ED. CHOLET
L'année 1891 est marquée en noir dans l'histoire de l'expansion française au nord du Congo français ; en effet, on se rappellera que, le 27 avril de cette funeste année, Crampel était assassiné à El Kouti au nord de TOubangui; que, le 11 mai, la mission Fourneau tombée dans un guet-apens vers le 5° de lat. N. devait battre en retraite après des pertes sensibles, ayant dû brûler le cadavre de Thiriet et ramenant son autre compagnon G. Blom grièvement blessé; que, le 15 août suivant, la cannonière Ballay coulait dans le rapide de Mobaye, dans le haut Oubangui, entraînant avec elle le capitaine au long cours Husson.
En revenant sur ces tristes événements j'ai voulu donner une idée bien précise de l'action combinée de ces différentes missions, ayant toutes un but unique, en exécution du plan conçu par M. de Brazza dès la fm de 1887, comme il serait facile d'en trouver les preuves dans la correspondance officielle. Malgré ces désastres successifs, ce mouvement, encouragé par le Département des Colonies, subventionné et soutenu par les ressources de l'initiative privée, groupées par le Comité de l'Afrique française, fut continué dans la région du nord-est par les missions Dybovvski en 1891 et
1. Communication adressée à la Société de Géographie dans sa séance du 17 mai 1895.
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Maistre en 1892, et Tenvoi de la mission officielle de M. Liotard, dans le M'Bomou, à la même époque.
Au mois de septembre 1891, M. deBrazza quittait Libreville pour diriger en personne nos opérations dans la haute Sangba, où les intérêts français se trouvaient menacés par les tentatives de pénétrations des voyageurs allemands dans l'hinterland du Cameroun.
C'était la continuation méthodique des reconnaissances faites antérieurement par J. de Brazza et Pecile en 1886, Cholet et Pottier en 1890, Fourneau en 1891, qui avaient pour but de limiter au 12° 40' de longitude est de Paris les possessions allemandes et d'assurer au nord l'expansion du Congo français vers le Soudan central, récemment relié à l'Algérie par une zone soumise à l'influence française.
Le 5 février 1892, après avoir assuré la mise en route des missions Dybowski et Liotard, je quittais Bangui, après un séjour de deux ans et demi, en compagnie de mon camarade cl ami G. Blom, appelé à continuer ses services dans la haute Sangha, et nous arrivions le 17 à Lirranga, où il fallait attendre les moyens de regagner la côte. Ce poste était rempli du mouvement occasionné par le détachement de miliciens et de porteurs attendu par M. deBrazza. Quoique je me sentisse fatigué par trois années de séjour dans la colonie, je sentis raviver mon goût des aventures et le lendemain, nous prenions. passage à bord de la canonnière Djoué et gagnions la Sangha par le canal de Likendji, qui la relie au Congo, à 1,500 mètres en amont de Bonga.
Les explorations précédentes avaient donné un juste aperçu de l'importance de cette rivière, affluent de la rive droite du Congo. C'est une voie d'accès de premier ordre vers le nord ; elle complète le réseau fluvial du Congo français, par sa position entre l'Alima et l'Oubangui; son régime est à peu près identique à celui de cette dernière rivière. Toutefois , sa direction générale nord-sud limite l'étendue de son bassin supérieur, et
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son débit ne dépasse pas 3,500 mètres cubes à la seconde dans la partie méridionale de son cours. Elle reçoit de l'ouest deux grands affluents, la Likouala et la N'Goko, et de Test, la Likouala aux herbes, que l'on a identifiée longtemps avec un canal communiquant à l'Oubangui, semblable à ceux que l'on rencontre dans le haut Nil, où ils sont nommées Meckra.
C'est une habitude presque générale, dans le bassin du Congo, d'appliquer aux rivières le nom des peuplades qui habitent les rives, c'est pourquoi la rivière était connue, il y a quelques années, sous le nom de Bounga, qu'elle empruntait à ses riverains les Bafourous Ba-Bonga; elle prend plus haut le nom deSangha, chez les Ba-Sanghas d'Ouosso, et Masa depuis ce point jusqu'à Nola, oii se confondent les eaux des rivières Kadeï-Massiepa, et Ekéla-Mambéré qui sont ses génératrices.
A l'époque où nous remontions la Sangha, au mois de février, les eaux décroissent rapidement et la navigation devient pénible. Après les plaines basses, herbeuses, semées de borassus de la région alluvionnaire qui s'étend depuis l'Oubangui jusqu'à l'Alima, la rivière coule entre des rives bordées de palétuviers d'eau douce qui masquent les villages de l'intérieur. Au delà elle revêt l'aspect monotone et déprimant de la région boisée du bas Oubangui, où les grands bancs de sables jaune, brillant sous le soleil, rompent seuls l'aspect morne des eaux, qui gardent un reflet plombé sous la lumière. Cette impression disparaît dès les premiers villages de Ba-Sangas établis sur les hautes falaises d'argile rouge de Koumba Boula, ou dans les nombreuses îles de la rivière, bordée de collines aux courbes gracieuses. En amont d'Ouesso le relief du terrain s'accentue et l'on entre dans une région de collines dirigées d'ouest en est, où la rivière, resserrée dans les gorges d'Ewoko, de Kanioli, de Lipa, prend l'aspect des rapides. Au delà, les collines s'écartant laissent un large bassin découvert qui
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conduit jusqu'auprès des Ba-Kotlo d*oû l'on aperçoit un promontoire conique, boisé, dominant le village de Nola, à la jonction de la Kadeï et de la Mambéré.
Notre voyage en vapeur, interrompu à Ba-Yanga par la baisse des eaux, continué ensuite en pirogues, avait duré trente-sept jours. Le 30 mars, j'arrivais au bas du seuil de Djoumbé dominé par le poste de Banya, juste à temps pour me présenter à M. de Brazza, au moment où il allait se porter à la rencontre du commandant Mizon qui lui avait annoncé son retour de l'x^damaoua par le Congo français.
Quelques jours auparavant, son secrétaire particulier, M. Léon Blot, avait été emporté par la fièvre et le capitaine d'artillerie Decœur, atteint de dysenterie, devait renoncer à continuer la campagne. Mon arrivée fut bien accueillie, et j'eus immédiatement à prendre la route du nord-est avec 15 Sénégalais pour sonder les dispositions des indigènes de race N'Déré, habitant les plaines herbeuses qui remplacent la forêt au delà du 4° de latitude nord. Mes voyages antérieurs dans rOubangui m'avaient déjà familiarisé avec ces N'Dérés venus du nord-est, et connus des indigènes riverains des fleuves, sous le nom de N'Dry, qu'ils appliquent indistinctement à tous les gens de l'intérieur, parce que cette interjection (n'dry-n'dry) revient fréquemment dans leur conversation. Leurs diverses tribus s'étendent en latitude depuis le 8° jusqu'au 4" nord, et en longitude sur l'espace considérable, compris à partir du 12° de longitude est, jusqu'à la ligne de partage des eaux entre le Nil et le Congo. Il n'y a guère plus de quarante ans qu'ils sont venus dans la région comprise entre la Mambéré et la Kadeï, suivant les lignes de faîte depuis la rivière Ouham, oii ils placent le berceau de leur race.
Tant que les Yanghérés, un clan des N'Dérés, venus des hautes plaines, n'eurent à vaincre d'autre obstacle que la résistance des aborigènes Bakotaset M'Fangs,ils poussèrent droit au sud-ouest en suivant le cours de la Batouri, où ils
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s'établirent, arrêtés par la forêt et par le cours profond et rapide de laKadeï, à peu de dislance en amont de Nola, laissant à Test, sur les bords de la Mambéré, les débris de la tribu Bakota des Goundis. Maîtres des régions découvertes, fertiles, giboyeuses, saines, où la noix de kola et le gibier sont abondants, les rouges, c'est-à-dire lesN'Dérés, qui ont la peau rouge sombre, en exclurent peu à peu les Bakotas, navigateurs et commerçants, qui se fixèrent dans les îles, à l'abri des vexations des envahisseurs. C'est pour ce motif que ces bannis se désignent sous le nom de Pandés sur la Mambéré ou Ya-pana dans la Kadeï, qui signifie littéralement gens des îles (Pana = île). Les M'Fangs Makina, leurs voisins de l'ouest, se retirèrent à l'abri des forêts, et dans les marécages qui avoisinent la rivière N'Goko, oii ils sont connus sous le nom de Dzem ou de N'Djimous. Il n'est pas douteux que la poussée des N'Dérés n'ait hâté la marche vers l'ouest des tribus pahouïnes, qui atteignent aujourd'hui la mer après s'être substituées aux races septentrionales du Congo français. Il y a trente ans l'existence des Pahouïns était presque autant discutée que celle des gorilles, leurs voisins de brousse.
L'invasion des N'Dérés, arrêtée vers le sud, tenta de se frayer une route vers l'ouest par les vallées des rivières Bôné et Bouari, où elle fut arrêté par des tribus d'origine occidentale, les M'Bouris dont Gaza, situé sur la rive droite de la rivière Boumbé, est le principal centre.
Quelques années après survenaient les Foulbés, qui entreprenaient la conquête du pays, sans arriver à soumettre les Yanghérés des clans du pays de Ba-Yanda, situé entre la Batouri, la Mambéré et la Nana. Environ cinq ans avant l'arrivée de M. Fourneau dans le pays, un soulèvement formidable, fomenté par Bafio, anéantissait les petites colonies de marchands haoussas venus à la suite des armées peulhes et qui s'étaient établies, dispersées dans les villages au sud de Gaza. Les anciens partisans des Foulbés, Maingay, chef
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des Bouaré, Gouachobo, zaourou des M'zas, étaient en butte à une guerre acharnée, tandis que Dangorro, zaourou de Gaza, tentait vainement de rétablir l'autorité de l'émir de N'Gaoundéré dans la région. C'est le même esprit d'indépendance faroucbe et de rapine qui poussait les chefs actuels du Ba-Yanda à massacrer la mission Fourneau, au village du Zaourou Koussio.
Si les Yanghérés sont perfides et cruels, si leur passion pour la chair humaine atteint un degré inimaginable, du moins on ne peut leur refuser un certain courage, une intelligence et un esprit de suite dans l'accomplissement de leurs projets; ils sont bien supérieurs à ceux des races noires aux mœurs, en apparence, moins anthropophages.
Cette digression ethnographique avait pour but spécial d'expliquer le genre de difficultés contre lequel j'aurais à lutter. J'avais gagné, par terre, les villages duchefPandé Sazziki, d'où mes instructions m'indiquaient la nécessité d'entrer en relation avec les N'Dérés de la rive droite. Après une tentative avortée, par suite de la mauvaise volonté de Sazziki qui eût été heureux de nous faire épouser ses vieilles querelles, je dus remonter la rivière pour chercher une route conduisant à l'intérieur. Cette tentative ayant échoué, je rapportais un premier itinéraire détaillé du cours de la Mambéré jusqu'au village du chef Panga, comportant 92 kilomètres.
Je ne voudrais pas vous obliger à nous suivre dans les détails topographiques fastidieux d'une marche sans incidents, dont le seul intérêt est d'avoir permis, suivant le désir de M. de Brazza, de déterminer le cours supérieur des affluents de l'Oubangui, en suivant à courte distance, par le sud, la ligne de partage des eaux et les bassins du Congo et duTchad. C'est pendant cette reconnaissanceque nous avons rencontré, dans les pics isolés de Se Gué et de Tonguéla, des accidents de terrain de même nature volcanique que le pic de Ta-bri, près de la Kémo, et le pic Grampel au nord
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du Koukourrou. Ces pics, dispersés dans une direction nord-est à sud-est, dominent les sommets en coupoles presque régulières du pays des herbes qui s'étend, au nord de la grande forêt équatoriale, depuis le 4* de latitude jusqu'aux régions du Soudan central.
Le 18 avril, je pouvais enfin entrer en pourparlers au village de M'Béréki, avec les chefs de la terre d'Iguela qui me donnaient des guides et nous commencions notre marche vers la rivière Bâli, notre premier objectif. Notre itinéraire suivait d'abord les collines bordières de la Mambéré jusqu'au village de Bana-Mindoli, où coupant la petite rivière Poutouga, nous longions à flanc de coteau la rive droite, à travers de nombreux villages et des plantations bien entretenues jusqu'à N'Goulembi(la source) d'où ce ruisseau sort de terre sous une pittoresque voûte de pierre. Au delà nous parcourons des plateaux découverts, remplis de villages, pour arriver à la résidence du chef Ygandzio. Plus loin notre route tournait au nord, nous traversions les villages des N'Drys Goroum, gagnions des hauteurs d'où la vue s'étend à plus de 60 kilomètres dans l'ouest, sur les sommets herbeux des vallonnements en coupole, et, après avoir contourné la pyramide rocheuse de M'Biri, nous nous arrêtions dans le village de ce chef, composé en grande partie de Yanghérés, parlant le dialecte poulard. J'avais protesté, au départ, contre la direction prise par nos guides qui me conduisaient au nord, quand je voulais aller à Test; mais je dus reconnaître mes torts en apprenant que ce crochet n'avait d'autre but que de me permettre de trouver un interprète parlant avec mes miliciens toucouleurs. Nous traversions ensuite la ligne de faite qui sépare les bassins de La Mambéré et de la rivière M'Baëré, par un superbe plateau, où abondaient en cette saison des lis aux pétales rouges et jaunes (rappelant les lis martagons des Alpes), qui nous indiquaient des altitudes de 700 à 800 mètres au-dessus du niveau de la mer. A partir de Bou-Manga où nous traver-
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sioos la M'Baëré sui' un pont de lianes de 15 mètres de portée, nous marchons droit à l'est, sur un étroit sentier entouré de trappes profondes creusées par les indigènes pour y prendre du gibier, et au besoin les ennemis qui sont également de la viande. Au sortir de ce dangereux passage, nous abandonnons la route et commençons un trajet extrêmement pénible à travers les herbes, jusqu'à l'orée d'un large ravin oii des arbres morts, munis d'échelons, servent de poste d'observation. Vers la fin du jour, nous nous arrêtons, pour la nuit, aux limites du pays de Denda, près d'un petit affluent de la rivière Koto qui va à la M'Baëré. Après avoir franchi d'ouest en est un nouveau plateau de plus de 8 kilomètres de largeur nous descendons pai" une pente raide sur les sources de la rivière Panga où commence le pays des Kouroumas, qui s'étend dans l'est jusqu'à la Kémo. Deux nouvelles marches fatigantes dans des montagnes courant nord-sud nous conduisent &ur la Bail, après avoir traversé la rivière Panga, profonde de 2 mètres ei large de 35, entre des marais de plus de 300 mètres d'étendue. Le 27 mai nous étions établis au village de Goro, situé sur les collines de la rive droite de la rivière Bâti, large de 40 mètres en cet endroit et profonde de 2 m. 80. Je dus passer douze jours dans ce village, pour tâcher d'obtenir de nos nombreux visiteurs les renseignements les plus complets sur eux-mêmes, sur le cours de la rivière, sur leurs voisins. Je n'en pus rien obtenir que des récits fantaisistes, inventés pour me faire prendre patience, en nous exploitant aussi effrontément que possible. Toutefois des rapides m'étant signalés en amont et en aval, je suivis les bords de la rivière au nord, puis au sud, sans pouvoir en découvrir. L'itinéraire de 115 kilomètres que je venais d'accomplir était trop insuffisant pour que je pusse considérer ma tâche comme accomplie, aussi, rompant brusquement avec le vieux fourbe de Goro, je résolus d'avancer vers le nord, en profilant des offres que m'avait faites Gango, chef du claa
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des Bopangs, pour traverser son pays et celui des Bagnorro.
Peu après, ayant franchi de nouveau les marais de la Panga, nous passons sur la rive droite de ce cours d'eau, puis, nous dirigeant dans l*ouest-nord-ouest, nous gagnons les plateaux qui dominent la pittoresque vallée de la rivière Ouanto, où commence le territoire des Bopangs. Nous traversons successivement les arêtes des vallées secondaires des rivières Niama et Bô qui vont à la Bâli, en amont du village de Goro; puis nous montons, par une pente douce longue de 6 kilomètres, au milieu de taillis clairsemés de figuiers et de grandes légumineuses de la famille des acacias, jusqu'au col ouvert sur la délicieuse vallée de la Tempoya qui coule du sud-sud-ouest au sud-est. Le pays, jusqu'alors désert, est couvert de groupes de villages entourés de cultures bien entretenues. A 25 kilomètres environ, dans l'ouest, apparaît le haut massif en trapèze de la montagne Sé-Oué, dont les pentes sont habitées par la tribu des Kokorro, les premiers où j'ai vu des boucliers de cuir. La x'ivière Tempoya est resserrée entre des parois de roches tendres de schistes micacés, oii les eaux ont creusé une suite de cuves communiquant entre elles par des couloirs presque fermés qui permettent de la franchir aisément. Cette disposition particulière développe le bruit des eaux, qui résonne dans ces conduits naturels, et donne à longue distance l'illusion de grandes cascades. L'aspect riant de la vallée n'est pas moins trompeur, les plantations, si belles d'aspect, suffisent à peine pour la nourriture des habitants, et le ravitaillement y est impossible.
Au sortir des villages de Ouandjomo, la route suit au nord la vallée de la rivière Danou, en coupant les rivières Danou, Bégo, laissant au nord-ouest la rivière Pamila dont la source s'échappe d'un des plis de la montagne qui enserre à l'ouest le cours de la Bâli. C'est par une route nord-sud, suivant le grand axe de la chaîne, que l'on gagne, par des sommets de 700 à 800 mètres, les sources du torrent de Bô,
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que l'on suit droit à l'est pour gagner la rivière Bâli. Vers le bout de la vallée, on aperçoit au nord-est un groupe imposant formé de trois sommets distincts, dominant les courbes presque régulières des grands vallonnements qui les entourent.
En conséquence, après avoir traversé une seconde fois la Bâli près du village de Galidno (14° 48' long. E. 5° lat. N.), nous séjournions deux jours au village de Kédé Manoua, pour y attendre le règlement d'un palabre pendant entre les Bagnorros et nos nouveaux amis les Bopangs. Le 19 juin nous partions dès le jour, guidés par le vieux chef Baguiri, à travers un pays montagneux aux pentes raides pour gagner les terrasses inférieures du pic de Tonguela que nous avions aperçu trois jours auparavant. Après avoir franchi le ruisseau de Maï, à plus de 600 mètres d'altitude, nous arrivions dans les pauvres villages des Bagnorro, où la plupart des indigènes comprennent la langue foulbé. De ce point nous apercevons, à 8 kilomètres, la profonde vallée de la rivière Borro et les hauteurs bordières de la Bâli qui ont l'aspect d'une ligne sombre vers le sud-ouest, tandis qu'au nord et à Test, la vue se trouve masquée par les pentes abruptes du soubassement de la montagne, dont nous sommes séparés par le profond ravin de la rivière Dédé. Suivant les pentes sud des contreforts, nous arrivions en marchant droit à l'est, au village de Ba Gouda, au pied du pic, à 2 kilomètres environ. Ce ne fut que vers 5 heures du soir qu'il nous fut possible de nous procurer des vivres. Nous avions atteint le point culminant des pays traversés depuis notre départ de M'Béréki, à environ 900 mètres audessus du niveau de la mer, et la brise sèche qui règne en permanence autour du pic, nous force de chercher un abri dans les cases de terre de nos hôtes et, malgré le soleil, d'y faire allumer du feu.
A 30 kilomètres au nord du Touguela, nous apercevions distinctement la ligne de hauteurs qui sépare les bassins de
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la rivière Nana-Poundi et de la Bâli; dans le nord-est, les indigènes nous indiquaient, à sept jours de marche, un établissement où des hommes blancs comme nons, possédant des fusils, faisaient du commerce et réglaient les palabres. Ce n'était pas des Foulbés, ils venaient des bords de la ri- Tière Ba-Baï, qui va au nord, et à laquelle afflue la rivière Ouham. Celle-ci coule d'abord d'ouest en est, serrée entre de hautes montagnes, dans un lit rempli de roches et de rapides. Si intéressant que fût le sujet, je ne pouvais aller contrôler ces renseignements, sans contrevenir à mes instructions qui m'interdisaient tout contact avec les musulmans. M. Cîozel, qui vient d'explorer le pays entre la Nana, le Ouham et le Logone, aura éclairci cette question. En conséquence, je poussais dans l'est, pour y reconnaître les affluents nord de l'Oubangui, à travers des plateaux désolés, presque déserts, où nous rencontrions les torrents de Déba et de Logo, derniers affluents est de la rivière Bâli. Au delà le terrain s'abaisse, les collines, aux courbes molles, sont bossuées d'innombrables termitières entre lesquelles quelques maigres figuiers sauvages semblent avoir peine à vivre. Dans ce paysage désolé, une ligne de grands arbres marque le cours de la rivière Bi, qui roule du nord au sud ses eaux rouges et glacées, sous la nuit verte de ses brousses. Au delà végète la misérable peuplade des Ona- Orro, voisins des Bo-Zérés que j'avais eu pour voisins au poste de Bangui. Le lendemain nous gagnions la rivière Pâma, du bassin de l'Oubangui, en traversant une région de plus en plus pauvre et déserte. Nous ne pouvions, sans imprudence, continuer la marche dans cette direction, où les indigènes au type dégradé et misérables, dans un pays pauvre, n'étaient que trop disposés à voir en nous des oppresseurs. Je décidai le retour, qui fut exécuté par la même route jusqu'à la rivière Bâli. Nous avions atteint à mon estime la hauteur du 5° 30 N. et relevé 257 kilomètres de terrain inexploré à l'est-nord-est de la Mambéré, vu quelques
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tribus nouvelles, et pu déterminer les lignes de partage entre la Mambéfé, la Bâli, les rivières Bi et Pâma. Enfin, les renseignements que nous rapportions sur la rivière Bâli permettent de l'identifier avec le cours supérieur de la Likouala aux Herbes, qui débouche dans la Sangha à quelques milles en amont de Bonga. La partie ethnographique de cette reconnaissance permet d'établir les liens qui unissent les populations Botaba, Bozéré, Boboya du moyen Oubangui, avec les tribus des Bagnorros, de Kourouma, et le groupe desOua-Orro qui habitent les bassins supérieurs des affluents de rOubangui, connus sous les noms de Lobaï, M'Pokou et Ombéla. Dans aucune autre région du Congo, je n'ai vu autant d'êtres difformes, aveugles, bossus, sourds-muets et fous que chez les Bagnorros et les Oua-Orro. Le goitre est aussi très commun dans le bassin de la rivière Bâli. Si les idiomes diff'èrent, ils appartiennent au même groupe que ceux qui sont en usage sur les rives de l'Oubangui. Les Kouroumas et les Bopangs parlent une langue aux consonnances heurtées et vives comme les Langouassis, et les Yanghérés ont la même numération que les Ouaddahs. Leb noms des grands accidents de terrain, des denrées alimentaires, des armes sont semblables; celui de la viande (niama) est identique.
Enfin, l'armement et le costume offrent les mêmes caractères, particuliers aux races des pays de plaines de cette partie de l'Afrique. En consultant le livre de Schweinfurth, qui décrit si remarquablement les armes et les coutumes des A-Zandés du haut Quelle, on retrouve les longues javelines barbelées, les couteaux de jet aux formes bizarres, aussi diverses que les tribus qui s'en servent, et les boucliers de rotin artistement tressé, ornés de dessins en noir, qui sont les marques de la tribu et les armoiries du propriétaire. Partout le costume masculin se compose d'un simple morceau de feutre d'écorce, pendant que les femmes, entièrement nues dans l'est, portent deux bouquets de feuil-
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lage fréquemment renouvelés pour tout vêtement, dans l'ouesL Tout le luxe se reporte sur la coiffure, qui varie suivant les tribus, mais garde toujours les mêmes caractères typiques, d'être volumineuse, ornée de perles de verres, de cauries, d'anneaux et de plaques de cuivre. Entre Mambéré et Kadeï, elle affecte surtout la forme du turban, ou du bourrelet que les mères prévoyantes mettent en Europe à leurs enfants. C'est tout à la fois un ornement et un casque destiné à parer les coups des armes de jet et des sabres aux formes étranges des Yangbérés; la baute coiffure des dames Bayas est l'apanage des femmes mariées.
Notre retour s'effectua sans incidents, au milieu de populations aussi empressées à nous faire accueil qu'elles avaient montré de défiance lors de notre premier passage. En arrivant à M'Bériki, après trois jours de marches forcées, j'avais la cheville droite enflée et fort douloureuse, ayant eu la jambe fracturée dans ma jeunesse; la mère du zaourou, me voyant souffrir, vint m'appliquer des herbes cuites sur l'articulation du pied et compléta le traitement par des frictions d'épi de maïs dépouillé de ses grains trempé dans l'eau bouillante. Le lendemain l'enflure avait disparu.
Pendant notre absence, les événements avaient marché; le commissaire général avait reçu le Serki-M'Fada, envoyé par Mohammed Abou ben Aïssa, émir deN'Gaoundéré; des lettres avaient été échangées, et je devais accompagner le Serki lors de son retour près de son maître. Mais il était nécessaire de profiter de la saison des grandes eaux pour reconnaître le cours supérieur de la Mambéré. Les mois de juillet et d'août furent employés à transporter le Courbet au delà du seuil de Djoumbé. Le 20 septembre le bateau flottait en amont des rapides de Banya, franchissait, sous la conduite de M. Gentil, les passes d'Amdanbouri et Ouadégné pour venir attendre le commissaire général audessus de la boucle de N'Jiëka. Le 25, nous embarquions et
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M*, de Brazza me confiait le dessin du levé topographique de la rivière. Tandis que M. Blom tenait le carnet de route, les sondages étaient exécutés sous la surveillance de M . Gentil. C'est dans ces conditions d'exactitude que la courbe de la Manabéré vers l'ouest fut déterminée, de Banya au village deBouboua, 4°48'40'Matitudenordetl3°3'9"]ongitudeest, sur une longueur de 330 kilomètres, relevant au passage le confluent de la Nana-Poundé. Pour arriver à Bouboua nous avions dû franchir les rapides courts mais dangereux de Kassala, et passer à travers les estacades des pêcheries qui ferment la rivière; la baisse des eaux s'accentuait, et il fallut renoncer à pousser la reconnaissance jusqu'au bout du bief navigable qui s'ouvrait devant nous, bien que les renseignements des indigènes lui donnent une étendue de 200 kilomètres. Ce voyage incomplet eut pourtant pour résultat de fixer, entre autres points importants, la direction de la Nana-Poundé, indiquée sur les cartes antérieures comme allant au sud-sud-est. Elle servit, d'autre part, à nous faire connaître les tribus placées sous l'influence de Bafio et dont j'ai recueilli quelques types.
Pendant notre voyage, les travaux d'ouverture de la route commerciale et stratégique de Banya à Gaza avaient été activement poussés par MM. A. Goujon etFredon; ils atteignaient au 26 novembre la rivière Batouri, au centre du clan des Boundamono qui avaient tenté de nous fermer le passage. Un camp, protégé par des abattis, couvrait le pont à chevalets construit sur la rivière, qui mesure en cet endroit 45 mètres de largeur sur 3 mètres de profondeur. D'autres campements établis sur le tracé permettaient de surveiller les travaux, tout en maintenant les Yanghérés, qui, fidèles à leurs traditions et encouragés par la longanimité de M. de Brazza, nous auraient volontiers attaqués. Cette route était indispensable pour amener siirement les marchands Haoussa et la corporation des Cirtas du Bornou dans nos établissements de la Mambéré. Le mouvement
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commercial de la région, détourné par eux vers les ponlons anglais du Niger, pouvait être facilement conlre-balancé par les factoreries établies en territoire français, au centre du pays d'où ils tirent la noix de kola, l'ivoire et une partie du fer consommé dans TAdamaoua. C'était de plus une mesure de haute portée politique, destinée à agir sur l'esprit des Foulbés qui revendiquent la souveraineté sur cette région en souvenir de leurs conquêtes.
Mais il était nécessaire de pousser l'avancement des travaux et mon départ pour le nord fut retardé de deux mois. Le 30 décembre, je quittais le camp de N'Dissa, notre quartier général et commençais le levé d'itinéraire au village de Borrô, à 60 kilomètres sud-est de Gaza où M. Mizon avait campé six mois auparavant. Arrivé le 5 janvier à Gaza, je mis cinq jours à trouver les trois porteurs qui me manquaient pour transporter mon bagage composé de cinq charges, tous les disponibles ayant été réquisitionnés par le fonctionnaire foulbé, sorte d'administrateur envoyé par les émirs. Ces fonctionnaires ont le titre de madougou. Ce fut le 11 janvier 1893 que je pus traverser le gué de la rivière Boumbéré, reprenant au rebours la route suivie par M. Mizon, en 1892, du sud au nord. Au delà de cette rivière la route passe entre des blocs énormes de granit, dispersés au milieu des hautes herbes où leurs masses noirâtres rappellent les croupes d'un troupeau d'éléphants; puis on escalade les pentes du nord de la vallée de la Boumbéré pour gagner les crêtes serrées de près par le sentier actuel des caravanes venant du nord. Après avoir traversé les groupes de Mambongo, du clan des Goré, où j'avais pu me rendre compte de l'esprit indépendant des tributaires de l'Adamaoua, nous gagnons un col fort élevé, au bas duquel roule sur de grands affleurements de granit, la rivière de Bagogo qui limite les clans M'Bouris et les Zaria dont le premier village est Ghindé. Dès l'arrivée on s'aperçoit de l'empreinte profonde laissée parla conquête musulmane. A partir
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de cet endroit les villages prennent l'aspect de ceux du Soudan, par leurs constructions en terre, les murs de pisé entourant la cour intérieure des maisons des riches, le costume et l'allure de gravité affectée des zaourous. Le plus pauvre de ces sauvages, dont le titre d'investiture n'est que la corruption du méprisant terme arabe de giaouryiie laisserait pas son hôte se soustraire aux moindres détails de l'étiquette des cours de TAdamaoua, non plus que des formules interminables de politesse qui suivent le salut des lances, décrit par le commandant Monteil lors de son arrivée à Kouka.
Après avoir quitté Ghindé, et toujours en suivant la rive gauche de la rivière Boumbéré, on trouve une énorme pyramide de granit de plus de 2,000 mètres de longueur sur 200 de hauteur, au pied de laquelle viennent se mêler les eaux des rivières Banagouna et Bamboufou. Plus on avance vers le nord, plus la grandeur sauvage du pays devient caractéristique ; aux dolmens, aux pierres levées de Zaria, succèdent les gorges du groupe important de Tchiakani, d'où il faut trois jours de marche, à travers des taillis de karitjé, pour gagner Doka. Cette ville, que toutes les cartes allemandes indiquent comme la capitale des Baïas, nom générique donné aux païens tributaires par les Foulbés, était, à mon passage, bien déchue de la splendeur qu'elle pouvait avoir en 1882, à l'époque où Flegel a séjourné à N'Gaoundéré ; actuellement Doka, qui comptait cinq groupes de villages, n'existe plus ; il a été détruit, il y a un an, par Bouboua, frère ennemi de Zouga, zaourou en fonctions.
C'est quatre jours après que nous étions en vue de Koundé, première ville de l'Adamaoua proprement dit. Elle doit son importance au marché d'où partent les caravanes des marchands haoussas ou bornouans, qui se dirigent vers les comptoirs de Bartoua à l'ouest, Gaza au sud et Délélé au sud-ouest ; c'est aussi l'entrepôt des douanes du gouvernement de N'Gaoundéré. La ville est bâtie sur les flancs d'une
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haute colline formant promontoire exactement d'ouest en est, sur les rivières Koundé et le ruisseau de Mandé; elle est dominée par les habitations du zaourou, voisines du plateau où sont établies les petites échoppes de paille des notables commerçants sédentaires, et la boucherie en plein air, autour de laquelle rôdent les vautours au col dénudé, inconnus plus au sud. La ville est divisée en trois quartiers : ce sont à Test les Foulbé, au centre les Haoussas et les Cirtas, groupés autour de la demeure du madougou, auquel revient entre autres fonctions la garde du tombeau d'Ordo Aïssa, grand chef de guerre foulbé, mort près de Zaria et ramené par ses compagnons de guerre en terre d'Islam. L'ouest et les groupes de cases de la banlieue sont laissés aux païens.
Je dus séjourner à Koundé sous divers prétextes, dont voici le dernier : le quatrième jour de la lune nouvelle, qui est une date favorable de départ, étant passé, le madougou, responsable de ma sécurité, voulait, paraît-il, consulter les livres (?) pour ne me mettre en route qu'un jour heureux. Cela pouvait durer longtemps, et, sur le conseil de Malal Hadji, un lettré du Bornou, ami du commissaire général qui l'avait vu à Gaza, je partis le surlendemain sans attendre la réponse de l'oracle. A la première éta pe nous étions rejoints par une forte caravane revenant du sud avec 175 grosses dents d'éléphant et 22 charges de noix de kola, près du camp du zaourou de Koundé, qui me reçut entouré de cinq cavaliers couverts de cuirasses courtes, semblables à celles des légionnaires romains. C'est escortés de ces compagnons bruyants que nous franchissions la ligne de partage entre les bassins de laMambéré et de la rivière Lôm que l'on traverse au bac payant de Gan Kombol (littéralement chef de la pirogue). La véritable direction de cette rivière est encore à déterminer : les uns la désignant comme la branche supérieure de la Kadeï qu'elle rejoindrait au village de Dima, d'autres l'identifiant avec la Sannaga.
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La route jusque-là presque nord s'incline vers l'ouest, à travers une région montagneuse où l'on recoupe de nombreux taparés (torrents) avant de traverser la rivière Laouré, nommée, par les Haoussas, Mayo-Leggal ou rivière du bois, parce qu'on la traverse sur un tronc d'arbre de 25 mètres de long. Puis on franchit la vallée de Mandé, dominée par le pic de Dan-Haoussa; c'est le dernier village païen, sur la route de N'Goundéré, le dernier point de culture du manioc.
C'est de l'autre côté de Mandé que commence la région des grandes montagnes du massif central, dont les sommets bordent la vallée de N'Gaoundéré au nord. Au sud, on y pénètre par les crêtes qui conduisent au col du Mayo-Bingui, puis on franchit les passes étroites de Nyambaka, d'où part un chemin de guerre allant à l'est vers Lakka.
Laissant à l'ouest un cours d'eau large de 35 mètres, nommé M'Béré, qui va droit à l'ouest-sud-ouest, l'étape suivante nous conduit au campement d'Oré-Laïndé (fin de la brousse), au pied du pic de Katil. La route suit au nord ses pentes abruptes, un chaos de roches éboulées, pour arriver à une corniche à peine assez large au milieu pour le passage d'un cheval. Ce mauvais passage est heureusement court et l'on gagne, par un plateau couvert de grands affleurements de granit, rempli de débris humains provenant des morts au retour des razzias, le village foulbé de Soukounga, près du ruisseau de ce nom. De ce point découvert, on aperçoit les premiers cônes volcaniques, isolés, éventrés, vers le sud-sud-est, qui sont nommés ghendéro par les Foulbés, sans doute pour les distinguer des oséré ou chaînes de montagnes. On découvre, de Soukounga, quatre ghendéros : au nord, Babal-Ghendéro, N. 48" E. Dibi-N. 45° 0. et 0. trois pics jumeaux. C'est par la vallée qui court entre ces volcans éteints que Ton traverse l'étang de Marouan, au delà duquel il faut franchir trois coulées de laves et des champs de pierres ponces, allant franchement du nord au sud, pour arriver à la haute vallée remplie des
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fermes et des troupeaux des pasteurs foulbés, d*oii un sentier à pic conduit dans la vallée marécageuse de la Kalabina. Une barrière de montagnes rocheuses, aux crêtes bizarrement dentelées, ferme l'horizon, à environ 8 kilomètres au nord, en masquant la vallée de N'Gaoundéré. Pour arriver à ce premier objectif de mon voyage, il fallut traverser les gorges chaotiques de Marjia, au delà duquel on aperçoit, sur une croupe^ le losange des murailles de pisé qui entourent la ville.
Il faut entrer par une tour carrée, ouverte sur une place rectangulaire au delà de laquelle il faut cheminer dans des ruelles étroites, tortueuses, bordées de murs en terre battue, pour arriver à la vaste place semi-circulaire, à droite de laquelle est l'entrée principale de la résidence du lamidOj titre fouibé de l'émir de N'Gaoundéré.
Extérieurement, elle a l'aspect d'un carré long, bordé de murailles de pisé, en bon état, semblable aux tatas des chefs du Sénégal.
On pénètre dans ce tata par une haute porte donnant sur une vaste salie, ornée de deux rangs de piliers carrés, aux parois revêtues d'emblèmes en ronde bosse, représentant la lune, deux triangles isocèles disposés en étoile, les flots de la mer, et des figures géométriques. Au delà se trouve la cour étroite des gardes; puis une seconde salle à piliers carrés, aux murs percés de niches ogivales où brûlent des lampes. Le lamido y reçoit fréquemment. Une porte curieuse, bardée de fer, donne accès à droite dans d'autres cours, séparées par des pavillons, des corps de garde. Audessus des murs épais apparaissent, dans la verdure des arbres, les toits coniques des bâtiments intérieurs où de rares familiers sont seuls admis. Tout autour de ce donjon, à l'aspect féodal, se groupent les habitations strictement closes des frères, des parents du lamido, et des dignitaires. Le bourreau, qui promène partout, avec sa mine fleurie et bon enfant, la corde, le sabre, la massue, qui sont les attri-
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buts de ses fonctions, habite dans un petit pavillon carré, avec les veilleurs de nuit. N'Gaoundéré est partagé en deux quartiers, séparés par une petite rivière. Le quartier du nord est à peu près entièrement délaissé pour la partie basse de la ville où se lient le marché. A droite, on remarque le petit tata du dernier zaourou de la tribu des Boumris, ou Boum-Boum, qui étaient les maîtres du pays avant la conquête musulmane.
Arrivé à N'Gaoundéré, le 17 février, j'y fis un premier séjour jusqu'à la fin des fêtes du Ramadan. Flegel y a passé quatre mois en 1882, M. Mizon environ deux mois, en 1892, et je craindrais de lasser votre bienveillante attention par des redites. A l'époque de mon séjour, N'Gaoundéré comptait environ 8,000 habitants, mais la colonne annuelle, envoyée traditionnellement dans les pays tributaires de Test pour y recueillir l'impôt n'était pas rentrée, elle comptait 3,000 individus en 1893, ce qui portait le chifTre de la population à 11,000 habitants.
Ce n'est pas sans surprise que le voyageur, venant des pays sauvages du sud, se trouve brusquement transporté au milieu de cette population aux allures d'une gravité étudiée, dans le cadre suggestif d'une ville barbare, où il retrouve, intimement confondus, les souvenirs des temps bibliques et des traits de mœurs rappelant celles du moyen
âge.
J'y demeurai depuis le 17 février jusqu'au 2 avril 1893, c'est-à-dire pendant toute la durée des fêtes du Ramadan. L'émir, qui m'avait pris en amitié, me fit accompagner d'un de ses serviteurs jusqu'à Yola, où j'arrivais, le 12, dans la matinée, après avoir traversé les sources de la rivière Sali, la branche supérieure du Logone, la Bénoué, les rivières Sara, près d'Aladjingalibou et Ibi, près de Bouki, oij je rencontrai l'ancien guide de la mission Maistre, deux jours avant d'entrer dans la vallée du Faro, à Boundan, d'où l'on gagne Yola en deux petites étapes, par Gourin et Ala-Raba.
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La route que nous avions suivie depuis N'Gaoundéré traverse un pays de hautes montagnes, dominées par les pics dénudés des Ghendéros, et qui offre tous les caractères et toutes les difficultés des régions de montagnes; à l'époque où j'ai fait ce voyage, vers la fin de la saison sèche, l'une des plus graves difficultés est le manque d'eau, qui se fait cruellement sentir dès que l'on a quitté les gorges de la Bénoué, c'est-à-dire pendant six jours sur dix. Au delà de Bouki où viennent finir les derniers contreforts des trois chaînes disposées en échelons qui succèdent aux pentes plus douces conduisant du sud à N'Gaoundéré, la température s'élève, en même temps que la végétation change d'aspect. Les étapes réglées sur l'heure du lever de la lune, se continuent jusque vers 10 heures du matin, au milieu d'un pays couvert de baobabs, de tamariniers et de bouquets de dattiers sauvages. A partir de Gourin, sur la rive gauche du Faro (ville que la tradition désigne comme l'ancien Yola, détruit par une inondation), la température devient torride.
La ville de Yola est située sur la rive droite du Bénoué, à environ 6 kilomètres à l'ouest-sud-ouest des bords de la rivière. Protégée au nord et au sud par des montagnes dénudées, séparée à l'est de la rivière par une colline rocheuse, elle ne reçoit que les vents du nord-est ou les brises de montagnes venant du sud-ouest. Au pied, des vallonnements qui supportent les cases à demi ruinées des trois quartiers de la ville, s'étend une plaine marécageuse où les habitants ont dû forer des puits pour y recueillir une eau malsaine et désagréable. Pendant les pluies, un étang au trois quart desséché à mon passage, communique avec la Bénoué et y amène de l'eau potable. Au mois d'avril, la rivière elle-même est à sec; avec son ht de sable, où croupissent des mares laissées par les crues, la Bénoué, large d'environ 600 mètres, près d'Yola, donne l'idée de ce que sont les ouaddi du sud algérien.
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Dès mon arrivée, j'eus l'impression d'un mauvais accueil, mon envoyé n'avait pu parvenir à voir le sultan Zoubaïr, et notre équipage misérable n'était pas fait pour inspirer la confiance. Néanmoins le vakil nous fît donner une maison convenable, des vivres, du lait en abondance, chez l'inspecteur du marché. Mis au courant de l'étiquette usitée par mon séjour à N'Gaoundéré, je cherchai à chasser mes préoccupations. Elles devaient se justifier le lendemain par l'accueil qui me fut fait au ponton anglais Africa, échoué sur un banc de sable au milieu du lit de la Bénoué.
Loin d'y trouver l'assistance chèrement payée, en livres anglaises dont j'étais muni, je fus reçu avec une froideur insolente par l'agent de la Royal Niger Company, sur le pont de son bateau, au milieu des kroumens, manipulant des marchandises. J'en sortis navré sans avoir pu rien obtenir, mais ayant encore l'espérance de me procurer les quelques marchandises nécessaires pour gagner Shirou, où je connaissais la présence de M. Mizon. Deux heures après, ma maison était consignée et je savais qu'il me serait impossible de communiquer avec quelques marchands haoussas, auxquels je voulais acheter mes provisions de route. Vers le soir, M. Bradshaw, agent de la Royal Niger Company, fixé sans doute sur ce qui m'attendait, m'envoyait quelques vivres. Puis, je recevais la visite d'un personnage d'une correction remarquable, qui se dit fils du sultan de Sokoto. Il parla quelques instants avec mes miliciens toucouleurs, et nous quitta poliment sur ces paroles : « Vous êtes bien de notre famille, du Fouta Toro et du Macina, soyez sans crainte, il ne vous arrivera rien. » Néanmoins, notre maison fut gardée toute la nuit, et le lendemain nous étions reconduits sous escorte hors de la ville, n'ayant d'autres ressources que 2 kilogrammes de biscuit, 225 grammes de beurre, 225 grammes de café ou plutôt d'une poudre noire décorée de ce nom. Par une ironie amère, l'étiquette représentait la France et Albion se donnant la main, encadrées par les inscriptions de la Belle Alliance
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et french cofjee. Jamais breuvage ne m'a semblé si amer.
Ce fut dans une misère profonde que nous regagnâmes N* Gaoundéré à marches forcées. Malgré l'accueil que nous y fît lelamido, les privations, les fatigues et le changement de régime avaient fortement atteint notre constitution, et c'est en nous traînant tous épuisés par la dysenterie que nous arrivâmes à Koundé.
C'est de là que je pus aviser M. de Brazza de notre retour. Quelques jours plus tard, je rencontrais près de Mambango, le convoi de secours envoyé à ma rencontre par le commissaire général, sous la conduite de mon ami Blom. Grâce à ses soins dévoués, nous pouvions arriver le 15 juin au camp de la Bôné. Mon voyage avait duré cinq mois et j'en rapportais un levé d'itinéraire de 525 kilomètres.
La campagne dirigée par M. de Brazza de 1892 à 1894 a failli avoir un dénou ment fatal pour la science et pour notre pays. On se souvient qu'au mois de septembre dernier, le Commissaire général faisait naufrage avec le Courbet dans le Congo, en compagnie de MM. Blom et Pottier. Les minutes des derniers documents originaux, les colleclions, les photographies étaient englouties, mais les calques laissés à M. Goujon, administrateur de la Sangha, permettront, heureusement, de remplir les vides de la carte d'ensemble dressée par les soins de la Société de Géographie, sur les documents obligeamment fournis par le Ministère des Colonies.
Comme on peut en juger, les itinéraires de mes voyages ne comportent qu'une partie des travaux de découverte exécutés sous la haute direction de M. de Brazza, par mes camarades Blom, Goujon, Gentil, Fredon et les regrettés Léon Blot et Paul Danzanviliiers, morts à la peine pendant la campagne.
Chacun des traits marqués sur cette carte rappelle leurs dangers, leur travail opiniâtre, leurs privations stoïquement
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supportées grâceaux exemples quotidiens de patiente énergie, de renoncement de soi-même qu'ils recevaient de M. de Brazza.
C'est avec la certitude d'être le fidèle interprèle de mes camarades, que je suis heureux d'avoir l'occasion de rendre publiquement ce respectueux hommage au Commissaire général dont l'œuvre assure à la France la possession incontestée des régions saines et fertiles de la haute-Sangha.