AU NIAGARA
nations ; mais malgré mon appétit formidable, la musique de mon Nègre me poursuivit pendant tout le repas. Il jouait exactement comme son collègue d'Utica. Son morceau se composait de la même succession du forte^ du piano, et du pianissimo. Frappé par cette coïncidence singulière, j'allais demander si vraiment les Nègres prenaient les soli de tam-tam pour de la musique et si ce qu'on jouait là était leur air national, quand un de mes amis me prévint.
— Ce Nègre vous intrigue, me dit-il. Attendezvous à en voir un semblable à toutes les stations de cette ligne.
— Est-ce une attention délicate de la compagnie?
— Non, ce sont les restaurateurs qui les entretiennent. Ces Nègres doivent jouer pendant tout le temps que le train reste en gare. Leur musique sert à avertir les voyageurs qui sont entrés dans le restaurant. Tant que le Laui-tam
l.S'i 0FFEN13ACH EN AMÉRIQUE
résonne à toute volée, vous pouvez rester tranquille ; quand le bruit diminue, c'est signe qu'il faut se presser. (Juand il est près de s'éteindre, les voyageurs savent qu'ils doivent se précipiter dans le car qui, comme Louis XIV, n'attend pas, et, ce qui est plus désagréable encore, ne prévient pas. — Tant pis pour ceux qui manquent le ti'ain.
Je ne sais pas si je préfère au procédé américain celui qu'emploie le restaurateur de Morcenz, entre Bordeaux et Biarritz. N'ayant pas de Nègre, ce buffelier crie lui-même de sa voix de stentor : — Vous avez encore cinq minutes ! vous avez encore quatre minutes î vous avez encore trois minutes 1 Au fond les deux systèmes se ressemblent. La seule différence, c'est que l'un vous assourdit par des cris dans son établissement, tandis que l'autre vous assomme par sa musique en plein air.
LA CHUTE DU NIAGARA
On a beaucoup écrit sur celte merveilleuse chute ; mais personne n'a encore trouvé le moyen de dépeindre l'effet produit par ce large fleuve au moment où il se précipite d'une hauteur de cent cinquante pieds dans un tourbillon insondable. La vue de ce vaste amphithéâtre, de cette prodigieuse masse d'eau déferlant avec un bi'uit de tonnerre, comme la vague monstrueuse qui suit un tremblement déterre, m'a donné leverlige et m'a fait oublier tout ce que j'avais lu, tout ce que j'avais entendu direct tout ce que mon imagination m'avait fait entrevoir. Ce torrent diluvien, encadré dans une nature sau-
vage, bordé par de grands arbres d'un vert intense, sur lesquels s'abat sans cesse comme une rosée, la poussière d'eau de la chute, défie la photographie, la peinture et la description. Pour décrire, il faut comparer. A quoi comparerait-on le Niagara, ce phénomène sans rival, ce phénomène permanent à la grandeur duquel on ne peut s'habituer?
Gomme nous étions absorbés dans la contemplation de la merveille:
— C'est ici, nous dit la personne qui nous accompagnait, qu'un Indien a trouvé la mort, il y a à peine quinze jours. Entraînée par le courant, malgré les efforts des rames, la légère embarcation qu'il montait se rapprochait de lachute. L'Indien, se sentant à bout de forces, comprit que tout était perdu. Il cessa de lutter. On le vit s'envelopper dans son manteau rouge, comme dans un suaire, et se coucher au fond de son canot. Quelques secondes après, il était
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sur la crête de la gigantesque vague et il descendait avec la rapidité de l'éclair dans cette tombe humide et bruyante voilée par un brouillard d'une blancheur virginale.
En entendant le récit de cette catastrophe, à la fois effrayante et grandiose, j'enviai malgré moi le sort de ce malheureux Peau-Rouge, et je m'étonnai que tous les Américains à bout de ressources ne préférassent pas la chute du Niagara au revolver insipide. Après avoir joui longuement de cet admirable spectacle, je traversai le pont et je mis le pied sur le territoire du Canada.
— Vous y verrez des Indiens, m'avait-on dit.
.le m'attendais à trouver des Sauvages ; on m'a montré des marchands d'articles de Paris. Ils étaient affreux, je n'en disconviens pas; ils avaient l'air féroce, je le reconnais encore: mais étaient-ce bien des Indiens? j'en doute.
Indiens ou non, ils m'ont environné de tous
les côtés, m'ofïrant qui des bambous, qui des éventails, qui des porte-cigares, qui des portefeuilles d'un goût douteux. Cela m'a rappelé les Indiens de la forêt de Fontainebleau qui vendent des porte-plumes et des couteaux à papier.
Néanmoins j'ai fait quelques acquisitions; mais je crois bien que j'ai rapporté en France ) des rossignols qui devaient provenir de quelque liquidation de bazar parisien.
LE DAUPHIN ÉLÉAZAR
Sur le bateau qui vous mène à tous les beaux
endroits du lac, se trouve un distributeur de
prospectus, qui vous force à prendre son petit
papier. A Paris, quand un de ces industriels
vous offre une réclame, on la prend, parce qu'il
faut bien encourager le commerce, mais on a
soin de la jeter dix pas plus loin dans le ruis7
seau. J'eus le bon esprit de ne pas en agir ainsi
avec le prospectus que l'on m'avait donné et
j'en ai été récompensé. Le papier qui m'avait
été mis dans les mains, presque malgré moi,
est un document précieux qui peut avoir la plus
haute inlluence sur les destinées de la France.
Ce document commence, il est vrai, par ex-
pi iquer comme un guide vulgaire les beautés des sites que l'on découvre sur les rives du lac; mais il contient un passage extrêmement curieux dont je suis heureux de pouvoir donner ici le texte et la traduction :
Howe-Point near the outlet of the Iake is nanied in order to honor the idol of the army, Lord Howe, who was killed at this place in the first engagement with the French. Hère it was that Louis XVI of France through the instrumentality of two french priests in 1795 banished
his son THE ROYAL DAUPHIN, whCH but SCVCU
years old, and arranged with one fndian chief Thomas Williams to adopt him as his own son. He received the name of Eleazer, and afterwards as the Rev. Eleazer Williams was educated and ordained lo the ministry oflTiciating for many years among the Oneidas of western New- York, and afterwards in Wisconsin where he was visited a few vears since hv the Prince de
LE DAUPHIN ÉLÉAZAR \9
Jo INVILLE, and oiïered large estâtes in France if he would renounce his right to the TIïRONE OF FRANGE. Thèse tempting ofTers he declined preferring to retain his right as K IN G OF F'RANGE, although he might spend his life in preaching the gospel to the poor savages, which he diduntilthe tiraeofhisdeathsoroeyears since.