un rempart entre Paris et le carré Marigny? Maintenant qu'il avait communiqué à tout son entourage sa foi en lui-même, chacun se mettait en campage, cherchait avec lui. Les voyages à la découverte d'un théâtre avaient un écho jusque dans les journaux illustrés : on y voyait le maestro, sa maison des Champs-Elysées sous le bras, la main armée d'un violoncelle, à la recherche d'une salle d'hiver.
Dès le 26 septembre, il avait, dans une lettre adressée aux sociétaires de la Comédie- Française, résigné ses fonctions de chef d'orchestre, la direction des Bouffes absorbant tout son temps.
« Mais en me séparant de vous, ajoutait-il, j'espère ne pas vous devenir étranger; mes sympathies et mon concours restent acquis à la Comédie-Française, et toutes les fois qu'elle croira devoir faire appel à mes faibles talents, soit comme compositeur, soit comme exécutant, je me rendrai toujours à ses ordres avec empressement. »
Enfin il apprit que Comte, fatigué de sa longue direction du théâtre des jeunes élevés, . était disposé à lui céder la salle Choiseul. Le temps d'échanger les signatures et Jacques
Offenbach, tout en s'occupant de son déménagement, préparait sa nouvelle installation.
Sous la direction de M. Lehmann, les travaux commençaient aussitôt; 80,000 francs devaient être dépensés dans la nouvelle salle que l'architecte promettait de livrer le 2 décembre à minuit.
Les Bouifes-Parisiens ont depuis subi bien des transformations, réparations, reconstructions, bouleversements de toutes sortes et le théâtre actuel ne ressemble plus en rien à la bonbonnière dans laquelle l'opérette allait prendre ses quartiers d'hiver.
Un étageàmonterpourseprésenter au contrôle, une autre ascension pour arriver aux fauteuils d'orchestre ; dans la salle, une seule rangée de loges, sur chacun des côtés un petit foyer; la scène plus étroite de , deux mètres, mais plus profonde qu'elle ne l'est aujourd'hui. On voit que les plans primitifs ont subi maintes modifications.
L'inauguration solennelle . fut retardée de quelques jours ; les Bouifes étaient trop modestes pour vouloir entrer en lutte avec leurs grands frères l'Opéra et l'Opèra-Comique, qui annonçaient le Pantagruel de Théodore Labarre et Les Saisons de Victor Massé.
Le 29 décembre seulement, les portes s'ou-
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Yiirent et, devant la salle envahie, l'orchestre attaquait Ba.-ta-clan. Si la pièce de Ludovic Halevy laissait loin derrière elle les extravagances des Deux aveugles^ la partition de Jacques ne le cédait en rien non plus à son aînée.
Pradeau, Berthelier, Guyot, M"^ Dalmont (le ministère venait d'autoriser quatre personnages), entraînés par les bravos qui éclataient autour d'eux, enlevèrent la musique dans laquelle la verve la plus folle coudoyait la grâce la plus charmante.
La salle d'hiver s'ouvrait sous des auspices aussi heureux que sa sœur des Champs-Elysées.
Elodie ou le Forfait nocturne, la première opérette en collaboration avec Hector Crémieux pour les débuts de Léonce, le Postillon en Gage^ une reprise de Pepito^ sont les seules partitions données par Offenbach jusqu'au 3 avril qui vit le grand succès de Tromb-al-Kaza,r, joué par M"^ Schneider, Pradeau, Léonce.
L'année s'annonçait heureuse pour les musiciens grands et petits : Adam venait de remporter une nouvelle victoire à l'Opéra avec le Corsaire; à la salle Favart, Auber triomphait dans Manon, Clapisson donnait la Fanchonette au Théâtre- Lyrique ; aux Italiens, on fêtait la rentrée de la Grisi, et là-bas, aux Folies-Nouvelles, c'était,
dans Deux sous de Charbon, un acte joué par Hervé, les débuts d'un compositeur de 19 ans, M. Delibes.
Enhardis par la vogue persistante, les Bouffes- Parisiens allaient justifier les craintes que leur naissance avait inspirées à l'Opéra-Comique. C'est à eux qu'Adolphe Adam apportait les Pantins de Violette, joués le 29 avril.
Le rideau tombé, le compositeur enlevait dans ses bras Hortense Schneider, l'embrassait, et lui jurait que le Chalet ne reparaîtrait à la salle Favart qu'avec le petit Pantin dans le rôle de Kettly.
Elle sort du théâtre, folle de joie, éblouie à l'idée de cet avenir qui dépassait ses rêves les plus ambitieux. Aussi, quel coup terrible, quand en arrivant rue Monsignyle lendemain, elle apprenait la mort d'Adolphe Adam. — Et ce moment, qui lui semblait l'écroulement de toutes ses espérances, décidait au contraire de sa fortune.
Que serait devenue à l'Opéra-Comique la radieuse étoile des Variétés? Pour avoir une Kettly charmante, eùt-il fallu renoncer à Hélène et à Boulotte, à la Grande Duchesse et à la Périchole?
Aybc l'Imprésario joué jusqu'à la clôture de
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la saison d'hiver, Mozart lui-même fait une excursion à la salle Choiseul.
Mais les Champs-Elysées ont repris leur animation, il est temps de reparaître au Carré Marigny.
La Rose de Saint-Flour brille pour la première fois sur l'affiche, avec Hortense Schneider et Pradeau.
Le 17 juillet, un grand frisson d'espérance secoue tous les musiciens, du Conservatoire aux quatre coins des départements : Offenbach ouvre un concours aux Bouffes pour une opérette en un acte. Douze cents francs, une médaille en or, et sa partition jouée au passage Choiseul, quelle perspective ouverte au lauréat î
Quelques pages pour les Dragées deBa.ptême, une pièce de circonstance en l'honneur du Prince Impérial, le petit divertissement des Bergers de Watteau, signé comme la première pantomime du pseudonyme Lange, la ravissante partition de Le 66 sont les seuls ouvrages d'Offenbach donnés durant cette saison.
Nous revenons à la salle Choiseul avec le Financier et le Savetier d'Hector Crémieux, qui peut, dans l'œuvre du maître, prendre rang parmi les actes les mieux venus ; la.Bonne d'Enfants.
Puis, Offenbach s'efface pour faire place aux
six Demoiselle à marier de M. Delibes, à M'fiiea Landry, un opéra-comique exquis de M. Duprato dont les cent représentations consécutives des Trovatelles à la salle Favart, ont déjà rendu le nom populaire.
Jaloux de prouver au monde que tous les genres lui sont bons, hors le genre ennuyeux, Jacques, pour inaugurer l'année 1857, s'attaque à la féerie. Les Trois Baisers du Diable lui sont un nouveau prétexte à écrire une partition pimpante et certes plus originale que la pièce de Mestepés.
De Croquefer ou le dernier des Paladins datent les premiers démêlés des Bouffes avec la Censure.
Confiants dans la faveur que leur avait toujours témoignée le Ministère, les auteurs avaient sans hésiter dépassé le privilège et ajouté un cinquième personnage.
Grand émoi dans les bureaux et interdiction de jouer Croquefer, alors que l'opérette était annoncéedéjàpour le surlendemain. Démarches, raisonnements, prières, se heurtent à un implacable refus.
Le désespoir seul peut inspirer une invention de génie semblable à celle qui sauva la pièce.
Si l'action avait impérieusement besoin d'un cinquième personnage, il n'était pas indispen-
sable que ce surnuméraire parlât. La langue coupée dans une rencontre avec les Sarrazins, il gagnait encore en sympathie devant le public. Le rôle de Mousse-à-Mort fut donc transformé par MM. Jaime et Tréfeu. Des banderolles portant les répliques nécessaires surgirent de la cuirasse machinée, quelques aboiements furent poussés à propos pour ne rien déranger à un très joli quintette et Croquefer passa au jour fixé.
Une explosion de gaîté secoua la salle ; M. Fould tout le premier rit et fut désarmé.
Après Croquefer vient Dragonette dont nous reparlerons à propos du voyage des Bouffes en Angleterre. M^'^ Coraly Guffroy, le futur Cupidon d'Orp/iëe, débutait dans cet acte.
Le 8 et le 9 avril sont signalés par l'apparition du Docteur Miracle, musique de Lecocq le premier jour, deBizetle lendemain.
Les représentations des ouvrages couronnés furent de courte durée; chantées par les mêmes artistes, les mélodies de l'un et de l'autre furent écoutées avec une égale indifférence, une politesse froide.
De Vent du soir (16 mai) date la longue amitié de Jacques avec Phili2:)pe Gille.
Désireux de témoigner au jeune auteur sa reconnaissance pour la part de collaboration toute désintéressée qu'il avait apportée à la
Reine Topaze, Léon Battu s'était mis en quête d'un musicien qui consentit à lui écrire la partition d'un acte récemment terminé.
Quelques semaines après arrive un mot du protecteur fixant rendez-vous aux Bouffes où la pièce a, écrit-il, chance d'être reçue. On tombe en pleine répétition ; tandis qu'à l'avant-scène Jacques interrompt, gesticule, Philippe Gille croit reconnaître sa prose dans le dialogue échangé entre Désiré et M"" Garnier; voilà bien ses héros : Vent du soir et le Lapin courageux.
Retrouver au théâtre des Bouffes, augmentée de toute une partition d'Offenbach, l'opérette qu'on croyait enterrée à jamais, c'est là, je crois, un fait unique dans la mélancolique histoire des débutants.
Déjà, lesmusiciens dits sérieux s'insurgeaient, cherchaient à ameuter contre Jacques Offenbach les mélomanes bien pensants. Il perdait le grand art, il le narguait, lui, l'adorateur de Mozart ; tous, ils étaient prêts à rendre leurs tabliers si le public continuait à affluer au théâtre Choiseul.
Ce qu'ils dissimulaient soigneusement, les sournois, c'est qu'un des leurs et pas le moindre donnait l'exemple de la défection : Meyerbeer, depuis la création des Bouffes, était un fidèle du petit théâtre ; avec une régularité qui tenait du
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prodige, il assistait à chaque seconde représentation, ne se cachant à personne de la sympathie que lui inspirait le jeune compositeur.
Au lendemain de toute première, Offenbach, certain de recevoir la visite du maître, faisait réserver une loge. Quelques minutes avant l'heure indiquée pour l'ouverture, Meyerbeer arrivait au contrôle, présentait le coupon du fauteuil loué par lui dans l'après midi. — Gaston Mitchell paraissait alors, l'accompagnait jusqu'à la loge où Jacques venait passer une partie de la soirée.