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PREMIER VOYAGE DES BOUFFES

Le bruit de tant de succès avait passé la frontière : en même temps que les journaux apportaient les bulletins de victoire, les partitions semaient à travers les villes couplets et refrains et Offenbach, quand vint Tété de 1857, confiant la garde des Bouffes à ses nouvelles recrues. Désiré, Mesmacker et Lise Tautin, partit avec ses vétérans à la conquête de l'Angleterre.

Dans sa retraite de Twickenham.où elle vivait entourée de ses enfants, on parla à la reine Marie-Amélie des représentations françaises et elle exprima le désir d'entendre les opérettes

que Londres applaudissait chaque soir au théâtre Saint-James.

Au jour fixé, Jacques et sa suite arrivent à Orléans-House. Le cœur leur bat un peu à tous devant cette reine courbée par la douleur plus encore que par le temps et qui, les yeux fixés sur eux, ne perd pas un geste, pas une parole. Assis auprès du duc d'Aumale, le maestro lui dit l'odyssée de ses premiers ouvrages.

Dragonette figure au programme. C'est l'histoire d'un petit fifre, engagé de l'armée républicaine; il disparait au moment du combat, on l'accuse, on le croit déserteur et on va proclamer sa honte, quand il revient, serrant dans ses bras le drapeau arraché à l'ennemi. Au chant de triomphe qui s'élève alors : « Crions en chœur : vive la France », la Reine éclate en sanglots, les princes maîtrisent à grand peine leur émotion.

Si joyeuse à Paris, l'opérette a évoqué devant les exilés le souvenir de la patrie absente, ressuscité toutes les ingratitudes, "tous les deuils.

Au repas qui suit la représentation, Ofi'enbach prend place à la table royale, un souper est servi aux artistes dans un salon voisin, et les ducs de Nemours et d'Aumale y viennent porter un toast à la France et aux Bouffes-Parisiens.

On traverse de nouveau le détroit, et, sans

s'arrêter à Paris, on se dirige sur Lyon. Là. le public du Grand théêtre voit défiler : Croquefer, les Deux aveugles, acclamés avec frénésie, BataclcLTi, le Qavetier et le Financier, Dragonette.

Offenbach a reparu aux Champs-Elysées. Le temps d'assister aux dernières études et à la représentation de la Demoiselle en Loterie (27 juillet) sur un livret étourdissant d'Hector Crémieux, et déjà on signale sa présence à Etretat. Sous prétexte de se reposer des excursions de l'été, il organise une fête au profit des pauvres, et le carré Marigny [sera en deuil ce jour-là, car le maestro a appelé à lui sa troupe parisienne.

» Le problème dont la solution m'inquiétait le plus, écrit Jacques à M. de Villemessant, c'était de trouver un logement pour mes artistes. La veille de leur arrivée, je n'avais pas encore un coin pour reposer des têtes si chères... à mon cœur, car Etretat est aussi rempli aujourd'hui qu'il y a un mois.

Nos artistes n'avaient pas de gîte ; alors ont commencé des actes de dévouement à enrichir la morale en actions. Un de mes amis a bien voulu partir pour deux jours, afin de laisser sa chambre à Mesmacker ; Guvot a

trouvé un asile héréditaire chez l'excellent curé d'Etretat ; Désiré a été casé à la mairie entre deux actes de mariage. M'étant jeté aux genoux de M™® Blanquet, elle a fait déguerpir un monsieur des plus chauves pour loger M"" Tautin. Quant au grand Salomon, l'accompagnateur du théâtre, il a daigné partager l'ordinaire du greffier de M. le Maire, ce qui fait plus que jamais honneur à son jugement ! ! »

Malgré les supplications des Lyonnais, pour la retenir encore, la troupe des Boufifes s'est mise en route : M™" Dalmont, Mareschal et Guffroy, Pradeau et Léonce ont regagné le passage Choiseul qui inaugure sa saison d'hiver, le 10 octobre, par le Mariage aux Lanternes.

En des temps moins troublés que les nôtres, l'Opéra-Comique se serait assuré au plus vite cette perle, digne de prendre place au même écrin que la chanson de Fortunio et le premier acte des Bergers.

11 a aujourd'hui encore la même jeunesse, qui le faisait tant applaudir en 1857, ce Mariage aux Lanternes écrit par Offenbach dans ses premières années ; le public seul a vieilli.

Le mois de novembre voit naitre les Deux Pêcheurs d'Offenbach et les Petits prodiges

de Jonas, dans lesquels Jacques avait intercalé la valse des animaux, accueillie avec un enthousiasme parent du délire à sa fête costum.ée du mois de mars.

Vers la fin de l'année, l'afficlie se transforme tout-à-coup; elle affecte des airs prudes. Auprès de Mozart et d'Adam apparaît Rossini donl le Bruschino trône entre Uhnpresario et les Pantins de Violette. .

Jusqu'à la minute dernière, on a espéré voir le grand maestro à la répétition générale, mais à toutes les prières, il a opposé la même réponse : « Victime tant qu'on voudra, complice jamais ! »

Jaloux de montrer au dédaigneux quel accueil lui réservait le théâtre, les' amis de Jacques acclament un gros monsieur dont les traits rappelaient vaguement le visage du cygne de Pesaro et qui partage les honneurs dé la soirée avec M"^ Dalmont et M. Duvernoy.

LE GRAND OPÉRA-BOUFFE Les Dames de la Halle. — Orphée aux Enfers.

Nous sommes en 1 858 ; une ère nouvelle s'ouvre pour les Bouffes-Parisiens. Offenbach a

obtenu l'autorisation de mettre en ligne tout le personnel du théâtre.

Adieu les opérettes à trois ou quatre personnages, les petits actes vite écrits et aussi rapidement montés ! L'Opéra-Bouffe va naitre, révolutionner le vieux monde dès ses premiers pas, l'éblouir de sa fantaisie, de sa richesse, l'attirer par sa grâce et l'enivrer de son entrain.

Orphée est proche; sous son archet magique vont se dérouler les rythmes qui feront tournoyer l'univers.

Voici, avec Mesdames de Ist Halle (3 mars poindre le grand Opéra-Bouffe : Offenbach inaugure une autre manière.

Dans un décor lumineux signé de Cambon, ressuscitant le vieux marché au temps du roi Louis XV, vont et viennent les marchandes avec leurs éventaires, les acheteurs et les soldats. Offenbach se révèle l'artiste fastueux et grand seigneur qu'il sera jusqu'au dernier jour.

Le tableau pQusical est digne du cadre et le succès de cet opéra-bouffe, si vif à Paris, allait être plus grand encore dans les départements et à l'étranger.

C'est au Mariage aux Lanternes que vont tous les bravos pendant le voyage des Bouffes, à Marseille d'abord puis à Berlin.

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Si les applaudissements sont nourris, les recettes restent assez maigres, et on regagne Paris en passant par Ems où les artistes recueillent à la fois honneur et profit.

La réussite de La Chatte raétainorphosée en Femme ne fut pas moins éclatante. Triple succès de musique, de pièce et d'interprètes. La partition d'Offenbach avait donné une seconde jeunesse à l'ancien vaudeville de Scribe, qui renaissait aux Bouffes plus pimpant que jamais.

Toute cette année est pour le directeur une longue suite de soucis, une inépuisable série de tourments. Voyant les recettes du théâtre se maintenir aux environs du maximum, Jacques a dépensé sans compter : des pièces de velours se sont englouties dans la salle, les costumes ont dévoré des lés de satin. Aux devis des architectes, sont venus s'ajouter les prix des décors commandés aux peintres attitrés de l'Opéra.

La caisse s'est ouverte à l'appel de toutes les infortunes ; la charité ignorée et discrète s'est faite la complice de la prodigalité admirée et bruyante. L'heure arrive où le spectre de Clichy se dresse devant Jacques.

Alors que les mélodies chantent en foule dans son cerveau, il faut songer aux mille

ruses qui dépisteront les gardes du commerce : ce sont des sorties furtives à travers des chemins ténébreux, l'hospitalité d'une nuit demandée à un ami, de rapides voyages durant lesquels, l'esprit en repos, il travaille avec frénésie, quelques heures passées à Bruxelles où il écrit l'entraînant final d'Orphée, des retours brusques à Paris où il faut surveiller la mise en scène, diriger les études.

Les répétitions vont grand train, quand les gardes du commerce reparaissent.

C'est Désiré qu'ils menacent cette fois, c'est lui qu'ils guettent et qu'ils poursuivront jusqu'au paiement du dédit de 20,000 francs réclamé par le Palais-Royal.

Et le travail continue au milieu de transes toujours nouvelles, jusqu'à la date mémorable du '21 octobre 1858.

Le courant théâtral n'était pas à la mythologie , à en juger par le programme des spectacles de ce soir-là, et ce n'était pas Pluton mais bien Satan qui tenait la corde. Il triomphait à l'Opéra- Comique avec la Part du Diable, chantée par madame Cabel; mademoiselle Scriwaneck et Alphonsine, Judith Ferreyra et Lassagne jouaient les Bibelots du Diable aux Variétés ; le roi des ténèbres s'était rendu maître aussi du théâtre

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National où les Pilules du Disible faisaient les frais de la soirée.

La Comédie française annonçait le Bourgeois Gentilhomme; le théâtre Italien, lYorrïia, pour les représentations de madame Penco ; les A'^oces de Figaro attiraient la foule au Lyrique grâce à cet incomparable trio d'étoiles : Ugalde, Vandenheuvel-Duprez etMiolan Carvalho. La Vénus de Milo de Louis d'Assas à l'Odéon ; à la Gaité la McLrnière des Saules de Brot, le Faust de d'Ennery admirablement monté par Marc-Fournier, défendu par Rouvière, Dumaine, mademoiselle Luther, ne pouvaient entrer en lutte avec les Lionnes Pauvres (Félix, Parade, mademoiselle Fargueil) ou la vogue du Punch Grassotdon^ Hortense Schneider chantait si joyeusement la ronde au Palais-Royal. Les Fugitifs à TAmbigu, Paul Legrand aux Folies nouvelles. Les étoiles des Délassements comiques avaient nom Montrouge et mademoiselle Paurelle ; le ballet espagnol brillait au Pré Catelan.

L'embarras du choix n'était pas un vain mot pour l'amateur de théâtre et il fallait q\\ Orphée réunît une forte somme de séductions pour lutter sans désavantage.

Depuis deux ans déjà, la pensée de mettre à la scène l'époux d'Eurydice avait germé dans le cerveau d'Hector Crémieux. C'était le moment

OÙ les Bouffes étaient, de par la volonté ministérielle, cantonnés dans les pièces à quatre personnages, et les héros de l'acte projeté, pour lequel il s'associa M. Ludovic Halévy, étaient Jupiter, Pluton, Eurydice et Proserpine. S'agissait-il de rappeler au public les exploits d'une autre divinité, cette mention pleine de couleur locale : « On lit dans Douillet ». précédait l'explication du personnage.

Mais bientôt, au profond désespoir de Jacques, Crémieux, trouvant à son Olympe des allures trop mesquines, déclare renoncer à Orphée.

Arrive la représentation des Petits Prodiges. La troupe au grand complet donne dans l'opérette de Jonas, tournant ainsi l'ordonnance qui interdit les choristes aux Bouffes. Enhardi par le silence du ministère, Offenbach veut recommencer semblable tricherie pour la pièce mythologique qui l'a tant séduit. Il promet des costumes splendides, des décors inouïs à Hector Crémieux qui reprend son scénario, et le bouleverse de fond en comble, remplaçant par trois tableaux et un défilé complet le quatuor primitif.

Ludovic Halévy l'aide au début dans son travail, mais le second tableau n'est pas encore terminé qu'il reçoit sa nomination de sous-chef au ministère de l'Algérie. Il se retire laissant

son collaborateur seul dans sa lutte avec Jupin.

La pièce est sur pied. Jacques, autorisé par un récent décret à surcharger sa scène de choristes et de figurants, multiplie les engagements. A Bade où il passe quelques semaines, Crémieux reçoit une lettre du maestro réclamant un rôle pour un artiste plein de fantaisie qu'il vient d'enlever à la Comédie française : Bâche — et tout un tableau nouveau fut improvisé en même temps que naissait c«t immortel roi de Béotie.

La première soirée fut un succès très muet. Le public ne voulut pas ou ne sut pas comprendre ; il lui sembla que toucher aux dieux et aux héros, c'était s'attaquer au baccalauréat luimême. A peine daigna-t-il sourire de ci, de là; la musique si personnelle, si débordante d'esprit avec ses ensembles entraînants, ses mélodies exquises, les magnificences de la mise en scène, une réunion d'artistes tels que Désiré, Léonce, Tayau , Bâche, mesdames Tautin , Chabert, Geoffroy, Macé, rien ne put vaincre la réserve du spectateur. L'Euohë lui-même, avec sa superbe envolée, vit son succès surpassé par la danse de mademoiselle Tautin.

Rares étaient ceux qui osèrent rompre en visière avec les sentiments de la salle : du nombre Jules Noriac qui.au sortir du théâtre. donnait au

Figcoro-Programme ce bizarre et télégraphique compte rendu :

« Inouï, « Splendide, « Ebouriffant , « Gracieux, « Charmant, « Spirituel, « Amusant, « Réussi, « Parfait, « Mélodieux « l'opéra « d'Orphée (c'est un opéra) « sera

(( incontestablement (ce mot n'en finit pas).

« le « plus « grand « succès « de

« l'hiver.

« Ceci « soit « dit « sans « blesser » Faust.

« La

« musique « d'

« Offenbach « est

« ravissante.

« Mademoiselle « Tautin « aussi.

« Et

« Garnier « donc !

« Et

« Geoffroy !

« Succès « pour

« tout

« le

« monde.

« Léonce,

« Désiré,

« Bâche,

« splendides!

« Cent

« représentations au moins !

« Gloire

« et

« argent

« pour

(( Offen-

« bac h

« et

« pour

« Crémieux !

c( Tant

« mieux !

Jules Noriag.

Toute une semaine s'écoule sans qu'Orphée se relèye de son insuccès. Les auteurs sont en • permanence au théâtre ; les artistes y viennent dès le matin et les journées se passent en raccords. La situation est doublement critique pour Jacques : si la réputation du musicien est engagée, le directeur joue son va-tout. L'échec d'Orphée, c'est la ruine des Bouffes.

On coupe impitoyablement, on taille sans merci; un tableau entier disparaît, entraînant avec lui Cerbère, représenté par le père de M"** Tautin et Caron.

C'est le moment où éclatent dans les Débats les attaques virulentes de Jules Janin. Le grandprêtre de la critique tonne, lance des anathèmes, foudroie les Bouffes dans ce style extravagant dont il a emporté le secret.

Bien des gens hésitaient à aller entendre Orphée, que cette tempête de malédictions décide ; la pièce qui déchaîne de pareilles rafales d'épithètes ne peut être la première venue. Les recettes commencent à monter, l'ascension devient rapide, et, sûr de lui maintenant, Jacques distribue les rôles en double.

Jules Janin continue à lancer l'interdit contre le passage Choiseul. Partageant l'avis de Nestor Roqueplan qui n'assistait pas à une première, sous prétexte que cela influençait son opinion,

l'illustre critique avoue n'avoir pas vu le triomphant opéra-boulîe.

A bout de patience, Hector Crémieux lui décoche, par l'entremise du Figaro, celte spirituelle riposte :

a Mon cher Figaro,

« Lundi dernier, 5 décembre, comme les lundis précédents, le critique sérieux des Débats, plus connu dans l'antiquité sous le nom de P. Janinus Maro, R. Janinus Flaccus, P. Janinus Naso, Janin- Virgile, Janin-IIorace, Janin- Ovide, le Janin que vous connaissez, le Janin du Musée des antiques, le Janin des racines grecques, Janini quod superest, M. Jules Janin, enfin, a eu son accès de lyrisme hebdomadaire. Rien de surprenant jusque-là ; c'est un état morbide, une fièvre intermittente, contre laquelle un autre emploierait la quinine. Mais il aime son mal.

Attention! Le voici qui s'avance : incedit! Il a revêtu le beau costume de parade qu'il s'est choisi dans la défroque de l'Odéon pour paraître devant le public — costume grec ou romain selon le cas — éblouissant de paillettes — et il va se livrer à ses exercices périodiques. — Mais il lui faut un tremplin — cette

fois c'est sur le dos d'Orphée aux Enfers, d'une inoflfensive bouffonnerie qu'il prendra son élan pour faire le saut, le grand saut antique et périlleux et qu'il exécute tous les lundis avec le même succès

C'est toujours l'histoire du vicomte de Pontgrimaud, dont parle le gendre de M. Poirier, de ce Pontgrimaud qui, pour faire croire à sa noblesse, pousse des cris de paon si on fait une égratignure à un Montmorency. M. Jules Janin veut faire croire qu'il sait le latin parce qu'il sait du latin ! et qu'il connaît Horace parce qu'il l'a appris par cœur — sur le tard — tandis qu'on l'apprend d'ordinaire au collège.

En écrasant de son mépris le bouffon, le grotesque, le burlesque, M. Janin écrivait -sa propre condamnation, il s'écrasait de luimême — sui contemptor. — Il y a dans Orphée une tirade dont Léonce, à son entrée dans l'Olympe, fait tous les soirs les délices du public. Cette tirade simple et naïve, qui dépasse tous les autres effets comiques de la pièce, la voici : elle a été découpée dans un feuilleton de M. Jules Janin. (Journal des Débats, 10 mai 1858.) »

Suit cette tirade d'un lyrisme échevelé que

Jacques, devait plus tard, à la Gaîté, mettre en musique pour Montaubry : « On respire une odeur de déesse et de nymphe, une suave odeur de myrthe et de verveine, de nectar et d'ambroisie. On entend le roucoulement des colombes, etc. »

Un peu déconcerté par la révélation de cette collaboration, Jules Janin laisse en paix les auteurs, mais pour se jeter tout aussitôt sur le musicien qu'il déchire à belles dents.

Offenbach n'est pas plus patient qu'Hector Crémieux :

« Ah ! Janin ! mon bon Janin ! lui écrit-il, que je vous ai de la reconnaissance de m'éreinter tous les lundis comme vous le faites ! N'éreintiez-vous pas Rachel? N'éreintiez-vous pas Dumas? N'éreintiez-vous pas Scribe et tous ceux qui ont un véritable talent? Donc, je Buis en bonne compagnie.

Vous traitez ma musique d'abominable mvention, de musique au jupon court et sans jupon, la musique à la chie-eh-lit ? (schoking Janin) vous vous croyez encore à l'école ! Musique de carnaval et de bal masqué ! Musique en haillons ! Elle n'a pourtant jamais mendié une ligne de vous.

Vous insultez le compositeur d'Orphée, l'auteur de la prose d'Orphée, les artistes qui

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jouent dans Orphée^ et le public qui va et applaudit à Orphée; vous insulteriez, s'il le fallait, la buraliste qui délivre des billets pour Orphée. »

Maintenant, Jacques lui-même serait impuissant à arrêter l'élan de la foule ; personne n'oserait avouer qu'il n'a pas entendu YEvohé, pas un provincial ne regagnerait sa sous-préfecture sans y pouvoir causer de Jupin et d'Eurydice. On fait une moyenne de 1900 francs. Et les artistes ne sont pas les derniers à profiter de cette moisson dorée.

« Vous avez joué le rôle de John Styx dans Orp/iëe avec un véritable talent, écrit Jacques un beau matin à son pensionnaire Bâche ; permettez-moi, en faveur de ce succès de vous imposer une condition bien dure, il est vrai, mais que, par considération pour votre directeur, vous voudrez bien accepter. A partir du l'''" de ce mois, je double vos appointements pour toute l'année.

En agissant ainsi, croyez bien, mon cher Bâche, que je n'ai qu'un but : c'est de faire un ingrat de plus. »

Jaloux d'accroître encore le prestige de son œuvre, le maître multiplie et varie les attrac-

tions. A la 50° le rôle d'Amphitrite est ajouté pour M''° Maréchal, merveilleuse sous les coraux et les algues serpentant à travers sa longue chevelure. De douze qu'ils étaient au début, les choristes portés au nombre de vingt-quatre entoureront dieux et déesses.

Force est aux plus sceptiques d'abjurer leurs erreurs ; ceux qui ont douté d'Orphée vont faire pénitence publique.

L'exemple leur sera donné par Heugel luimême, qui avait payé 300 francs la partition dont chacun se méfiait.

Le spirituel éditeur ajoute un ex-voto à son amende honorable.

« Les éditeurs du Ménestrel vous doivent une fiche de consolation. Ils avaient douté d'Orphée aux Bouffes-Parisiens, comme si l'on pouvait douter de votre musique.

Pardonnez-leur et souffrez qu'ils mettent à vos pieds — nouvel Orphée — le moderne clavecin que vous savez. Ce ne sera certainement pas le plus beau piano de votre vie (style Prud'homme).

Fable et Prudhomme à part, l'acquit ci-inclus vous dira, sans plus de façons que la chose n'en mérite, combien vous serez aimable de regarder comme votre toute propriété,

» à partir de ce jour, le piano dirigé par nous » sur votre habitation d'Etretat.

» Bien votre tout dévoué, M J. L. Heugel. »

L'Opéra voit naître Herculanum ; Faust paraît au Lyrique ; sur la scène de l'Opéra-Comique, on traîne Meyerbeer après la première représentation du Pardon de Ploërmel et toujours l'archet magique d'Orphée attire la foule aux Bouffes.

Pas de voyage durant l'été de 1859 : le 5 juiii, à minuit, les divinités de l'Olympe ont dit adieu à leur palais de la rue Monsigny. Descendus au rang de simples mortels, bésiré, Léonce et M"^ Maréchal reparaissent trois jours après aux Champs-Elysées dans une opérette de Labiche : UOmelette à la FoUe'mbuche, dont la musique a été confiée à M. Léo Delibes.

Grâce à elle, on attend plus patiemment le premier acte donné par Offenbach depuis Orphée. Titre : Le Mari à la porte. Au sortir du théâtre, une valse exquise est déjà dans toutes les mémoires.

Rien à glaner sur la pièce de circonstance qui vient après. Les Vivandières de la Grande- Année, dans laquelle Bâche paraît en petit

chasseur, chantent là campagne d'Italie; succès de musique et succès de costumes, mais succès éphémère.

GENEVIEVE DE BRABANT Orp/iée au théâtre Italien.

Offenbach est hanté par le rêve de donner un pendant à Orphée. Le cadre des Bouffes commence à lui sembler trop étroit; déjà on parle d'un scénario de M'^'' Taglioni, d'un ballet destiné à Emma Livry, dont l'Opéra lui confierait lapartition.

Il a triomphé avec le paganisme ; il veut maintenant s'attaquer à l'histoire et demande à son ami Etienne Tréfeu de ressusciter pour lui les tragiques aventures de Geneviève de Brabant.

Le scénario à peine arrêté, c'est dans le cabinet de Jacques un défilé incessant ; il veut faire oublier les merveilles de l'année précédente. Les décors sont commandés à MM. Cambon et Thierry; Gustave Doré et Stop dessinent les costumes. Tout en examinant la maquette de la gare du Nord ou du Royaume de la Complainte, le maître travaille : la partition commencée est sur son bureau ; la scène achevée de la veille

est à l'étude le lendemain, car on voudrait, par une superstition Lien excusable, que le mois d'octobre qui vit naître Orphée présidât encore à l'apparition de Geneviève.

Malgré toute l'ardeur déployée, en dépit des répétitions prolongées, la première ne peut être affichée avant le 19 novembre.

La foule était grande ce soir-là autour du théâtre ; des gardes achevai maintenaient l'ordre dans la rue Monsigny, et les nouvelles apportées au dehors durant l'entr'acte présageaient un succès foudroyant. Après le tableau du départ, après l'éclatant final de la Brabançonne, le rideau était tombé sur une longue ovation.

« Un pendant à la Marche des Dieux ! » disaiton des loges à l'orchestre et ceux-là n'étaient pas les premiers venus qui applaudissaient les hauts faits de Siffroy. Meyerbeer était là ; autour de lui, le prince Gortschakoff, le duc de Granimont, maréchal Magnan, princesse Gagarine, Saint-Victor, Méry, prince Poniatowski, Aguado, de Talleyrand, de Masséna, d'Argout, Emma Livry, Gautier, prince Bonaparte, Augustine Brolian, Pereire, Biestat, duc de Rovigo, Tagiioni, de Pêne, Azevedo, baron Pelletan, prince de Bauffremont, Gabrielli, Millaud, Albéric Second, Hector et Emile Crémieux, Heugel, Janin lui-même.

Mais au second acte, le public un peu refroidi par le décousu du dialogue, fut complètement dépaysé quand il se vit transporté dans le royaume de la Complainte.

Rarement pourtant, Offenbach avait été plus heureusement inspiré que dans ces sept tableaux. Bien des pages qu'on acclama ensuite aux Menus-Plaisirs, lors de la version nouvelle écrite par Hector Crémieux et Etienne Tréfeu, ne réussirent pas à sauver Geneviève de Brahccnt et point ne fut besoin de redemander les gardes à cheval pour les représentations suivantes.

La renommée du musicien était trop solidement établie maintenant pour être atteinte par ce demi-succès. Elle en souffrait si peu, que, dès le mois de décembre, on parlait de l'apparition prochaine d'un grand opéra-comique de Scribe et de Jacques.

Il était devenu le Parisien par excellence ; autour de lui se groupaient tous les noms dont retentissaient le boulevard ou les salons. C'était chaque soir un envahissement des coulisses : de là partaient nouvelles et mots d'esprit qui se colportaient le lendemain à travers la ville.

Dans YOmnihiLs^ — c'est le surnom qu'avaient valu au foyer les deux banquettes parallèles qui en étaient le plus bel ornement — se réunissaient chaque soir Ludovic Halévy, Crémieux.

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Gustave Doré, Léo Delibes, de Neuville, Mayrargues, Gustave Claudin, Robert et Gaston Mitcliell, Arnold Scheffer, Amédée Ferret, Aubryet ; ceux-là étaient les fidèles et le nombre en allait grossissant toujours.

Que d'inventions folles sorties de ces conversations toutes semées d'éclats de rire et qui se continuaient, au sortir du théâtre, autour de la table du café Riche.

Au mois de février 1860, les Bouffes, jaloux d'aborder tous les genres, ouvrent leurs portes à la revue. Le mardi gras étant proche, les auteurs MM. Gille et Grange l'ont baptisée le plus logiquement du monde : Le Carna,va,l des revues.

Pour les couplets, on a grapillé de droite et de gauche dans l'œuvre du directeur qui a couronné tous ces emprunts d'une spirituelle parodie de la musique, dite alors de l'avenir.

Les figurants se pressent plus nombreux que d'habitude : des débutants à coup sûr, si l'on en juge parleur mine embarrassée, parle soin qu'ils prennent à cacher leurs visages sous le parapluie ou le collet de fourrure lorsqu'en des enjambées prodigieuses ils traversent la scène au tableau du Bois de Boulogne.

C'est ainsi que l'Omnibus au grand complet passait sous les yeux du public, conduit quelque-

fois par Offenbach lui-même, se glissant d'un portantàl'autre, toujours tremblant d'être reconnu.

Pour terminer la saison, Clairville transforme en opérette le Dap/ints etChloé, joué en 1849 au Vaudeville par M'"" Octave et Delannoy. Accueillie avec une faveur marquée, cette partition d'une fraîcheur délicieuse, écrite dans cette note tendre qui, plus tard, fît si adorable le premier acte des. Bergers, sera reprise par la suite avec M™" Ugalde, dans le rôle de Daphnis crée par M"" Juliette Beau.

Le 27 avril, au plus fort du succès de Daphnis, les Bouffes n'ouvrent pas leurs portes; le mot Relâche occupe seul l'afQche. — C'est que le théâtre du passage Choiseul est invité par son voisin de la place Ventadour.

Le motif de cette excursion d'un soir : le désir exprimé par l'Empereur de connaître lui aussi ïOrphce dont tous ses sujets raffolent. Ses régiments défilent aux sons d'Orphée, le quadrille d'Orphée retentit sous les voûtes des Tuileries et il se surprend à maudire sa grandeur qui l'êloigne de cet Olympe tant vanté.

Un jour, on lui apprend qu'une représentation au bénéfice de Jacques s'organise au Théâtre-Italien, et, sans hésiter, il promet d'y assister, mais à la condition qu Orphée aux Enfers sera du programme.

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Voilà pourquoi la troupe d'Offenbach traversait la rue Monsigny. suivie dans son déménagement de la campagne de Thèbes. du séjour des dieux et du palais de Pluton.

Pour cette mémorable représentation à laquelle le Violoneux, chanté par W^° Cico, servira de lever de rideau, la Comédie Française a donné la Joie fait peur. Emma Livry et Mérante danseront un pas de la Sylphide. Dans Orphée l'orchestre et les chœurs des Italiens fraterniseront avec les musiciens des Bouffes. Pour terminer, la Symphonie de Vaxeniv, extraite du Carnaval des revues, et conduite par M. Bonnet.

Loges ou fauteuils, les places sont cotées au prix de 25 francs, et Jacques s'est engagé à n'accepter sur la feuille que des noms connus de lui, éloignant de la sorte toute crainte plus ou moins fondée de complot. — En quelques heures la salle est louée (22,000 francs de recette).

Le jour de la représentation venu, les émissaires des agences encombrent la place Ventadour. A peine a-t-on signalé la rentrée de deux loges et de quatre fauteuils, qu'ils offrent 3,000 francs des premières et 60 louis des autres. Sans vouloir les entendre, le bénificiaire fait porter les coupons tant enviés aux premiers ins-

crits sur la liste des refusés et quand Napoléon III prit place dans l'avant-scène impériale, son regard embrassa une des plus éblouissantes salles qu'il eût encore contemplées.

Jamais la voûte du Théâtre-Italien ne retentit de bravos plus frénétiques que ce soir-là et la semaine suivante, Lin superbe bronze était remis au Maestro avec cette simple inscription gravée sur le socle :

l'empereur a JACQUES OFFENBACH

Voilà les Bouffes-Parisiens bien loin de leurs débuts. Fi des pièces à trois personnages ! Il leur faut chœurs et mise en scène, décors à la plantation compliquée, toutes choses dont s'accommoderait mal le petit théâtre des Champs- Elysées. Aussi Offenbach renonce-t-il au déménagement annuel ; au lieu de l'affiche annonçant la réouverture du Carré Marigny, les Parisiens lisent l'avis officiel du départ des Bouffes.

Pensant avec son Jupiter que

Quand on veut se faire adorer Il faut se laisser désirer^

le maestro envoie sa troupe à Bruxelles ; Orphée prend ses quartiers d'été dans les galeries Saint- Hubert.

Les premières soirées furent menaçantes ; le public, dérouté par cette apparition soudaine de rOpéra-Bouffe, surpris par la joyeuse fantaisie de cette antiquité qui contrastait si fort avec toutes les leçons retenues du collège, se montra un peu maussade et réserva ses bravos pour Les Dames de la Halle.

Mais quelques jours eurent raison de cette hésitation et bientôt, Anvers gagné parla contagion réclama Orphée.

La mémorable soirée où l'affluence fut telle que, barrières renversées, contrôle culbuté, la foule se précipita dans la salle et que M. Desmonts dut faire la recette en enjambant les fauteuils, en circulant devant le front des loges.

Privés de leur théâtre, les promeneurs des Champs-Elysées ont frappé à la porte du Cirque; c'est le temps du beau Léotard. Tandis que les amateurs du saut périlleux s'extasient devant sa souplesse, ceux que charment des émotions plus douces applaudissent à l'Opéra les sœurs Marchisio, dans Sémiramis ; au Gymnase, le Voyage de M. Perrichon.

Mais on aspire au retour des Bouffes, et quand parait l'afïiche bénie où rayonne le nom à'Orphée, le passage Choiseul retrouve ses fidèles, M"*" Tautin les bravos accoutumés.

OFFENBAGH A L^OPÉRA ET A I/OPERA- COMÎQUE

Le Papillon — Barhonf — La Chanson de Fortunio,

Le mois d'octobre amène avec lui les Jeunes Gens de Laya à la Comédie Française, au Vaudeville Rédemption d'Octave Feuillet avec M"* Fargueil ; on parle vaguement chez Déjazet du Candide de Victorien Sardou. — Le mois d'octobre se passe et les échos des Bouffes retentissent encore des chants des dieux.

Ils ne peuvent d'ailleurs espérer une œuvre nouvelle de Jacques en ce moment : l'Opéra et l'Opéra-Comique l'ont appelé et il a obéi au milieu d'un formidable concert de cris de rage et de grincements de dents. — Offenbach chez Meyerbeer! scandale!! Offenbach chez Boieldieu ! Profanation ! !

La jalousie perce sous la colère, la jalousie de ses cinq années de victoires. On rit, mais suivant le précepte de Figaro, et on aiguise les plumes pour la revanche d^Orphée.

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L'Opéra ouvre la marche le 26 novembre, avec le Papillon, (scénario du Marquis de Saint- Georges et de M"^ Taglioni).

Quoi qu'on en ait dit depuis, le succès delà partition fut énorme : Jacques y avait, de délicieusetaçon, jonglé avec les rhythmes. Disposant pour la première fois d'un orchestre aussi nombreux que celui de la rue Lepelletier, il avait su se garder de la bouffissure et du tapage. A côté des motifs endiablés, les phrases pleines de langueur ! Le compositeur d'Orphée auprès du rêveur du Violoneux.

Il faut rendre cette justice à l'Opéra, que, fermant l'oreille aux protestations de tous les méconnus, de tous les ignorés, il accueillit Offenbach de royale manière : il lui donna Emma Livry, cette incarnation de la grâce, en qui revivaient toute la séduction et déjà presque la gloire de la Taglioni, il lui donna M"* Marquet, qui,' sacrifiée au premier acte, prenait sa revanche en éblouissant la salle de son éclatante beauté, puis M"°' Beaugrand Fiocre et Baratte, Stoïkoff, Brach, et Lamy, MM. Mérante, Berthier et Lenfant. — Les costumes étaient d'une ravissante fantaisie et les décors comptent parmi les chefs-d'œuvre de M. Despléchin.

Le triomphe de la soirée fut pour la Lesguinka^

au pas adorable dansé par M. Mérante et Emma Livry. Celle-ci, dans sa carrière si courte et si tragique, ne remporta pasdesuccès comparable : malgré l'entorse qui lui fit du second acte un cruel supplice, Farfalla fut acclamée, rappelée sans pitié et Taglioni, associée au triomphe de >on élève, parut avec elle sur la scène, remerciant le public qui ne se lassait pas d'applaudir.

La critique constata le- succès du maestro. « La musique d'Offenbach, écrit Paul de Saint- Victor, est toute de mélodie et de rhythme, ces deux éperons de la danse ». Fiorentino, pourtant ennemi acharné du maître, rendait pareille justice à làpartition. Jules Janin conservait sa dent contré Jacques, mais se montrait réservé depuis les spirituelles ripostes qu'il s'était attirées. Aussi se borna-t-il à un bavardage éthéré sur sa jeunesse et celle de M"** Taglioni.

Aux attaques des ennemis de Jacques qui criaient à l'échec, le public répondit en emplissant la salle de l'Opéra quarante-deux représentations durant. On peut citer les ballets qui connurent pareille vogue .

Le nom de Jacques avait figuré simultanément au tableau des répétitions de la salle Lepelletier et de la salle Favart, et l'apparition de Barkouff deYait suivre de quelques heures

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seulement la première du Papillon^ quand M""^ Saint-Urbain tomba malade, jetant le désarroi dans le répertoire.

Il fallait choisir au plus vite l'artiste qui hériterait du personnage de Maima et monter à la hâte un spectacle nouveau qui pût conduire le théâtre jusqu'au soir de la première. Quelques représentations de M™^ Cabel, VEventail de M. Boulanger, la Perruche, le Chaperon Rouge, donnèrent à M"* Marimon le temps de prendre possession de son rôle.

Le 24 décembre, Offenbach qui brillait à l'Opéra avec le Papillon et régnait sur les Bouffes où Orphée avait dépassé la 300^ prit possession de l'Opéra-Comique.

On avait mené grand bruit autour de la nouveauté du sujet traité par MM. Scribe et Boisseaux. Il fallut vite en rabattre et se borner à en constater la puérilité.

On goûta le plus modérément du monde cette pièce, qui péchait par excès d'originalité, et la partition de Jacques fut entraînée dans le désastre du livret. On bissa la chanson du Grand Mogol, la valse de la bouquetière, un troisième morceau encore, on sut gré à M^'® Marimon, à MM. Sainte-Foy, Berthelier, Warot de tout le talent déployé, à M"*" Bélia de sa grâce, à M. Baumont de sa mise en scène fastueuse, mais Bar-

koiiff fut dès le premier soir condamné sans appel.

La joie fut immense dans le camp des endormeurs. A coups de tam-tam on annonçait, déjà la fin d'Offenbach, on proclamait la mort de son prestige, brisé en miettes par cet échec.

Le critique du Figaro, M. Jouvin, était absent de Paris le jour de cette malheureuse représentation ; c'est à Jacques lui-même qu'il demanda pour le journal le compte rendu de son opéracomique. La réponse arrivait dès le lendemain.

« Depuis que j'ai l'âge de raison — hélas!

ce n'est pas d'hier — je fais de la musique, et depuis que je fais de la musique, j'admire beaucoup celle des autres, si bien que j'ai entendu cent fois des chefs-d'œuvre qui s'appellent VIrato de Méhul, Don Pasquale de Donizetti, le Tableau parlant de Grétry, Vltalienne à Alger de Rossini, le Caïd d'Ambroise Thomas, Gilles Ravisf^eur de Grisar.

Assurément, je n'ose pas comparer à ces belles et charmantes œuvres ma modeste partition, mais m'est-il défendu d'essayer de marcher dans la route que des maîtres aimés m'ont tracée ? Que je n'atteigne pas le but, soit ! mais que je n'aie pas le droit de me casser le cou dans ce chemin-là, voilà ce que je

conteste. Reste à savoir si je suis mort. Le public le dira »

Dès la S'' représentation, Warot souffrant cédait le rôle de Saëb à M. Laget et le 5 janvier suivant, une note annonçait que Barkouff était momentanément interrompu pour cause d'indisposition de M"® Bélia.

Le Vaudeville avait eu l'honneur d'inaugurer l'année 1860, avec la Pénéloj^e norma.nde d'Alphonse Karr. A l'Opéra, la gloire d'une clôture à sensation : le 29 décembre, M. Walewski, ministre d'État, met la nouvelle salle au concours ; la tribu des architectes est encore en émoi quand se lève la première heure de 1861.

Les Femmes fortes de Victorien Sardou ouvrent le feu au Gymnase, jouées dans la nuit du 31 décembre, par Numa, Félix, M™®' Fargueil et Pierson.

Au tour des Bouffes maintenant : Orphée a consenti à s'éloigner, et bien vite, Maître Fortunio s'empare de la place, traînant derrière lui tout son bataillon de petits clercs; Alfred de Musset après Virgile.

La chanson du chandelier hantait les rêves de Jacques, la voix de basse de Delaunay traversait ses plus sombres cauchemars. Transporter de la Comédie aux Bouffes .l'aveu discret du

petit amoureux était sa chimère. — Il s'en confessa un matin à Hector C rémieux et à Ludovic Halévy ; quelques heures plus tard, l'absolution lui était donnée sous forme de l'acte adorable qui a nom : La chanson de Fortunio.

Il fut écrit et composé en huit jours, répété en une autre semaine et put être donné le 5 janvier. C'était le Benjamin du Maitre qui le chérit d'une tendresse sans égale jusqu'au jour où il entendit les premiers bégaiements des Contes d'Hoffmann^ le favori qui, dans la grande famille, sait à force de succès faire excuser la préférence du père.

La Chanson de Fortunio a été le plus formidable succès de première dont on ait gardé souvenir aux Bouffes Parisiens. Telle était la fureur des bravos et des bis, que la partition entière fut jouée deux fois ; après la mélodie célèbre qui eut assuré à elle seule la renommée d'un compositeur, la représentation fut suspendue quelques minutes par les acclamations enthousiastes.

Meyerbeer. rencontrant Millaud le lendemain, parlait avec ravissement de la partition de son ami Jacques : « J'aurais aimé l'avoir faite » ; c'est ainsi qu'il résumait ses impressions.

Quant à la pièce, Paul de Musset écrivant à l'un des auteurs, le remerciait « de l'hommage gracieux rendu à, la mémoire de son frère, dans

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le privilège donné à sa chanson de toucher tous les coeurs.

La déception fut grande pour les Jérémies qui s'étaient levés au soir de Barkouff. Là où ils avaient laissé un vaincu, ils retrouvaient un triomphateur; le public applaudissait plus vivant que jamais celui dont ils avaient juré d'exposer le cadavre.

Indigné de ce déchaînement d'outrages , Xavier Aubryet lançait au lendemain de Fortunio un étincelant plaidoyer, son Discours pour Offenbach.

« Mon Dieu ! j'admets que le laborieux M. Clapisson, le consciencieux M. Reber, l'alchimiste mélodique Berlioz, le prophète Wagner et d'autres personnages considérables, ont eu de meilleures intentions que le futile Jacques Offenbach; mais pourquoi ne les ont-ils pas réalisées ? Leur verre est immense ; celui de M. Berlioz a deux coudées de haut, celui de M. Wagner est grand comme le monde; mais qu'y boit-on ? Ils ont oublié le liquide.

M. Berlioz en tête le prend de très haut avec Jacques Offenbach; on dirait un aigle qui admoneste un moineau. Seulement, le moineau vole encore et l'aigle est empaillé... les faux dédains ne m'imposent guère. M. Ber-

lioz peut mépriser tant qu'il voudra la musique d'Offenbach, il ne fera pas estimer la sienne. Tant qu'on n'aura pas institué à l'Ecole polytechnique une classe spéciale de Berliozométrie^ où l'on démontrera que les trois angles d'une harmonie valent deux mélodies, la musique de proie de M. Berlioz n'a pas de chance d'être respectée.

On le croyait bien mort après tant de coups en pleine poitrine : M. Scudo se frottait les mains, M. Berlioz fixait le soleil, M. Hequet contemplait voluptueusement le cadavre , M. Perrin se disait : « Quel flair j'ai eu ! » Quand tout d'un coup la victime ressuscite et berne ses bourreaux par un nouveau bail fait avec le talent.

Je vous donne la Chanson de Fortunio comme un petit chef-d'œuvre qui a le droit d'être placé entre les Noces de Jeannette et \e Chien du jardinier. Je souhaite à l'Opéra- Comique une pareille bonne fortune. Le poème est exquis, la musique est délicieuse, les artistes sont excellents, la mise en scène est adorable. Ludovic Halêvy et Hector Grémieux, les auteurs du livret, ont été réellement cueillir leur inspiration sur la tombe d'Alfred de Musset, Offenbach y a planté des roses. »

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Inconnue la veille, mademoiselle Pfotzer qui débutait sous les traits de Valentin, rentrait étoile dans sa loge. Jacques l'avait engagée au sortir du Conservatoire, devinant le charme séduisant, la grâce exquise de cette frêle jeune fille dont la carrière allait être si brillante et si courte.

A la répétition générale, Marc Fournier, assis auprès d'Hector Crémieux s'extasiait, lui comme les autres, devant cette voix de cristal, ce regard adorable et profond. Puis passant soudain de l'enthousiasme à l'indignation : « Dire qu'il ne s'est pas trouvé avant Jacques un directeur doué d'un semblant d'intelligence pour la comprendre. Ah ! si je lavais entendue ! » Hector Crémieux partit d'un éclat de rire. A la Porte Saint-Martin, dans le royaume même de Marc Fournier, mademoiselle Pfotzer, avait, l'année précédente, paru dans le Faust de M. d'Ennery. Encore élève du Conservatoire, elle était parmi les chanteuses du tableau d'Herculanum.

Le succès de Fortunio maintient aux Bouffes les recettes (VOiyhée; l'amoureuse chanson attire la foule du mois de janvier au milieu de mars, pendant que les Effrontés gagnent leur bataille au Théâtre-Français , que l'Ambigu donne Y Ange de Minuit^ que Miirger disparaît, suivi de près par Scribe et qu'à l'Opéra l'ap-

proche du Tannhaûser met le monde musical en mouvement.

L'œuvre de Wagner est donnée le 13 mars et le grand succès de la soirée est pour l'éventail de madame de Metternich, cet éventail brisé devenu légendaire.

On raconte qu'Auber, interrogé sur la valeur de la partition, a répondu : « Comme ce serait mauvais si c'était de la musique ! » — Avis de M. Gounod questionné à son tour : « C'est fort intéressant au point de vue grammatical. »

Le 23 mars, Offenbach donne aux Bouffes le Pont des Soupirs (2 actes et 4 tableaux) ; formidable succès de première. C'est une page détachée des Chroniques de Venise, adaptée à la scène française par Hector Crémieux et Ludovic Halévy. Des gens grincheux prétendirent que les auteurs avaient jonglé avec l'histoire et mirent en doute les hauts faits attribués au doge Cornarino Cornarini.

Tous morts aujourd'hui, les interprètes de cette folie : Désiré, Tacova, Bâche, Potel et ]^,jiies pfotzer, Tautin, Testée, dont l'assaut de vocalises au dernier tableau passionnait le public; disparus, tous ces interprètes dont la gaîté gagnait la salle, dont l'entrain s'étendait aux coulisses.

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Deux des habitués de l'omnibus siégeant aujourd'iiui au quai Malaquais, se souviennentils encore de cette soirée de mi-carême qui les vit assis au Conseil des Dix, présidé par Tacova ? — Moins graves qu'ils ne sont à présent, malgré la longue robe et la barbe prodigieuse qui les travestissaient, ils chantèrent, ils sautèrent pour la plus grande joie et d'eux-mêmes et des spectateurs.

Vers la fin des représentations du Pont des Soupirs, une file d'équipages vint se ranger rue Monsigny et les passants reconnurent avec une sorte de stupéfaction la livrée du duc de Morny. De la porte basse donnant accès sur la scène sortent Désiré, Léonce, tant d'autres avec eux qui prennent place dans les voitures de la Présidence.

Les Bouffes traversent l'eau pour donner au Palais-Bourbon, en présence de l'Empereur, la première représentation de Monsieur Choiifleury restera chez lui Ze . . ., l'opérette de MM. de Saint-Rémy (pseudonyme du duc), Hector Crémieux, Ludovic Halévy et Offenbach.

Le théâtre ferme le 29 mai pour ne se rou vrir qu'en septembre, sous la direction de Varney. Malgré six années de succès constants, à moitié ruiné par des frais dont il n'a pas su arrê-

ter la marche chaque jour plus menaçante, Offenbach abandonne la scène d'où l'opéraboufife créé par lui s'est élancé à la conquête du monde.

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