LA GRAN'DE-DUGHESSE DE GÉROLSTEIN
Voici que sonne la première heure de 1867. Tous les regards sont tournés vers le Champde-Mars où le Palais de l'Exposition s'achève ; les théâtres comptent bien ne pas être les derniers à recueillir la pluie d'or qui va s'abattre sur Paris. Ils font assaut de coquetterie, ils aspirent à se rendre irrésistibles.
A rOpéra-Comique, l'injuste sentence rendue contre Mignon^ le soir de sa naissance, est déjà réformée ; la Source donne à M. Delibes ses grandes entrées à l'Opéra. La Porte Saint- Martin monte la Reine Cotillon de tapageuse mémoire. A la Gaité, l'arrivée de Miss Menken est pour les Pirates de la. Savane le signal d'une nouvelle jeunesse. Le Gymnase et le Vaudeville n'ont garde d'abandonner Nos Dons Villageois et Maison Neuve. Quant aux Variétés, elles ont simplement rappelé à elles Hélène et Paris et on a couru, comme au premier jour, se griser de Bu qui s'avance, de Pourquoi Vénus, de toutes ces pages que pas un Parisien n'ignore.
On se souvient de la querelle fameuse survenue entre mesdames Schneider et Silly, ter-
minée par la défaite tlOresle dont le rôle est confié à M''° Berthe Legrand.
Aux Bouffes, on n'a qu'un rêve : reprendre Orphée, mais Offenbach persiste dans son refus, interdit plus cjue jamais son répertoire à la direction Varcollier. Hector Crémieux, moins cruel, est disposé à accorder le laissez-passer demandé par Eurydice, d'autant plus que, cette fois encore, elle se présente sous les traits de M'"" Ugalde. Mais on n'a pas de Cupidon, on se désole, lorsque Cora Pearl se présente. Le théâtre l'a tentée et, peu habituée qu'elle est à résister à ses caprices, elle se déclare prête à débuter.
La joie règne dans le passage Choiseul; il n'est pas de loge assez belle pour la divinité nouvelle; à la hâte on prépare la grande pièce qui est aujourd'hui le cabinet directorial. Et, quand elle entre en scène à la première répétition, do quels regards curieux on la dévore ! Il n'est plus bruit dans tout le théâtre que des splendeurs de son hôtel, des murs tendus de soie bleue brochée d'or, de la salle de bains tapissée en onyx, de ses huit voitures, des dix chevaux de ses écuries.
Le 20 janvier, Keupidon affronte le public ; et quel public ! Klialil-Bey, prhice Murât, ducs de Mouchy. de liamilton, Mustapha-Pacha.
l'?0 OFFENBACH
Pietri, de Sagan, Davilliers, de Richelieu, de Cossé-Brissac, Ezpeleta, Blount, de Caumont- Laforce, prince Troubetzkoy, Emile Augier, de Gontaut-Biron, Daru, Hallez-Claparède, de Caux, Narisclikine, Vacquerie, Nigra, de Laferrière, Doucet ; et, applaudissant aux premiers pas de la débutante, mesdames Barucci, Colombier, Léonide Leblanc, Massin, Letessier, Silly, Thérésa, Gabrielle Mery, Emilie Williams, Guimont, Loyé, Dameron, Kid, Resuche.
Par un prodige d'élasticité, la petite salle réalise des recettes de 3,000 francs jusqu'au jour où Cora Pearl, lasse de gloire, abandonne l'arc de Cupidon qu'elle n'avait porté que douze fois.
Le 22 février, un souper réunit chez Peters les artistes des trois théâtres : Hélène tend la main à Métella et à Eurydice, Paris, le Brésilien et Aristée fraternisent.
La renommée de Jacques semble croître encore : l'étranger se dispute chaque note tombée de sa plume. La dernière partition jouée à Paris est aussitôt réclamée par delà la frontière. La Vie Parisienne a déjà soulevé les transports des Viennois; dans une représentation de gala donnée au palais de Berlin, c'est à la Chanson de Fortunio que sont faits les honneurs du programme et Pauline Lucca ne dédaigne pas d'y paraître dans le rôle de Valentin.
Cependant, cette vogue sans exemple n'a pas encore atteint son apogée ; la Grande-Duchesse vaapparaitrr, affoler l'Europe, s'unir à l'Exposition pour attirer l'Univers à Paris.
Il n'existe pas, je crois, d'autre exemple d'une renommée à la fois aussi foudroyante et aussi durable, s'étendant à tout ce qui, de près ou de loin, touchait à cette œuvre miraculeuse qui devait révolutionner jusqu'à la politique. Ne l'accusera-t-on pas un jour, d'avoir contribué aux désastres de 1870 ?
Pour le moment, personne ne semblait soupçonner la perfidie cachée, les tendances menaçantes de la Grande-Duchesse de Gérolstein qu'on répétait avec une incroyable ardeur. Il s'agissait d'être prêt avant l'ouverture de l'Exposition et, dans ce travail à la vapeur, les nerfs surexcités amenaient mainte diversion imprévue.
Jacques, sans cesse sur la brèche, n'était pas toujours maitre de lui. Une parole charmante, la main vite tendue avaient, il est vrai, bientôt effacé la rancune.
Mais si la querelle éclatait entre le Maître et l'étoile, si les nerfs d'Oifenbach entraient en lutte avec la volonté d'Hortense Schneider, on se regardait consterné, il devenait impossible d'assigner un terme à la guerre. Aussi de
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quelles gâteries on entourait la di^'a, avec quel soin jaloux on écartait d'elle tracasseries ou contrariétés !
Sans trop d'encombrés, on arrive à la veille de la répétition générale. Dupuis, Grenier, Couder, Kopp sont ravis; la Grande-Duchesse elle-même se déclare satisfaite. Jamais, il est vrai, le Maitre ne s'est montré plus prodigue à son égard : Rondo des militaires, couplets du sabre, déclaration, légende du verre, le rôle entier promet d'être populaire dès le lendemain. Mais ce qui l'enthousiasme surtout, c'est le grand cordon qu'elle va arborer sur son éblouissant costume du premier acte.
Elle a fait plusieurs jours de suite la promenade du Palais-Royal, avec de longues stations devant les étalages de croix et de rubans, et un ordre entièrement inédit, mais destiné à éblouir Paris, a été le fruit de cette persévérante étude.
Les habitués des répétitions de Jacques sont à leurs places, sur la scène les soldats sont rangés, les musiciens à l'orchestre attendent les trois coups pour attaquer l'ouverture. Tandis qu'on s'étonne du retard, qu'on le commente, s'en inquiète, un drame s'engage dans les coulisses : de parla Censure, le grand cordon vient d'être interdit et personne n'ose porter la fatale
nouvelle à llortense Schneider, quand sur la porte elle paraît, délicieusement crâne sous le dolman, cravache en main, la poitrine traversée du large ruban ; au côté la plaque scintille.
Il n'est plus d'hésitation possible. Un héroïque, un dos auteurs lui apprend l'implacable décret qui la frappe, et la Grande-Duchesse éclate en sanglots. Elle ne jouera pas.
Maislaphrase dusabrequi retentitàl'orchestre arrive jusqu'à elle. — Renoncer à un rôle pareil? Allons donc! Et déjà sous les larmes, l'adorable sourire a reparu.
M"" Schneider n'était pas femme à laisser passer sans vengeance l'arrêt arbitraire, cause d'un si gros chagrin : au Salon de l'année suivante, Paris entier se pressera devant une superbe toile de Pérignon : la Grande-Duchesse de Gérolstein devant le front de ses troupes, fière, constellée de décorations, et sur le corsage bleu, se détachant comme un défi, le cordon prohibé, la plaque interdite.
Nouvelle intervention de la Censure dans le courant do la répétition générale. Revenu victorieux et admis en présence de sa souveraine, Fritz chante : « Madame, en 18 jours j'ai terminé la guerre. » Dupuis n'a pas achevé ces mesures qu'un cri indigné retentit à l'orchestre : « Pas de politique ! nous no pouvons pas tolérer
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cela. » — Profonde stupéfaction des librettistes quiprotestent de la pureté de leurs intentions et cherchent quel péril social peut se cacher sous un alexandrin aussi parfaitement inoffensif.
La Censure a pitié de leur peine. Le vers en queslion est une allusion flagrante à la campagne récente de la Prusse contre l'Autriche : dix-huit jours ont suffi pour arriver à Sadowa. Pourquoi évoquer des souvenirs sanglants à la veille de l'Exposition, en pleine fête de la paix ?
La correction est bientôt faite : « Madame, en quatre jours j'ai terminé la guerre » — et le repos de l'Europe fut assuré.
12 avril! — Un coup d'œil sur les affiches de ce soir-là ; le programme est le même, ou peu s'en faut, que celui du l"'" mai, jour de l'ouverture de l'Exposition.
L'Africaine à l'Opéra ; Galilée et II ne faut jurer de rien à la Comédie Française, un spectacle qui réunit presque tous les noms des sociétaires; l'Opéra-Comique donne le Fils du Brigadier de Victor Massé ; l'Odéon le Barbier de Séville. M™°' Nilsson et Carvalho chantent la Flûte enchantée au Théâtre Lyrique ; on admire au Chàtelet la sveltesse de M"° Desclauzas, le prince Charmant de Cendrillon. Gymnase : les Idées de M'"" Aubray superbement jouées par M""" Pasca; les exercices équestres de Miss
Menkeii clans les Pirates de la Savane ont transformé la Gaité en succursale du Cirque ; c'est à la Porte Saint-Martin, où Mélingue et M'"° Vigne s'incarnent en Buridan et en Marguerite de Bourgogne; à l'Ambigu, où M'"° Mario Laurent joue la Chouanne de Crisafulli, que les amateurs de drame cherchent un refuge. Le Vaudeville offre au public les Souveiiirs d'Ad. Belot (Saint-Germain), le Palais-Royal, la Vie Parisienne avec un nouveau Brésilien, Berthelier, aussi irrésistible que son prédécesseur.
M"" Boisgontier est l'étoile du théâtre Déjazet, la Fille du Millionnaire d'Emile de Girardina demandé l'hospitalité au théâtre Saint-Germain (Cluny). Du qui s avance de Busnach est la revue à la mode. L'Alcazar et l'Eldorado mettent en vedette les noms de Suzanne Lagier et de M'"° Cornélie.
Paris, dés le lendemain de la première, ne songea plus qu'àlaG)"a?ide-Duc^iesse ; sa musique était sur toutes les lèvres, la chanson du sabre comme la déclaration qu'avait si adorablement murmurée Schneider, le rondeau de Fritz aussi bien que la légende du verre. Plus que jamais, J.icques était proclamé le roi des rois de l'Opéra- Boutfe, si bien jugé par Jérôme dans une de ses chroniques de l'Univers Illustré :
« On ne sait pas ce qu'exige de ressources
mélodiques, d'imagination, de variété, ce genre tout spécial et dans lequel si peu de maîtres ont excellé. Les procédés, les formules, la science harmonique ne suffisent pas ici. Il faut jouer, comme on dit, argent comptant; il faut payer de verve, d'originalité, d'esprit sans tomber dans l'étrange et dans le bizarre: il faut être gai sans effort, bouffon sans trivialité. Ainsi fait Offenbach. et l'on est étonné lorsqu'on entend son nouvel opéra, de ce que peuvent contenir à la fois de charme et de belle humeur, d'enchantements et de rires les sept notes de la gamme. »
Telle était la popularité de ce dernier ouvrage, qu'il semblait que chacun des personnages prolongeât son existence par delà la rampe. Ce n'était plus Hortense Schneider qu'on se montrait au Bois, c'était la Grande-Duchesse passant au milieu de son peuple; Dupuis n'existait plus, c'est Fritz lui-même qui flânait sur le boulevard ; quant au général Boum, si odieusement décrié plus tard, sa figure prenait place dans l'histoire.
Les avant-scènes voyaient un incessant défilé de princes, de guerriers, de diplomates qui applaudissaient la Grande-Duchesse, se pâmaient devant Boum, étaient mis en gaité par Grog.
Dès le 21 avril, l'Empereur est allé aux
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Variétés; il y retournera bientôt après, arcompaii'nant l'Impératrice. Quelques jours plus tard M. Thiers est signalé dans une baignoire ; puis viennent le prince de Galles, le duc d'Edimbourg, M. de Bismarck. De Cologne où le train impérial s'est arrêté quelques instants, le Czar télégraphie son désir d'assister le soir même à la représentation de la Grande-Duchesse. Aussitôt averti, tout le personnel du théâtre, conduit par Cogniard, se lance à la poursuite des locataires des avant-scènes, et parvient à les leur arracher. — Voici encore le Vice-roi, les rois de Bavière et de Portugal, le roi de Suède avec le grand-duc Constantin.
L'Empereur d'Autriche qui avait promis, lui aussi, de faire halte au boulevard Montmartre, n'a pas tenu sa parole , mais la Grande^ Duchesse n'est pas une inconnue pour lui ; il a été des premiers à l'applaudir à Vienne où le succès n'a pas été moindre qu'à Paris, où le compositeur a été rappelé six fois, acclamé, écrasé de couronnes.
L'Offenbachisme, pour employer l'expression favorite des ennemis jurés de Jacques, s'est étenduà laHongrie. Le jouroù, àPestli, François- Joseph recevait la couronne de Saint-Etienne, la Belle Hélène, traduite en maggyare a eu les h(jnnours d'une représentation solennelle.
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Si la Grande-Duchesse était apparue quelque dix ans plus tard, de quel i^ruit de cymbales encore plus strident elle eût empli les journaux ! Quelle avalanche de réclames elle eût fait éclore ! La mode n'était pas encore aux dédicaces colportées à travers les courriers ; sur la partition envoyée à l'étoile. Jacques écrivait simplement : «A Schneider^ la capricieuse pensionnaire; » MeilhacetHalévyfaisaientprécéder leur brochure des lignes suivantes : « Si nous )) disions ici tout le bien que nous pensons » de toi, tu serais vraiment trop orgueil- » leuse ».
Et les anecdotes à glaner ! Cette caisse énorme envoyée un beau matin à la diva par ses auteurs et renfermant le plus complet assortiment il'épicerie qu'on put rêver. — N'avait-elle pas dit qu'elle aimait les présents solides!
A Paris, le Lyrique donne la première de Roméo et on assiste chez Duprez à l'audition des Amants de Véro7ie, du marquis d'Ivry ; le 4 juin, l'Opéra voit réunis autour de l'Empereur et de l'Impératrice, le Czar, le Prince Royal de Prusse, le Grand-Duc héritier, le Taïcoun, les princes de Hesse et de Saxe-Weimar; Hernani reparaît à la Comédie-Française et la Vie Parisienne, après avoir doublé le cap de la 200", emplit toujours la caisse du Palais-Royal.
La Grande-Duchesse poursuit sa carrière triomphale, troublée un soir seulement par l'accident arrivé à Grenier qui se casse la jambe au final du '2° acte. M"" Schneider ne chantant pas le dimanche, c'est alors la Belle Hélène qui s'empare de l'affiche, avec M"*" Tautin.
Le mois de juillet est inauguré par la distribution solennelle des récompenses, que président l'Empereur et le Sultan. La comédie anglaise avec Sothern s'est installée au théâtre Ventadour. Une représentation extraordinaire est donnée au Gymnase dans laquelle M'"*'' Chaumont et Judic doivent interpréter quelques chansonnettes ; et Offenbach jugeant qu'il s'est assez longtemps reposé, prend la route d'Ems où il dirige la Permission de dix heures, créée par Gourdon, Grillon, M""" Lemoine et Colas, et la Leçoîi de Chant, une saynète improvisée entre deux répétitions. Il y apprend la conquête de la Belgique par la Grande-Duchesse, l'entrée de Fritz-Berthelier à Marseille ;" à Bordeaux, c'est M"* Rose Marie (aujourd'hui Rose Meryss), découverte par Ligier dans un café-concert, qui portera le sabre-vainqueur, dès l'année suivante :
Lo 7 août, les Variétés féteiil h 100" : les lapins de l'armée de Gérolstein remettent à leur souveraine une adresse en vers. Proclamation
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solennelle du chiffre des recettes : 474, 561 fr. 50 c. — Les amateurs de statistique les additionnent au résultat des 273 soirées de la Belle Hélène, des 130 représentations de Barbe-Bleue, des 265 de la T'ze Parisienne et obtiennent le total respectable de : 2,555,380 francs.
Les droits qu'il allait toucher à la Société des auteurs n'avaient pu faire oublier à Jacques certaine amende qui lui avait été imposée l'année précédente par le Comité. Il était à la recherche d'une petite vengeance, quand il apprend qu'un Café-Concert voisin du Chàteau-d'Eau joue chaque jour le \'ioloneux ; et sans perdre une heure, l'épitre suivante est adressée au président.
« L'année dernière vous m'avez si bien rappelé quelles étaient mes obligations, qu'aujourd'hui il me serait agréable de connaître mes droits. — Je croyais, entre autres, avoir ce*lui d'être protégé par vous et je croyais aussi vous avoir confié mes intérêts en abdiquant mon indépendance entre vos mains ; car, jelerépètej depuis quelque temps on m exécute, Dieu sait comme, Dieu sait où, et votre devoir était d'empêcher cet étrange abus ou, tout au moins, de m'en prévenir. Vous n'avez fait ni l'un ni l'autre, et au fond, je crois que vous ignoriez ce fait fâcheux pour moi à tous égards...
» Votre président, Messieurs, est en quelque sorte notre père ; il en a du moins les deux prérogatives principales : il châtie et protège ! Mais si je ne dois connaître de lui que les verges, je préfère, je l'avoue, redevenir orphelin. »
A signaler dans les derniers jours d'octobre la Fiancée de Corinthe, de Duprato, à l'Opéra ; aux Variétés, le bénéfice d'Hortcnsc Schneider avec une recette qu'envierait la rue Lepelletier : 17,000 francs. Dans la salle, tout l'armoriai de France ; au programme un acte de la Belle Hélène, un autre de Davbe-Dleue. et le Diteslai. La Grande-Duchesse va abandonner ses Etats ; le Chàtelet l'appelle pour créer les Voyages de Gidliver et le désespoir est grand au boulevard.
C'est à M"° Tautiu que les auteurs confient le sabre, si lourd à porter.
Robinson Crusoé est en pleines répétitions à rOpéra-Comique ; pris par la goutte, Oiîeubach se fait transporter au théâtre et dirige les études, étendu sur une chaise-longue. Tous les rivaux que les derniers succès ont plus que jamais exaspérés, sontpleins d'espoir ; ils se rappellent liarkouff et se persuadent que la Salle Favart réserve un nouvel échec à leur terri])le ennemi. Telle n'est pas l'opinion qui semble préva-
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loir au théâtre, où on a donné pour interprètes à l'œuvre de Jacques les artistes les plus aimés du public : M'"'' Galli-Marié — qui a déjà été Mignon et Kaled , Girard , Cico , Révilly , MM. Crosti, Sainte-Foy, Ponchard. Pour le rôle de Robinson, on a désigné Montaubry, le créateur de tant d'ouvrages charmants.
Le samedi, 23 novembre, deux partis sont en présence dans la salle de l'Opéra-Comique : les Offenbachistes et leurs adversaires. A la tête des premiers, l'archiduc Louis Victor arrivé de Vienne dans la journée.
Succès énorme pour le premier acte, et que nous sommes loin pourtant de l'Olympe ou de Gérolsteïn dans lesquels ou voulait à tout jamais interner le compositeur ! Un intérieur patriarcal, le père lisant la Bible, la mère assise au rouet, tout un tableau rendu avec une simplicité délicieuse. De temps à autre une page alerte comme la Ronde du dimanche, nous rappelle qu'Offenbach n'entend pas renier son passé.
Force est aux dévots du grand art de laisser les applaudissements faire rage : n'auront-ils pas le second acte pour se rattraper? MM. Cormon et Crémieux nous ont transportés dans l'Ile ; après une symphonie écrite de main de maitre, le rideau se lève sur la chaumière de
Robiiison. Là nous trouvons aussi Vendredi ; M""" Galli-Mariè donne au petit sauvage une physionomie ravissante. Elle est mutine, emportée, rêveuse ; elle fait acclamer la chanson si décidée « Taviayo, mon frère » et le poétique duo avec Rohinson.
Dans le tableau suivant qu'ouvre la curieuse marche des Sauvages, Hector Crémieux a voulu fournir ^Jj^-ques prétexte à un de ces motifs à l'emporte-pièce dont il a le secrel : c'est la chanson du Pot-au-feu, dite par le cuisinier Sainte-Foy. Le chœur dansé très pittoresque, la valse enlevée par M'" Cleo, et le second acte s'achève aussi brillamment que le premier.
Il n'est plus d'espoir que dans les deux derniers tableaux: l'un appartient presqu'entier à Vendredi dont M""" Galli-Marié dit à ravir la berceuse et les couplets « ylaître ingrat » ; il y a place encore pour le beau brun chanté par M"" Girard. L'autre est traversé tout entier par le chœur des Tamayos, auquel se mêle la voix des marins.
liarkouff est vengé — « Le succès de Rohinson écrit M. Jouvin, signale le retour du goût public vers le véritable genre de l'Opéra-Comique. » — « Adam est mort ! Vive Ofîenbach ! » lisonsnous ailleurs.
La semaine suivante^ deux centième repré-
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sentation de la Grande-Duchesse (30 novembre\ — C'est le moment de se livrer à de nouveaux calculs. Xous apprenons que les recettes ont été de 870,000 francs, sur lesquels les auteurs ont touché 104,400 francs. Bénéfices du directeur : 320,000 francs.
Trois Grandes-Duchesses ont eu sous leurs ordres deux Boum Couder et Christian), trois princes Paul Grenier, Aurèle et Hittemans), deux Vanda (M"^* Garait et Vernet) mais un seul et unique Fritz, Dupuis, resté sur la brèche de la {'' à la 200^
Geneviève de Brabant
Un fait incroyable à signaler le 2 décembre : pour la première fois de l'année, le nom dOffenbach n'est sur aucune affiche. L'éclipsé n'a duré qu'une journée mais a pu être observée par toute la population parisienne.
Maintenant Jacques pousse une pointe jusqu'au boulevard de Strasbourg, son drapeau Hotte sur les Menus-Plaisirs.
Découragé du côté du drame. M. Gaspari avait tendu des bras suppliants vers le maestro, demandé un opéra-bouffe qui sauverait son théâtre. Réclamé à la fois par les Variétés et l'Opéra- Comique, Jacques allait se refuser à ce rôle de
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terre-neuve, quand il songea à Geneviève de Drabant, délaissée depuis huit années.
La partition avait été entraînée dans la chute de la pièce; pourquoi ne modifîerait-on pas le livret ?
Le projet séduisit fort le directeur et Jacques, sans plus attendre, proposa son plan à Etienne Tréfeu qui l'accepta. Restait le choix du nouveau collahorateur; il ne fut pas besoin de longues diseussions pour s'arrêter au nom d'Hector Crémieux et vite on se mit à la besogne.
Bientôt il ne restait rien de l'ancienne Geneviève, à l'exception de quelques rares scènes transformées elles-mêmes, telles que l'arrivée de Charles-Martel, le finale de la Brabançonne ; une pièce tout autre était présentée à Jacques qui l'accueillait à bras ouverts.
La plupart des morceaux de la partition primitive trouvaient place dans cette seconde version, et auprès d'eux maintes pages inédites, entr'autresTimmortel duo des hommes d'armes.
Le manuscrit avait été envoyé au bureau des théâtres ; avec l'insouciance des belles âmes, MM. Crémieux et Tréfeu attendaient son retour quand ils voient arriver à sa place une note menaçante : « Leduo des gendarmes est impossible. Nous ne voulons pas qu'on ridiculise la gendarmerie. »
Les librettistes sont en deux bonds devant le bureau du Censeur. Ils se livrent d'abord à un panégyrique de la carrière militaire, la plus belle, la seule qu'ils eussent aimée. On les calomnie en les accusant de la sorte ; d'ailleurs ce ne sont pas des gendarmes, mais bien des hommes d'armes qu'ils mettent en scène, des guerriers cuirassés, à cottes de maille, à cuissards. — « Oui, et avec des tricornes ! » riposte l'Inquisiteur. — «Des tricornes moyen âge ! « est la réponse des deux martyrs. — « Inutile de feindre plus longtemps ! Votre manuscrit vous condamne ! Pitou traite Grabuge de brigadier ! Inconnu ce grade-là dans les armées de Charles- Martel. Vous n'aurez pas vos gendarmes. »
Terrassé, Hector Crémieux va gagner la sortie quand une inspiration subite le ramène : « Si nous élevions Grabuge du grade de brigadier à celui de sergent. Ignorée dans la gendarmerie cette dignité-là !» — Le Censeur daigna sourire ; les hommes d'armes étaient sauvés.
Restait à trouver une rime à la nouvelle dignité de Grabuge. Ainsi naquit l'immortel distique :
« Ah! qu'il est beau d'être homme d'arme. Mais que c'est un sort exigeant I »
Qui sut inspirer à Gabel un geste irrésistible, si surprenant, si grandiose que la salle entière se pâma.
Le rôle charmant du page Drogan, chanté par M"° Zulma Bouffar, sa sérénade, ses couplets et le délicat trio de la, 7nain et de la barbe, la fantaisie folle de Sifroy et de Charles-Martel, les ensembles éclatantsjoints à ce duo classique dès son apparition, flrent une autre victoire de cette soirée du 26 décembre qui sauvait les Menus-Plaisirs.
L'année entière avait été glorieuse pour Jacques ; aussi accaparait-il à lui seul une partie de l'acte des théâtres dans les quatre revues que firent éclore les derniers jours de 1867. Pendant que le 31 décembre Robinson et Geneviève se jouaient à l'Opéra-Comique et au boulevard de Strasbourg, les Variétés, la Porte Saint-Martin, Déjazet et les Folies-Marigny donnaient Paris- Tohu-Bohu, 1861, les Plaisirs de Paris, la Bonne Aveyiture qui célébraient à l'envi les triomphes d'Offenbach.
La PÉRicnoLEi
L'année nouvelle ne s'annonce pas moins brillante : voici d'abord qu'Mortense Schneider, retour de son excursion au pays de la féerie, est accueillie en souveraine dans son royaume des Variétés. Elle y reprend successivement Barbe-Bleue, la Belle Hélène, la Grande-Duchesse. Pour elle et pour Dupuis chantant
comme ils savent le faire, les trois partitionsmaîtresses d'Offenbach, le succès est le même qu'au premier jour.
La Vie Parisienne reparait sur raflTiche du Palais-Royal ; les Bouffes sous la direction Comte et Noriac vont bientôt revenir au genre de leur créateur et Jacques s'engage à leur donner chaque hiver trois actes nouveaux.
Pendant que son répertoire triomphe en Amérique comme en Europe, que New-York fête la 150''représentationdelaOa?7de-DitCi^esse jouée par M"" Tostée, il écrit la Princesse de Trébizonde pour le théâtre de Bade.
Le 3 avril, M""® Ugalde prend possession du rôle de Drogan ; c'est un puissant attrait de plus pour Geneviève dont on célèbre la centième ce soir-là. Et les calculateurs de rentrer en scène, d'entasser les additions sur les multiplications ; ils réservent la caisse des Menus-Plaisirs pour une autre occasion et bornent leurs opérations à Hélène, Barbe-Bleue, la Vie Parisienne, la Grande-Duchesse qui, réunies, ont versé dans les coffres-forts des deux théâtres 3.372.3G6 fr.
Le Palais-Royal avait trop à se louer de sa première tentative musicale pour ne pas la renouveler ; M. Plunkett avait réclamé de ses trois auteurs le pendant de leur fantastique suc-
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ces et, lo 6 mai, conviait la critique à venir juger le Château à Toto.
L'espérance de tous fut déçue. Si moderne qu'il put être, l'opéra-bouffe de MM. Meilhac et Halévy fut, à l'unanimité, déclaré, une copie malheureuse de la Dame Blanche. La partition était, elle aussi, inférieure à ses ainées ; malgré l'entrain rythmique du rondeau que chantait M"* Zulma Boufîar, les amusants couplets du facteur, ceux du cheval de guerre dits par Gil- Pérès et Brasseur, malgré la réunion d'artistes tels que M™^' Alphonsine et Worms (aujourd'hui M'"" Delessart), Hyacinthe et tant d'autres, l'accueil fait au Château à Toto fut des plus réservés.
Jacques prenait sa revanche dès le lendemain aux Variétés qui enlevaient au répertoire des Bouffes le Pont des Soupirs, remanié par ses auteurs, Hector Crémieux et Ludovic Halévy, par son musicien qui l'avait enrichi de mainte page nouvelle. Seule, M"" Tautin reprenait le rôle qu'elle avait créé ; les autres personnages étaient distribués à M"°' Garait, Cap, Amélie Latour; Grenier succédait à Tacova, Thiron, le sociétaire d'aujourd'hui, à Désiré.
Le fameuse lutte de vocalises, tant applaudie jadis, avait disparu, ma'is lesmusiciensse consolaient en écoutant le joli rôle de Malatromba,
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transformé de fond en comble en passant dans la voix de Dupuis.
Jalouses elles aussi d'arborer le nom fameux, les Fantaisies-Parisiennes montent le 06, pour MM. Barnolt et Géraizer.
Comme l'année précédente, la musique de Jacques ne connaît pas de résistances ; on s'enrégimente en foule sous son drapeau. Armée du sabre magique, la Grande-Duchesse fait, en la personne de M'"" Ugalde, un voyage à travers les départements du nord et de l'ouest ; Irma Marié, après M"° Tostée, protège Fritz à New- York.
Hortense Schneider passe le détroit et transporte à Londres la cour de Gérolstein. Le "2^2. juin, le théâtre Saint-James's donne asile au prince et à la princesse de Galles, aux princes de Danemark, de Hesse et de Teck, au comte et à la comtesse de Paris, au duc d'Aumale.
Vient ensuite le tour de la Belle Hélène ; aux côtés de l'inimitable créatrice, Ravel personnifie Calchas ; M"° Hélène Monnier, Oreste.
Août : Offenbach lit la Périckole aux Variétés et prépare la réouverture des Boutî'es, qui ne sont rendus au culte de l'opérette que le 30 septembre.
Dans l'intervalle, survient à la Porte-Saint- Martin la chute bruyante de Cadio de Georges Sand et Meurice, entraînant dans son désastre
Roger qui n'a pas craint de se mesurer au drame, auprès de Mélingue.
Réouverture du passage Choiseul : deux actes nouveaux d'Offenbach. Le Fifre enchanté d'abord, déjà joué à Ems, et dont la très fine partition remporte à Paris un succès plus sincère encore ; puis 17/e de Tulijjaian, de MM. Chivot et Duru, cette incommensurable bouffonnerie dont la poésie délirante cfd fait hésiter tout autre que Jacques.
De l'entrée de M'"'' Tliiorret à la chute du rideau, ce fut un délire ; on ne s'arrêtait de rire aux larmes que pour battre des mains. Entraînés par le public, Berthelier, Bonnet et Victor, dans le rôle d'Hermosa, s'élevèrent à la hauteur de ce comique vertigineux, et la réouverture des Bouffes s'acheva dans une série de rappels.
Six jours seulement nous séparent de la Périchoie.
Lecture et premières études se sont passées sans incidents ; chacun eut accepté son rôle les yeux fermés, tant est absolue la foi en la réussite, tant Jacques semble à chaque œuvre nouvelle multiplier les séductions. Un seul sujet d'inquiétude : le maître avait un peu bousculé ses interprètes, interpellé de droite et de gauche, mais la paix la plus profonde n'avait cessé de régner entre lui et la Perichole.
Or, pour tous ceux qui connaissaient la nature du musicien, qui avaient pu juger le caractère de M"" Schneider, il semblait impossible que co calme plat pût se prolonger jusqu'au jour de la première. Une bourrasque était imminente et chacun tremblait qu'elle éclatât à la dernière heure.
Point ne fut besoin d'attendre si longtemps.
Un jour qu'elle répétait à demi-voix, Jacques justement plus nerveux que de coutume, — le hasard a de ces à propos — fit remarquer à son interprète qu'il ne l'entendait pas et la pria de chanter plus haut. — Elle se prétend fatiguée ; le maitre insiste. — « D'ailleurs, réplique l'étoile dont l'agacement devient visible, je ne peux pas chanter cette phrase-là. »
(( Soit ! M"" Schneider — ice nom prononcé à l'allemande était toujours chez OfFenbach, l'indice d'un orage prochain), — je la donnerai à une figurante. »
Lancé d'une main sûre, un rouleau s'envole par-dessus l'orchestre et vient s'abattre au premier rang des fauteuils, en même temps qu'une voix frémissante prononce ces paroles grosses de menaces : « Demain, je pars pour l'Italie ! » — et la Périchole s'enfuit des Variétés au plus grand trot de ses clievaux.
La répétition fut levée, mais le lendemain à
l'heure fixée par le tableau, chacun était au théâtre, certain d'y voir apparaitre la capricieuse. Il lui avait sufiQ, rentrée chez elle, de fredonner la lettre de la Périchole pour oublier et ses rancunes et ses projets de voyage.
Rarement on vit plus grand succès que celui du premier acte ; Hortense Schneider et Dupuis s'étaient, dés leur entrée, rendus maîtres du public et sûrs de leurs efl'ets, enlevaient les couplets du « Il grandira.. » Puis était venue la Lettre. Comme Schneider la disait, comme elle la vivait cette inspiration adorable entre toutes, si passionnée, si vivante : de quelles caresseSj de quelles càlinerie.s irrésistibles elle l'entou-^ rait !
Et la scène de la pendaison jouée par Piquillo- Dupuis avec toute la fantaisie d'un comédien maître, cette scène qui faillit devenir si réaliste un soir que le caoutchouc maintenant la corde, résistait plus que de raison — Et lu griserie, chantée par la Périchole, avec un tact suprême !
La soirée eût encore dépassé en éclat la première de Barbe-Bleue: sans les longueurs du second acte, sans certains froissements qui se manifestèrent. On avait tant battu des mains qu'on semblait las d'applaudir. Mais Jacques avait fait, dans cet acte là, une dépense si
grande d'esprit et de gaîté. il y avait si peu ménagé les phrases folles ou tendres, qu'il suffit de quelques coupures pratiquées dès le lendemain pour que la PérichoJe prît place au livre d'or des Variétés entre Barbe-Bleue et la Belle Hélène.
« C'est un feu roulant de mélodies, écrit M. Prével. Offenbach y a semé de nouvelles inspirations qui vivront plus longtemps que le plus jeune de nos académiciens, un immortel, pourtant ».
A ceux qui accusaient Jacques de se répéter, de rester toujours lui-même — un défaut dont lui seul, peut-être, a pu s'offrir le luxe — M. Tarbé répondait dans le Gaulois :
« La muse du maestro est vêtue d'une robe de moire aux tons changeants ; c'est toujours la même robe, mais ce n'est jamais le même reflet ».
La comparaison n'est-elle pas charmante et vraie autant que jolie !
Les mois de novembre et de décembre se passent sans avoir été marqués par une œuvre nouvelle d'Offenbach. Ne pas conclure de là que le compositeur sommeille : pendant que Montigny donne Séraphine, l'œuvre si puissante et
si attaquée de Sardou, que M"* Reicliemberg fait, à la Comédie-Française, ses premiers pas dans VEcoIe des Femmes, lui conduit à l'Opéra-Comique les répétitions de Vert-V^ert, lit aux artistes des Boutfes les trois actes de la Diva, achève la Princesse de Trébizonde que la troupe du passage Choiseul représentera à Bade l'été suivant.
Vert-Vkrt — La Diva
Pour inaugurer 1869, retour de la Grande- Duchesse au Variétés. Un peu après, excursion de Jacques à Vienne, où la Périchole est acclamée.
10 mars: ^^ert-]'ert h l'Opéra-Comique. — Succès plus grand encore que celui de Robinson. Une création exquise pour Capoul, ce Valentin jadis représenté par Déjazet dans la comédie de Deforges et de Ueuven, remaniée pour OfîenLacli. La musique traduit à ravir toutes les nuances du rôle, timide d'abord, puis tendre, pétulant, emporté ; il est impossible de pousser à plus haut degré la science du contraste. Voici, dans le second acte, l'air de bravoure de Corilla, Y Alléluia naïf et charmant, le duo entre la cantatrice]et Vert- Vert qui s'anime,
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qui vit, qui palpite et l'éclatant final encadrant la chanson à boire.
Et comme pour exprimer son amour, Mimi trouve des accents autres que ceux de la Corilla, et avec quelle grâce exquise Offenbacli fait entrevoir une larme sous 1 élégant contour de sa mélodie, larme qui perle mais ne tombe pas.
La leçon de danse n'est-elle pas un bijou, elle aussi, si adroitement écrite, courant du menuet à la valse !
L'Opéra-Comique ne s'était pas montré plus avare pour Vert-Vert que pour Robinso?î. Autour de Victor Capoul il avait groupé Couder, Sainte-Foye, Gailhard, Ponchard ; àcôtéde Mlle Girard, Jacques retrouvait deux de ses anciennes interprètes : M"*" Cico d'abord, puis M"*" Moisset qui, autrefois, sous le nom de Gabrielle Méry, avait paru dans Les Géorgiennes, aux côtés de M"'^ Ugalde.
Dès la semaine suivante, pour les remercier solennellement de la part prise dans cette heureuse bataille, Jacques réunit ses artistes chez Brébant. Les auteurs ont invité Vert-Vert I''' qui s'excuse en ces lignes :
« Cher maitre, J) J'ai {]uitto mon lit pour aller entendre votre
œuvre, et si le plaisir guérissait, certes, en ce moment je serais sur pied. Malheureusement il n'en est rien et, malgré la bonne soirée que je vous dois, j'ai repris le cours de mes souffrances qui comptent sept mois aujourd'hui.
» Il m'est donc impossible d'accepter votre flatteuse invitation, mais comme depuis longtemps mes nuits sont sans sommeil, soyez sûr que pendant celle de mercredi toutes mes pensées seront avec vous.
» De votre côté ne m'oubliez pas, et en coml»agnie de vos délicieux interprètes, portez une santé à la pauvre absente. Jamais vœu n'aura été formé plus à propos.
« Merci aux auteurs ! à vous ! à tous 1
Déjazet.
\'ert-]'ert est lancé et si bien qu'il ne s'arrêtera qu'en plein été. — Repos de quelques semaines seulement, en attendant la fin du congé de Capoul qui rentrera à la salle Favart sous les traits de Valentin. — Jacques peut donc se donner tout entier aux Bouffes, où la Dïva, qui devait jirendre le pas sur l'Opéra-Comique, a été retardée par un deuil cruel frappant M"" Ilortense Schneider.
On a remis au 22 mars les trois actes qui sont comme Une biographie parlée et chantée de la
Grande-Duchesse elle-même : on nous la montrera d'abord rêvant les couronnes du théâtre; l'acte suivant nous fait pénétrer dans sa loge ; c'est sur la scène même c[ue nous la trouvons au dénouement.
La répétition générale a marché à la satisfaction de* tous, mais, le matin même du grand jour, le maître veut encore faire à son étoile une recommandation dernière :
« Ma chère amie,
« Je n"ai pas voulu te voir aujourd'hui pour ne pas t'cnnuyer. — J'ai fait répéter hier cinquante fois; ils vont très-bien. — La seule observation à te faire, c'est de ne pas trop presser le mouvement de fcLites-nous rire, ta ronde du l'^'" acte, pour pouvoir la presser un peu plus tout à la fin, — et voilà !
« Je suis très souffrant. Pourvu que ma Diva soit en bonne santé, le reste m'est indifférent.
« Adieu , ma chère Hortense , — le plus vieux, le plus jeune, le plus charmant, le seul et surtout le plus dévoué de tes compositeurs.
« Jacoues Offenbacu. »
Les étoiles du jour se donnent rendez-vous aux Bouffes pour applaudir leur reine : M"** Silly
elle-même est là, et aussi Blanche d'Antigny qui donne le signal d'un bombardement de fleurs.
Aperçu au second entr'acte dans un coin" de l'orchestre , Victorien Sardou est entouré , étouffé. Il veut gagner les couloirs; on le suit et les cris de Patrie! résonnent, comme un écho des acclamations qui, quatre jours plus tôt, ont retenti à la Porte SaiiU-Martin.
M''" Schneider chante à ravir un des rôles les plus difficiles écrits par Jacques, passant de la voix de poitrine à la voix de tête avec la souplesse et le charme qui avaient tant surpris le soir de Barbe-Bleue. La fantaisie de M'"" Thierret et la grâce de M"° Raymonde, portant le carquois de l'amour, Désiré et Bonnet, Jean-Paul et Hamburger ont vaillamment secondé la Diva- Mais toutes les allusions, soulignées au passage par les premières salles, furent sans effet sur le public des autres représentations et, partageant le sort commun à toutes les pièces d'actualité , la Diva vit son succès s'user rapidement.
Juillet. — Jacques est arrivé à Bade. Pantalon et gilet jaunes, veston de velours bleu de ciel, gants gris, chapeau vert et ombrelle rouge, le voilà qui se rend à la répétition.
La troupe des Bouffes a donné tout d'abord Tiilipatan, le Fifre enchanté, Lischen, Fortu-
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7rio; le 31 juillet seulement, ou affiche la prmcesse de Trébizonde, deux actes de MM. Nuitter et Tréfeu dont on parle depuis longtemps déjà, qu'on doit , l'hiver suivant , retrouver sur la scène du passage Choiseul.
MM'"" Fonti, Raymonde et Périer, Désiré et Lanjallay enlèvent pièce et musique sous l'œil du maître assis au pupitre.
Après les rappels, souper durant lequel l'orchestre exécute des morceaux i)ris au répertoire d'Offenbach.
A la table du triomphateur, les envoyés de Paris : Noriac, Emile Blavet, Oswald, Gabrielli, Weill, Asseline.
« Offenbach peut se présenter au jugement dernier avec Orphée dans une main , Trébizonde dans l'autre. Il est bien sûr d'être nommé maître de chapelle du bon Dieu. » Ainsi débute le bulletin de victoire transmis au Figaro par M. Blavet. »
Londres, pendant ce même été, possède aussi sa troupe d'opéra-bouffe, dont les étoiles s'appellent Ilortense Schneider et Dupuis; l'engouement est grand pour ces joyeuses représentations qui faillirent se dénouer en un terrible drame.
Le théâtre Saint-James est comble: on
achrve le dernier acte à^ Orphée aux Enfers. Schneider-Eurydice vient de chanter VEvohé au milieu d'une tempête de bravos ; elle prend place sur un énorme praticable qui l'enlève, en une sorte d'apothéose, entre Paris et Jupiter, Dupuis et Desmonts, quand une clameur d'épouvante retentit.
Le feu dévore le costume de M"" Schneider qui, sans songer au danger d'une pareille chute, bondit sur la scène, environnée d'une gerbe de flammes.
« Ah! Emma Livry! » c'est le seul cri qu'elle ait poussé, comme un appel désespéré, puis elle s'est précipitée à terre, cherchant à se garantir le visage, tandis que M. Desmonts l'enveloppe du manteau de Jupiter, que M. Lapissida, aujourd'hui directeur de la Monnaie, arrache la peau de tigre qui brûle, que les figurants l'étouffent sous leurs tuniques jetées à la hâte.
Dans la salle, ce sont des évanouissements > des fuites précipitées. Seuls- les musiciens de l'orchestre ont conservé un beau sang-froid, et accompagnent la tragédie de leurs trémolos et de leurs accords.
Quelques instants s'écoulèrent (jui parurent des siècles, puis on vint rassurer le public, — et lorsqu'Eurydice entra en scène le lendemain, il lui fallut attendre pour attaquer ses cou-
plets, que l'enthousiasme de la salle fût un peu apaisé.
A Paris, l'émotion causée par la bouteille d'encre brisée sur le groupe de C'arpeaux, par l'incendie de l'appartement do Sarab Bernhardt, s'est dissipée : on recommence à s'occuper des théâtres. Les Variétés et les Bouffes se disputent les Brigands, l'Opéra-Comique s'assure Fa?îiasio que doit créer Capoul.
Pour ne pas rester à court d'indiscrétions, les courriers des théâtres annoncent chaque jour la naissance prochaine de quelque pièce, dont la musique sera demandée à Jacques. Mais, en attendant les nouveautés, on se rabat sur les reprises : la BeUe-Hélène, avec M"'' Aimée, au boulevard Montmartre, la Vie Parisienne au Palais-Royal.
A la fin d'octobre, toutes les difficultés sont aplanies : les Bouffes ont laissé les Brigands aux Variétés et répètent la Princesse de Tréhizonde. MM. Nuitter et Tréfeu ont augmenté d'un acte la pièce de Bade : là-bas, dès le lever tlu rideau, nous voyions les saltimbanques installés au château gagné en loterie ; le dialogue qu'ils échangeaient alors a fourni les situations d'un premier acte qui nous les montre pauvres encore.
M"'' Fonti et Désiré conservent leurs rôles ;
mais Raphaël et Régina passent aux mains de M'"** Van Gliell et Chaumont ; Lanjallay abandonne à Berthelier le sceptre du prince Casimir.