UN ACQUITTEMENT
Un long frisson parcourt la salle d'audience.
Les jurés ont voté : dans un pieux silence
Ils rentrent deux à deux, et regagnent leur banc.
Les juges à leur tour s'asseyent, dérobant
Leur émotion ; car — malgré tout — un cœur bouge
Et bondit, inquiet, dans leur poitrine rouge.
Tremblant, hagard, hâlé par le vent du malheur,
L'œil éteint, et le front inondé de pâleur,
Stigmatisé du sceau de la prison hideuse,
Rentre le prévenu. — La foule curieuse
S'agite : elle veut voir la face de celui Qui sent l'affreuse Mort palpiter près de lui, Et dont un magistrat a réclamé la tête. Comme un arbre chétif qu'agite la tempête, Le malheureux se tord, empoigné par l'effroi : Car il est accusé d'un meurtre; et c'est pourquoi L'avocat général a dit : « Pas de faiblesse ! « Le scélérat, messieurs, nie avec hardiesse. « Frappez cet assassin ! frappez cet endurci ! »
Les juges font silence, et l'auditoire aussi ; Puis un juré se lève et parle de la sorte : <■' Sur cette question (dit-il d'une voix forte), « Est-il coupable ? — Non, à la majorité ! »
L'accusé se redresse, et regarde, hébété, La cour, le jury, puis le grand crucifix pâle : Christ paraît souriant dans sa blancheur d'opale ; Il étend les deux bras vers le pauvre acquitté Sur qui plane déjà l'ange de Liberté !
Mais plongez vos regards au sein de cette foule Dont le flot bigarré par les portes s'écoule :
Un acquittement.
Un groupe d'hommes vils murmure, menaçant ; Car aucun ne pourra se repaître de sang, Ni, dans un spasme plein de langueur infinie, Avaler à longs traits une longue agonie.