DESTINÉE
Éclose
A l'ombre d'une croix* l'églantine est plus rose Et le gazon plus vert.
Th. Gautier.
N'avez-vous jamais vu, le soir, au cimetière, Des formes lentement s'élever de la terre
Et monter au ciel étoile ; Ou janiais entendu dans les sombres feuillages Une voix . . . comme si , caché sous des branchages,
Quelqu'un dans l'ombre avait parlé ?
Oh ! n'avez-vous jamais, quand la lune timide Verse des flots d'argent sur un sépulcre, humide
De fraîche rosée et de pleurs, Distingué, dans le creux d'une fosse, en automne, Un murmure pareil au soupir monotone
Du vent dans la bruyère en fleurs ?
Une nuit, j'écoutais ces voix mystérieuses Qui vibrent dans le ciel profond, et des yeuses
Font trembler le feuillage vert :
La bise qui soufflait sur la tombe jaunie Prolongeait par moments son râle d'agonie ; Et le hibou chantait sur un marbre entr'ouvert.
Tout à coup un Esprit passa devant ma face. Comme un brouillard léger qui s'élève, et qui passe,
Entraîné par le vent du soir ; Un fantôme ridé fendit la pierre froide, Dans l'air qui palpitait se dressa, morne et roide,
Et près de moi se vint asseoir.
Je frémis, et restai muet de peur. — Mais l'Ombre, Tandis qu'à l'horizon de grands éclairs sans nombre S'entre-croisaient, silencieux,
Destinée. 53
L'Ombre, tournant vers moi son visage livide, Parla : son œil roulait dans l'immensité vide D'où la lune épanchait un jour mystérieux :
" Ma famille ! elle croit que c'est une prière
« Qui fait, tous les étés, fleurir au cimetière
(( Ces rosiers que planta près de ma tombe, un soir,
« La main du désespoir :
(( Mais ces rosiers en fleurs, ces pâles églantines « A mes côtes d'ivoire enlacent leurs racines, « Et dans ma pourriture ils puisent la vigueur : (( Leur teinte en est plus riche et leur odeur plus douce ; « Pour se nourrir, ils ont les pleurs que boit la mousse, « La moelle de mes os, et le sang de mon cœur ! »
Le spectre disparut ; la nuit devint plus sombre ; La lune se drapa dans un nuage gris ; Et seule, dans le ciel plein de terreur et d'ombre, La tempête poussa des cris.
Rien ne se perd dans la Nature; Et le corps humain qui pourrit.
54 Rimes fantastiques.
Le corps devient la nourriture Du végétal qui l'a nourri ;
Dans la fosse l'homme qui tombe Devient l'engrais de l'univers...
Et c'est pour cela que la tombe Se couronne de rameaux verts 1