LA BELLE HÉLÈNE
Coscoletto — Les Bergers.
En l'an de grâce 1804, un vent de discorde s'abattit sur les théâtres parisiens. Offenbach, en froid avec les Bouffes, jurait un éternel adieu au passage Choiseul; Ilortense Schneider, irritée du refus persistant opposé à toutes ses demandes d'augmentation, rompait brusquement avec le Palais-Royal.
Plutôt que d'ajouter quelques billets bleus aux six mille francs qu'il lui donnait chaque année, le théâtre laissait échapper la créatrice de Mimi Bamboche, de la Mariée du Mardi- Gras, des Diables Roses.
Rentrée chez elle, mademoiselle Schneider
qui, pour la centième fois, venait de renoncer à tout jamais à la scène, congédie sa maison et un télégramme avertit sa mère de sa prochaine arrivée à Bordeaux.
Les malles encombrent l'appartement, le déménagement précipité donne aux salons une apparence de pillage, quand soudain le timbre retentit.
Seule en ce moment, la fugitive n'a garde de répondre à la sonnerie précipitée, violente. Mais une voix qu'elle croit reconnaître se mêle au carillon et la décide à parlementer. « Qui est là? » — « Moi, Ofîenbach! » — et la conversation ■ s'engage à travers la porte entre le maestro qu'accompagne Ludovic Halévy et son ancienne pensionnaire.
« Je vous apporte un rôle, un rôle étonnant. »
— « Trop tard, mon cher! je renonce au théâtre. » — L'argument parait sans force sur Jacques. — « Une création superbe pour le Palais-Royal. » — A ces mots un cri de rage répond de l'antre côté de la serrure ; la porte s'ouvre et au milieu du vestibule, dans l'entassement des colis, Hortense Schneider, avec des imprécations terribles, défend qu'on prononce désormais devant elle le nom du théâtre maudit.
Les deux collaborateurs profitent d'un mo-
ment d'accalmie pour lui vanter le rôle qu'elle refuse avant que de le connaître : une pièce grecque, l'enlèvement d'Hélène par Paris. Quel cachet d'adorable fantaisie elle eût imprimé au personnage de la Reine ! Comme elle eût délicieusementraillélesbons vieux héros d'Homère !
Jacques s'est approché du piano ; il fredonne l'air : Amours divins^ l'Invocation à Vénus, les couplets : Un Mari sage, que mademoiselle Schneider, assise sur une malle, écoute charmée et redemande; mais elle se tiendra parole malgré tout.
Quelques heures plus tard, l'express l'entraîne vers Bordeaux, joyeuse de sa liberté mais un peu jalouse déjà de la rivale qui créera le rôle d'Hélène.
Une promenade à travers les allées de Tourny, une flânerie le long des quais et voilà Paris détrôné, oublié presque dès le premier jour quand survient une dépêche d'Offenbach : « Affaire ratée au Palais-Royal, mais possible aux Variétés. Répondez. »
11 faut éloigner la tentation : le souvenir des 6000 francs par an à la rue Montpensier en fournit le moyen. Mademoiselle Schneider va exiger un chiffre exhorbitant et les pourparlers seront vite rompus. « Je demande 2000 francs par mois », répond le télégraphe.
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Dépêche du lendemain, celle-ci signée de Cogniard : « Affaire entendue, venez vite. »
De la même au même : « Parfait ! Demande seulement une semaine de repos. »
Mais deux jours après, Hortense Schneider était déjà à Paris, accourait aux Variétés où on n'attendait qu'elle pour commencer les études de la Belle Hélène.
Jamais, de mémoire" de régisseur, on n'avait vu pareil empressement, pareille rage de travail. Les répétitions commençaient avant l'heure fixée, se prolongeaient au-delà du terme habituel. Chaque soir, durant les entr'actes de la Liberté des Théâtres., les coulisses retentissaient des refrains d'Offenbach; des loges, du foyer, ils s'envolaient tout joyeux.
Enfin la Belle Hélène apparaît sur l'affiche des Variétés ; nous sommes au samedi, jour de la répétition générale, et la première est fixée au mardi suivant.
Dans la salle tous les fidèles. L'état-major de Jacques, la campagne des Bouffes achevée, l'a suivi sur le nouveau champ de bataille, sûr d'avance de la victoire.
Parmi les jeunes Grecques, Hélène s'avance sous ses longs voiles. Elle pleure la mort d'Adonis ; puis, de suppliante qu'elle était, sa voix se fait audacieuse, lance à toute volée la
vibrante phrase : « Il nous faut de Vartiour. » L'Opéra-Bouffe a reconquis l'enfant prodigue qui lui revient non pas triste et déchu, mais la voix agrandie, le geste large, s'imposant dans tout son éclat.
Entrée de Paris : c'est Dupuis, un favori du succès qui ne lui a pas été une seule fois infidèle de Monsieur Garât à la Liberté des Théâtres. Aujourd'hui il débute dans un emploi nouveau : adieu couplets et duettos ; de par la volonté d'Offenbach, il va se révéler ténor d'Opéra-Comique. La métamorphose n'a guère coûté au musicien parfait qu'est Dupuis et les amis du maître attendent sans l'ombre d'inquiétude l'air du mont Ida.
Mais les bravos se glacent sur les lèvres, les mains restent muettes : le motif jugé adorable par les rares élus à qui Offenbach l'avait fait entendre, se déroule avec une lenteur désespérante, et le morceau s'achève au milieu du plus complet silence.
L'impression fâcheuse est vite dissipée : la Belle Hélène ne compte plus que des fanatiques ; on se presse autour de Jacques, on entoure les interprètes, mais rien ne peut faire oublier à Dupuis l'échec du Mont-Ida. Il a regagné Nogent la mort dans l'âme, regardant la Marne d'un œil farouche.
Au sortir d'une nuit d'insomnie, il va courir chez Jacques, le supplier de lui retirer le rôle de Paris, quand un billet arrive, d'une écriture plus tourmentée et nerveuse encore que de coutume, le réclamant à la minute même.
Dupuis bondit jusqu'à la rue Laffitte. Sans lui laisser le temps de prononcer une parole, Offenbach l'entraîne jusqu'au piano, lui fait entendre un Mont-Ida nouveau, puis un second, puis un troisième. — « Et maintenant, mon grand, choisissez ! »
Hésitation du berger qui se voit plus embarrassé devant les trois couplets qu'en présence des trois déesses. Mais le maître le pressant, il se décide pour le premier — « C'est celui que je trouve le plus joli; » — « Moi aussi, réplique simplement Jacques. Maintenant filez à Nogent et travaillez ; moi je vais orchestrer. »
C'était un dimanche, le train était bondé et les voyageurs empilés dans le wagon où avait sauté le ténor eurent la primeur de l'immortel couplet que les orgues, les pianos sans compter les théâtres, allaient semer à travers le monde. Sans se soucier de ses voisins ébahis, Dupuis fredonna, siffla, chanta tant et tant qu'arrivé à Nogent il tenait son air et apprenait tout désespéré que la première était retardée de vingtquatre heures.
La Belle Hélène (comme les ouvrages d'Offenbach qui lui succédèrent au boulevard Montmartre), eut dès le soir de sa naissance sa place marquée parmi les triomphes légendaires. Bu qui s'avance, Un mari sage, Oià Kejohalê, Dismoi Vénus^ Pars pour la Crête éclataient de toutes parts, salués du même enthousiasme qui avait accueilli Orphée. Les étoiles s'effaçaient devant M"^ Schneider, en qui allait s'incarner la fortune de l'Opéra-Bouffe.
Douze heures après la sortie des Variétés, Jacques recevait le billet suivant de Victorien Sardou qui, mieux et plus sûrement que toutes les critiques du monde, disait la victoire de la veille :
« Voilà un grand succès pour vous, mon cher ami, et une délicieuse soirée pour nous. Je serais allé vous crier bravo au théâtre si je n'avais eu à reconduire M'"" Sardou. Mais ce matin, à mon réveil, je le crie encore en cherchant à me rappeler le délicieux air de Dupuis au l*"" acte et les deux romances de Schneider, et le finale du l*" et le finale du 2% et la pièce entière d'ailleurs qui m'a trotté toute la nuit par la tête. Vos acteurs vous ont très-bien servi : Dupuis et Grenier sont très amusants, M"" Schneider a joué comme elle
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sait jouer, et aussi chanté avec un art que je croyais perdu.
Je ne vois pas trop, heureux homme, ce qui manque à votre triomphe et je n'ai qu'un seul regret : c'est de ne pas en être. «
Eperdus devant des railleries qui s'adressaient à Virgile, ridiculisaient Homère, les classiques se répandirent en menaces et, par un procédé renouvelé à'Orphée, maudissant théâtre, auteurs, interprètes, mirent ainsi, bien malgré eux, le comble à la vogue de la Belle Hélène. Jupin et Aristée avaient à jamais condamné l'Olympe ; Hélène et Paris portèrent le dernier coup à la Grèce ancienne.
Après ce retentissant succès, les Bouffes se désolèrent plus que jamais d'avoir laissé échapper le Maestro et leur désespoir éclata dans la revue de 1865 ; Roland à Rongeveaux, où M"^ Irma Marié, sous les traits d'Orphée, rappelaitl'enfant prodigue. Mais les Variétés voulaient enchaîner le triomphateur et, sans perdre de temps, Cogniard réclama pour son théâtre un second opéra-bouffe qui succéderait à la Belle Hélène quand les recettes le permettraient.
C'était laisser aux auteurs tout le temps désirable. Que la neige s'abattît sur Paris ou qu'un
clair de lune illuminât les boulevards, la caisse s'emplissait avec une rare monotonie.
Autre victoire pour le Maestro dans le courant de février : il gagne le procès engagé avec les Bouffes. Condamné à respecter les traités, le passage Choiseul sera forcé désormais à donner chaque soir deux actes du répertoire d'Offenbach, et à monter par an deux partitions nouvelles. Les directeurs parisiens n'ont plus qu'un rêve : chercher chicane au musicien et être condamnés à pareille peine.
Les derniers jours de février, les mois de mars et d'avril se passent et Offenbach est invisible ; il n'a pas paru au café Riche, sa présence n'a pas été signalée aux Variétés. L'inquiétude s'empare de ses amis, et M. Koning, partageant l'anxiété de tous, implore des nouvelles par l'intermédiaire du Nain-Jaune.
La réponse ne se fait pas attendre.
« Vous me demandez compte de ma vie depuis trois mois.
Ce que j'ai fait, ce que je fais, ce que je compte faire ?
Mon passé, mon présent, mon avenir, ma bonne et ma mauvaise fortune ?
Ce que j'ai fait se résume en peu de mots :
J'ai servi de maréchal des loois à la Belle
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Hélène et je suis parti de Paris pour lui préparer des logements à Vienne et à Berlin.
A Vienne, la l""* représentation a eu lieu le 17 mars et je crois que vous en avez constaté vous-même le grand succès
Le 9 avril, j'étais de retour à Paris.
Un rhumatisme (entre nous et confidentiellement c'était la goutte) m'attendait à la gare et s'emparait d'une jambe. J'avais quelques jours devant moi, je le laissai faire.
Quand on est mince et sobre comme moi, il y a une certaine coquetterie à avouer une infirmité qui ne s'attaque en général qu'aux puissants de ce monde.
J'ai eu la goutte, je le déclare et vous pouvez l'imprimer; ce qui ne m'a pas empêché de terminer à l'amiable nos différends avec les Bouffes.
Vous connaissez la conclusion ; je prends la direction artistique du théâtre que j'ai fondé.
Comme j'avais encore à faire en Allemagne, bon gré, mal gré, la goutte s'en est allée ; je suis reparti pour Berlin où j'ai conduit la première représentation de la Belle Hélène. Succès au moins aussi grand qu'à Vienne et je suis revenu après la 3'.
Voilà pour le passé !
Le présent prépare l'avenir :
1° Je fais une pièce en deux actes i)Our Ems : le Lazzarone.
Mes collaborateurs sont MM. Nuitter et Tréfeu.
2" Trois actes pour les Bouffes (les Bergers^ paroles de MM. Hector Crémieux et Philippe Gille).
3" Barbe Bleue, la grande pièce d'hiver pour les Variétés, avec Ludovic Halévy et Meilhac
Mais ce qui m'occupe plus que tout cela, c'est la réorganisation du personnel des Bouffes »
Aux Variétés, encore et toujours la Belle Hélène. Les recettes se maintiennent à des hauteurs telles qu'il a été décidé, aux approches de la centième, qu'on reculerait de cinquante jours le traditionnel souper. — La fête est célébrée chez Petèrs, une des dernières nuits de mai.
Entre Offenbach et Villemessant, Hortense Schneider, toute scintillante de diamants ; autour de la reine. M"*' Ugalde, Pierson, Tostée, Alphonsine, Julia H***, Irma Marié, Renaud, Gervais; MM. Albéric Second, Dupuis, Noriac, Prével, Cogniard, Mitchell, Thiboust, Barrière, Claudin, Marx, etc., etc. — Deux toasts accla-
mes, celui du compositeur à l'étoile et la réponse de la même au même.
Les Bouffes sont fermés, aux Variétés les interprètes de la Belle Hélène réclament quelques semaines de repos ; c'est le momentpour Jacques d'aller par delà la frontière cueillir les lauriers de chaque été. Suivons ses amis à Ems, applaudissons avec eux quand le 24 juillet il monte au pupitre et dirige la ravissante ouverture de Coscoletto, l'opëra-bouffe en deux actes de MM. Nuitter et Tréfeu, qu'il annonçait à M. Koning sous le titre du hcizzarone.
La partition entière est acclamée, personne ne songe à contester le succès qui se traduit par le cortège obligé d'ovations, de sérénades, de soupers ; les artistes ne sont pas oubliés dans le concert d'éloges qui salue l'œuvre nouvelle et l'on vante à l'envi mesdames Albrecht (Coscoletto) Lovato, et Delmary, Falchieri, Gourdon et Gerpré. Chacun, le lendemain, se surprend à fredonner la phrase enlevante : Le Volcan fwine^ ou le final « Xous sommes tous empoisonnés. »
Sans laisser à Jacques le temps de savourer son triomphe, on le réclame en France : le curé d'Etretat lui rappelle que le mariage de mademoiselle Offenbach avec M. Comte est proche et qu'il a besoin de lui pour achever les
études de la messe composée pour cette circonstance solennelle. Et voilà Jacques maître de chapelle : il fait travailler les chantres et les enfants de chœur pendant les rares instants dérobés à ses invités.
Il n'en faut pas moins penser au profane. Les avis des Bouffes se succèdent : songe-t-il à leur réouverture prochaine? a-t-il terminé le travail promis?
Rien ne sera oublié et le passage s'illumine le 21 septembre, fêtant à la fois le retour du maître et la première des Refrains des Bouffes. C'est une sorte de revue, un véritable kaléidoscope dans lequel défilent les succès remportés au carré Marigny ou rue Monsigny, des Deux Aveugles aux Géorgiennes. Avec une galanterie toute chevaleresque, on a même fait une place aux Variétés et Bu qui s avance est du eortège.
Berthelier et Lise Tautin reviennent au bercail eux aussi, lui pour chariter la gigue du Rêve d'une nuit d'été, elle, pour se couronner encore des pampres de la Bacchante. Léonce en Aristée, Désiré, Desmonts, Irma Marié en Valentin, Valtesse en Vénus, Testée sous le costume du page Amoroso , Zulma Bouffar, Frasey, Garrait, un long etc., toute la troupe 4epuis les maréchaux jusqu'aux soldats.
Six semaines après, la veille même de la Famille Denoiton, Jeanne qui pleure et Jean qui rit, retour d'Ems, où nous l'avons signalé l'année précédente. Mademoiselle Bouffar hérite du double rôle crée au Kursaal par mademoiselle Albreclit.
Offenbach mène de front ses grands ouvrages de l'hiver : on s'occupe déjà de Barbe Bleue aux Variétés, des pourparlers sont entamés avec le Palais-Royal et, aux Bouffes, les Bergers vont être prêts. 11 ne fait un mystère à personne de sa préférence pour cette dernière partition, pas plus que de l'enthousiasme que lui a inspiré la pièce d'Hector Crémieux et Philippe Gille.
« Au premier acte, nous sommes en pleine antiquité, écrit-il à Villemessant, et pour montrer à la mythologie que je n'avais pas de parti pris contre elle, je l'ai traitée en Opera- Seria — étant entendu, n'est-ce pas ? que la
musique Séria n'exclut pas la mélodie
Au 2*^ acte j'ai nagé en plein Watteau et j'ai mis tous mes efforts à me souvenir (c'est si bon de se souvenir) de nos maîtres du xviii" siècle. Dans l'orchestre comme dans la mélodie, j'ai tâché de ne pas m'éloigner du style Louis XV dont la traduction musicale me séduisait tant.
Au 3" acte, j'ai cherché à réaliser la mu-
SA viK p:t son oeuvre 109
sique Courbet. — Nous avons choisi, autant que possible, les tableaux où les femmes sont habillées. Vous apprécierez notre réserve.
» Je me résume en vous affirmant que je n'ai jamais écrit une partition avec plus d'amour, ayant à remplir le cadre le plus heureux que je pusse souhaiter : trois époques, trois couleurs différentes réunies dans le même opéra. »
La dramatique ré[iétition générale du 5 décembre allait encore faire parler des Bergers avant la première.
Les pasteurs prosternés invoquaient Eros quand une explosion formidable retentit : l'outre de gaz qui devait illuminer d'une auréole l'apparition de mademoiselle Zulma Bouffar, venait d'éclater et soudain, au milieu des cris de terreur, la salle est plongée dans l'obscurité.
Un affolement pareil est chez tous, gagne les du théâtre. On se précipite à travers le labyrinthe des escaliers ; dans le passage, artistes et choristes en costume grec ou en habit Louis XV se comptent anxieux ; ils entourent madame Frasey-Berthelier, évanouie sous le coup de la frayeur à laquelle elle devait bientôt succomber.
Cette intervention inattendue de la tragédie
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dans rOpéra-Bouffe retarde de quelques jours seulement la représentation des Bergers.
Le 11 décembre, salué par une triple salve, Offenbach prend place au pupitre.
Il avait dit vrai : rarement musicien se trouva en présence d'un livret aussi complexe; jamais compositeur ne rendit avec un tel bonheur , une égale délicatesse de coloris, les contrastes qui étaient le fond même de ces trois actes : V Idylle (Berihelier, mademoiselle Irma Marié), les Trumeaux (Léonce, madame Frasey , enfin la Bergerie réaliste (Désiré, Gobin, mademoiselle Tautin).
Le public, changé dans ses habitudes par cette partition tour à tour dramatique, délicate, joyeuse, ne tarda guère à bouder le théâtre.
Le grand succès de la première représentation fut un feu de paille; malgré leur mise en scène si artistique, malgré le ravissant tableau du second acte d'une couleur à rendre Watteau jaloux, avec ses satins, ses houlettes enrubannées, les Bergers se traînèrent à grand peine jusqu'au mois de février.
Le bœuf qui figurait dans le cortège et en l'honneur duquel la régie avait été transformée en étable, même les polémiques engagées par les journaux de l'opposition à propos des principes de 89 mis en cause par Désiré, rien ne put
vaincre l'inexplicable éloignemenl du public qui céda seulement devant la reprise d'Orphée aux Enfers.
BARBE-BLEUE La Vie Parisietuie
Nouvelle direction, nouvelle brouille avec Jacques qui abandonne les Bouffes pour la seconde fois. La séparation durera trois ans.
Libre du côté du passage Choiseul, il se voue tout entier aux Variétés où l'on annonce la lecture de Barbe-Dleue.
La simple justice, en même temps qu(> la plus élémentaire politique exigeaient qu'on destinât les principaux rôles aux créateurs de la Belle Hélène. Mais avec la distribution, les difficultés commencent.
M. Koning, envoyé par Hoslein, alors directeur du Cliàtelet, est venu proposer à mademoiselle Schneider un engagement à raison de 300 francs par soirée. L'offre est tentante, mais la diva refuse de quitter son théâtre des Variétés avant d'avoir fait part de ses projets au
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directeur et aux auteurs dont son départ, elle le sait, modifierait tous les plans.
L'alarme fut de courte durée : les 300 francs que proposait le Chàtelet furent donnés par les Variétés. De ce jour-là, aucun traité écrit n'enchaina llortense Schneider à son théâtre ; le seul lien qui les unit fut une parole loyalement gardée de part et d'autre jusqu'à la brusque et inexplicable rupture dont nous parlerons à propos de la Boulangère.
Certains de conserver leur étoile, MM. Meilhac et Halévy convoquent les artistes pour leur lire le poème. Dupuis écoute imperturbable et se retire en déclarant qu'il refuse le rôle de Barbe-Bleue; même, afin de prouver combien sa décision est inébranlable, il n'assiste pas à la lecture musicale.
Mais Jacques s'était juré d'avoir son ténor: il l'appelle auprès de lui, chante et parle, joue et mime, et le lendemain, le révolté était le premier arrivé à la répétition des Variétés.
Rien de plus rare au théâtre qu'un succès venant après un succès : le public rendu difficile, exigeant plus quand il devrait au contraire montrer plus d'indulgence, faisant des comparaisons involontaires, réclamant d'autres effets des mêmes artistes, tout semble se liguer contre les auteurs fidèles. L'étourdissante réussite de
la Belle I/e/è?jedevaitdoiic inspirer des craintes sérieuses pour la fortune de Barbe-Bleue.
Pourtant , on applaudit lîuulotte et Barbe- Bleue, comme on avait applaudi Hélène et Paris; Saphir et Popolani prirent la place d'Oreste et de Calchas. Ma première femme est morte et tant d'autres pages avec elle, furent jugées dignes de tous les dérangements musicaux qui s'étaient attaqués à la précédente partition.
Le triomphe de la première (5 février 1866) fut encore plus vif et l'on put juger, à la violence de certaines attaques parues dès le lendemain, la portée de cette nouvelle victoire gagnée par rOpéra-Bouffe.
Les Variétés devenaient le temple consacré à Ofîenbach ; là se ruait la foule de ses adorateurs, là se précipitaient les étrangers le soir même de leur arrivée à Paris ; les directeurs du monde entier y envoyaient leurs pensionnaires saisir au passage un geste de Schneider, une intonation de Dupuis.
Plus un jour ne se passe sans que les journaux retentissent du nom de Jacques ; tous les directeurs sont suspendus à la sonnette de la rue Lafïitte, l'étranger le réclame; aujourd'hui on annonce une lecture, demain une excursion de quelques jours, pour conduire à Vienne ou à Berlin le dernier ouvrage monté à Paris. Les
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projets s'entassent, les courriers de théâtre accueillent tous les bruits qui circulent : c'est un Panurge écrit pour la Porte-Saint-Martin, le maestro termine pour les Variétés les Ainours de Louis XV, le Calife Aroun-al-Raschid est promis au Chàtelet.
Pour l'instant, le Maître n'a qu'à encaisser les droits d'auteur de Darbe-Dleue qui résiste victorieusement à l'été, à travailler à la Grande- Duchesse et à mettre la dernière main à la Vie Parisienne dont la lecture va être faite au Palais-Royal.
La folie du jour n'avait pas épargné le théâtre Montansier. A la veille de l'Exposition , M. Plunkett avait voulu se mettre sous la protection du triomphant compositeur; il avait demandé à avoir, lui aussi, son opéra-bouffe, mais à celte condition qui eût fait bondir tout autre musicien, que la partition serait interprétée par les pensionnaires du théâtre.
M'"'' Céline Montaland s'était maintes fois déjà, et non sans éclat, mesurée avec des couplets de vaudeville ; M'"'' Paurelle, dans son passage aux Délassements-Comiques et aux Bouffes, avait affronté les croches avec une certaine assurance ; M^'" Honorine ne pouvait davantage inspirer d'inquiétudes sérieuses ; quant à M'"'' Thierret,
sa fantaisie se riait de toutes les ditïîcultés. Mais en considérant les ténors mis en ligne par M. Plunkett, il faut avouer que le péril était grand. Et pourtant, Jacquesréalisa le programme, écrivit pour l'organe un peu voilé de Brasseur, l'aphonie de Hyacinthe, le registre indécis de Gil-Pérés et de Lassouche comme il l'eût fait pour Dupuis ou Berthelier.
Pendant qu'il dirigeait au Palais-Royal les études do la ]'ic joarisienne^ les Bouffes rouvrent sous la direction de M. Varcollier, le mari de M'"" Ugalde, et plus que jamais le Maître reste en froid avec la scène créée par lui. Les relations étaient tendues à ce point que défense avait été faite, par ministère d'huissier, de remonteraupassageChoiseulunactequolconque de son répertoire. On passe outre et Daphnis est donné, avec M""' Ugalde dans le rôle du berger.
Les querelles entre auteurs et directeurs semblent être à l'ordre du jour: c'est aussi le moment où Victorien Sardou, irrité des révélations de certains journaux, relatives à sa pièce du Vaudeville, retire Maison-Neuve prête à passer. La résistance de M. Ilarmant eut raison de cette boutade, de même que la ténacité de M. Varcollier rendit vaine la méchante humeur d'Offenbach.
Au Palais-Royal, on va fixer la date de la
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première ; les interprètes ont apporté une ardeur sans égale aux répétitions ; chacun est ravi, nul ne songe à jalouser son voisin. Les vœux de M. Plunkett ont été exaucés : tous les créateurs font partie du théâtre, à l'exception de M"'' Zulma Boufîar engagée pour le rôle de la gantière, peu important au point de vue musical le jour de la lecture, et transformé au cours des études.
Mais cette helle confiance, cette foi absolue s'écroulent à la veille du grand jour. La répétition générale de la Vie Parisienne est restée célèbre dans les fastes du théâtre : M^'" Paurelle, n'étant que du 3° acte, ne s'est pas fait faire de toilette nouvelle, tant elle est persuadée que la pièce s'arrêtera en route ; la peur s'empare de MM. Meilhac et Halévy, à ce point même qu'ils proposent au directeur de retirer l'ouvrage si laborieusement monté. Jacques est moins effrayé , s'il faut en croire ce billet à M"'" Schneider :
« Ma chère amie,
» Je sais que Meilhac s'est chargé de ta loge — il fallait bien que tu sois à notrepremiére — une première de moi sans mes filles chéries, Hélène et Boulotte, aurait été une chose impossible.
« A demain donc. J'espère que tu useras plus
d'une paire de gants en applaudissant les choses adorables que j'ai faites dans la Vie Parisienne. A ces jours-ci notre lecture.
Ton père respectueux.
Jacques OFFENBAcn.
Le 31 octobre, M"" Schneider ne fut pas seule à exaucer la prière du Maître et nombreux ont été les dégâts causés à toutes les pointures par les salves que souleva, de la première note à la dernière, la partition endiablée. La princesse de Metternich elle-même fut infidèle à Wagner.
Quelle surprise c'était d'entendre Gil Pérès fredonner les couplets des marquises, Brasseur enlever l'air du Brésilien, Hyacinthe soupirer auprès de M"'-' Paurelle : L'amour est une échelle iynmense.
On oubliait de regarder M'"'' Céline Montaland pour écouter son joli rondeau : Je suis encore tout éblouie.
On n'eut à reprocher que quelques longueurs à la pièce, notamment le quatrième acte disparu depuis, occupé tout entier par M""-" de Quimper Karadec et Gardcfou.
La partition achetée 12,000 francs par l'éditeur Heu, Otfenbach ne s'occupe plus que de la Grande Duchesse (d'abord annoncée sous le titre de la Chambre-Bouge).
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