‹ Offenbach en Amérique [microforme]Chapitre 25 sur 69 · TROIS TYPES DE GARÇONS · texte numérisé non relu

TROIS TYPES DE GARÇONS

Il y a beaucoup de restaurants à New-York et

à Philadelphie.

A New-York on mange très-bien chez Brunswick, qui est Français, moins bien chez Delmonico, qui est Suisse, et assez bien chez Hoffmann, qui est Allemand. Il y a encore Morelli qui est Italien et Frascati qui est Espagnol et chez qui l’on dine à prix fixe à raison d’un dollar par tête. J'ai vu beaucoup d'autres restaurants où il m'a semblé qu'on mangeait énormément, mais Je ne saurais vous dire sil’on y mange

bien.

L'avantage de Brunswick sur Delmonico, c’est que le premier a un immense salon comme on n’en trouve pas à Paris. |

À Philadelphie, les restaurants les plus en voyue sont le restaurant français de Pétry et la maison italienne de Finelli. Je ne parle pas de Verdier qui n’est là que provisoirement et dont la salle à manger est à deux heures de la ville, c'est-à-dire dans l'exposition même.

Par ce qui précède on a déjà pu se rendre compte qu'il n'y a pas de restaurants américains proprement dits. C’est une chose assez curieuse à signaler. Les Américains tiennent des hôtels; mais la cuisine semble être le privilôge exclusif des étrangers. Rien n'est plus facile que de faire un repas à la française, à lila lienne, à l’espagnole ou à l’allemande. Rien n'est plus difficile pour un étranger que de faire un repas américain en Amérique.

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de tous les restaurants, du restaurant où l’on mange pour rien.

Il ne viendrait certainement à aucun de nos hôteliers français l’idée d'ouvrir une table gratuite. Malgré l’axiome de Calino qui prétend qu'on peut encore s'enrichir en perdant un peu sur chaque chose parce qu'on se rattrape sur la quantité, n1 Bignon, ni Brébant, ni le café Riche n'ont encore fait une tentative semblable, Il fautaller dansles pays de progrès pour voir cela.

À New-York, plusieurs restaurateurs connus donnent cependant à manger pour rien — à la seule condition qu'on prenne une boisson quelconque, quand bien mème elle ne coûterait pas plus de dix cents. Les dimanches où, grâce à une défense de la police, les restaurants ne peuvent servir à boire, c'est tant mieux pour le consommateur. Le lunch est servi tout de même. Je puis affirmer cela, Pavant vu pratiquer chez

Brunswick.

Et on dit que la vie est chère en Amérique!

Il ne faut pas croire que le repas gratuit est composé de choses frivoles. En voici le menu, tel que je l’aicopié sur place.

Un jambon,

Un énorme morceau de bœuf rôti, Lard aux haricots,

Salade de pommes de terre, Olives, cornichons, etc., Fromages,

Gâteaux secs.

Nourriture saine et abondante, comme on voit. Dans ce menu, le plat de résistance est en somme le bœuf rôti. Les consommateurs ont le droit de couper eux-mêmes les tranches qui leur conviennent.

À côté du buffet où sont placés les mets du lunch gratuit, 11 ÿY a une forte pile d'assiettes. et un monceau de lourchettes et de couteaux ;

mais généralement ces messieurs préfèrent

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prendre avec leurs doigts ces plats succulents. Il y en a même quelques-uns d’entre eux qui puisent à pleines mains dans le saladier ! j'en frémis encore.

Comme j'exprimais mon étonnement et mon horreur, le maître d'hôtel crut devoir me tranquilliser.

— Cela nous choque moins que vous.

Times is money. Et ces messieurs sont si pressés.

Que ce soit à l’hôtel ou au restaurant, les garçons qui vous servent sont souvent des types à part.

Ainsi, comme je l’ai déjà fait remarquer ailleurs, vous arrivez dans la salle commune et vous vous mettez à la table que le maitre d'hôtel vous désigne, un garçon vous apporte un grand verre rempli d’eau glacée. Vous pourriez rester là des heures entières en tête-à-tête avec votre glace sans que personne vint vous déranger. Il

faut appeler un autre garçon. Celui-ci vous pré-

76 OFFEENBACH EN AMÉRIQUE

sente le menu. Mais vous mourez de soif et vous voulez boire autre chose que de l’eau. Le garcon préposé au menu s'en va lentement chercher un troisième garçon qui vous apporte enfin la boisson demandée. Vous vous croyez sauvé. Erreur. Celui qui porte la bouteille n’a pas le droit de la déboucher et c'est un quatrième garçon — du moins c'était ainsi à l'hôtel Brunswick — qui ale monopole du tire-bou:chon. Cette petite mise en scène fort agaçante s'étant renouvelée plusieurs fois, je déclarai un beau jour que je ne remettrais plus les pieds dans la maison si l’on ne moditiait un état de choses aussi ridicule.

Le lendemain, lorsque Jj'arrivai pour déjeuner, je trouvai les vingt ou trente garçons du restaurant formant la haie sur mon passage et portant tous gravement letire-bouchon au poing.

Depuis cette époque, on n'attend plus chez

Brunswick.

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Le premier soir de mon arrivée, je dinai à l'hôtel de la cinquième avenue, dans mon appartement,en compagnie de quelques amis. On venait de servir le potage, lorsque j'entendis tout à coup une espèce de sifflotement. Étonné, je regarde autour de moi, me demandant qui pouvait se permettre de siffler en mangeant.

Bien entendu, ce nétait aucun de mes convives : c'était le garçon.

Ma première pensée fut de le faire taire en le mettant à la porte. Je me levais déjà, quand mes amis, qui avaient remarqué le même phénomène, me firent signe de ne rien dire. Nous continuâmes de diner. Quant au musicien, timide d’abord, il s'enhardit peu à peu. Il risqua bientôt des petites roulades et peu à peu aborda les plus grands airs. Tantôt, pris d'une soudaine tristesse, 1l se complaisait dans lesmolfs s ombres. Puis tout à coup, sans qu’on

pûten deviner la raison, les mélodies les plus

vives et les plus gaies s’envolaientde ses lèvres,

À la fin du diner, je fis remarquer au garçon l’inconvenance qu’il avait commise en nous donnant dela musique à table sans en être prié.

— Ah! voilà, monsieur, j'aime la musique et je m’en sers pour exprimer mes impressions. Quand un plat me déplait, je siffle des airstristes. Quand un plat me convient, je siffle des airs gais. Mais quand j'adore un plat...

— Comme la bombe glacée de tout à l'heure?

interrompis-je.

— Monsieur l’a remarqué? Alors je siffle mes airs les plus gais.

— Vous trouvez ça gai l’air de la Grande-Duchesse, que vous siffliez tout à l'heure ?

— Un air de monsieur, c’est si amusant!

Comme je n'aime pas beaucoup entendre siffler ma musique, je priai le maître d'hôtel, lorsqu'il m'arriverait de diner dans monapparte-

ment, de ne plus m'envoyer un garçon SIFFLEUR.

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Seconde silhouette de garçon.

Elle est assez curieuse aussi.

C'est à Philadelphie que j'eus le plaisir de

faire la connaissance de cet original. J'étais

arrivé dans cette ville à neuf heures et demie du

soir; mes amis et moi, nous mourions littérale-

ment de faim. À peine débarqués, nous nous

précipitons sur un indigène :

— Un bon restaurant, s'il vous plait ?

— Pétry.

— Allons chez Pétry.

Aussitôt dit, aussitôt fait, et nous voilà atta-

blés. Sans perdre un instant nous faisons notre

menu.

— Garçon?

— Messieurs.

— Donnez-nous d'abord une bonne julienne

Le garçon fait la grimace.

80 OFFENBACI EN AMÉRIQUE

h: : — Oh! je ne vous conseille pas d'en prendre:

les légumes sont bien durs ici.

— Bien... nous nous passerons de potage, sp Al Vous avez du saumon ?

| sers ( — Oh! le saumon! certainement nous en Su avons ; nous l'avons même depuis longtemps. ee Il n’est peut-être pas de la première, ni de la ; dernière fraîcheur.

— Alors un chateaubriand bien saignant.

— Le cuisinier les fait très-mal.

Un — Des fraises. garcc — Elles sont gûtées. | chez — Du fromage. Ë U

— Je vais le prier de monter. Je le connais. auq son |

Il viendra tout seul.

— Dites donc, garçon, vous ne devez pas | toute rapporter grand’chose à votre patron ? 4 des 4

tâime

— Je tiens surtout à ne pas mécontenter mes ‘ bois

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LES RESTAURANTS 81 — Si j'étais M. Pétry, je vous flanquerais à la porte.

— M. Pétry n’a pas attendu vos conseils. Je sers ce soir pour la dernière fois.

Sur ces mots, il nous salua très-profondé-

ment et... nous soupâämes admirablement.

Troisième variete.

Un type tout à fait exceptionnel, c'est le garçon ou plutôt ce sont les garçons qui servent

chez le restaurateur Delmonico.

Un directeur nous donna un soir un souper

auquel il avait invité les principaux artistes de son théâtre. Le repas fut charmant. Comme toutes les bonnes choses, il eut une fin. L'heure des cigares et de la causcrie vint et nous restâmes dans notre salon à fumer en buvant des boissons glacées... Nous n'avions plus alors

besoin de la présence des serviteurs de la mai-

son, aussi remarquai-je avec surprise que le garçon qui nous avait servi revenait à des intervalles très-rapprochés, et restait à écouter ce que nous disions. N'étant pas l’amphytrion, je ne crus devoir me permeltre aucune observation. Quant aux personnes qui se trouvaient là, aucune d'elles n'avait remarqu cet étrange manége.

À la fin du souper et avant de nous séparer, je priai à mon tour le directeur et ceux de ses artistes qui avaient assisté à la première réunion de vouloir bien venir souper avec moi dans le même restaurant.

Après le souper, le même fait se reprodui-

ana mens AE Sr

sit. Le garçon vint nous rendre visite après le

café. Je l’observai alors avec plus d'attention

et je vis qu'il faisait le tour de la table en regardant fixement chacune des personnes présentes. Quand sa revue fut passée, il sortit ;

mais ce fut pour revenir quelques minutes après

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LES RESTAURANTS 83 et recommencer son examen et sa promenade.

Il allait de nouveau se retirer, quand je l’interpellaï.

— Garçon, voilà plusieurs fois que vous entrez sans être appelé ; que cela ne vous arrive plus.

— Désolé, monsieur, me répondit-il, mais c'est par ordre de M. Delmonico que nous entrons dans les salons et dans les cabinets particuliers toutes les cinq minutes.

— M. Delmonico est donc de la police, pour vous envoyer entendre ce que disent ses clients?

— Je n’en sais rien, monsieur. Ce que Je sais, c'est que M. Delmonico me mettrait à la porte si je n’exéculais pas à la lettre ses instructions.

— M. Delmonico pense-t-il que nous allons lui enlever ses nappes et ses couverts, ou que nous sommes capables d'oublier un seul instant dans son fameux restaurant qu'une tenue décente

est de rigueur? Eh bien, je vous préviens d’une

chose, mon pauvre garcon. [l est une heure et demie du matin. Nous allons rester ici jusqu'à sept heures. Si vous voulez vous conformer aux ordres de votre patron, vous avez encore

soixante-six visites à nous rendre.

L° — Monsieur, je les ferai.

Je n'ai pas besoin d'ajouter qu'après avoir donné ainsi un libre cours à notre indignation, Les nous n’exécutämes pas notre projet. Nous par- sent ic times, jurant un peu tard — il était près de lorsqu deux heures — que l’on ne nous v reprendrait liberte plus. femm

Les New-Yorkais qui ne tiennent pas à ce dans |

Me

dans

que toute la ville sache le lendemain comment

ils ont passé leur soirée la veille, feront bien de

se défier des garçons qui exécutent si ponctuel- sienn

lement les ordres du restaurateur Delmonico. les À

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